FRAGMENT HISTORIQUE PAR JOHN MACKAY WILSON
Lorsque les sujets du dernier roi Jacques prirent les armes contre lui , le plus redoutable de ceux qui levèrent l'étendart de la révolte, fut sir John Cochrane, ami du comte Dundonald, qui vit aujourd1iui. La fatalité qui, durant des siècles, poursuivit la maison des Campbell, et entraîna dans leur ruine tous ceux qui s'attachèrent à leur destinée, n'c'pargna pas sir John Cochrane. Cerné par les troupes royales, sa résistance fut longue, terrible et désespérée ; mais enfin, accablé par le nombre, il fut fait prisonnier, jugé et condamné à mourir sur l'échafaud. Il n'avait plus que peu de jours à vivre, et son seôlier attendait l'ordre écrit de le conduire au lieu de l'exécution. Sa famille et ses amis l'avaient visité dans sa prison, et avaient reçu son dernier et éternel adieu. Mais une personne de sa famille n'était pas venue avec les autres pour recevoir sa bénédiction. — Et celte personne était l'orgueil de ses yeux , l'espoir de sa maison, la joie de son cœur : c'était Grizel, sa fille chérie.
Le crépuscule répandait ses ombres sur les barreaux de sa prison; et la tôle appuyée contre la froide muraille, le malheureux captif s'abandonnait à la douleur de n'avoir pu donner un dernier baiser à son enfant de prédilection , lorsque la porte de fer tourna lentement sur ses
gonds rouilles ; et le geôlier entra suivi d'une belle et jeune fille; sa taille était haute et sa démarche altière , ses yeux noirs étaient brillans et sans larmes; mais leur éclat même trahissait un chagrin..., un chagrin trop profond pour permettre les pleurs. — Les tresses de ses cheveux noirs se séparaient sur son front pur et lisse comme un marbre poli. Le prisonnier leva la lète au moment où elle entra. « Ma fille ! ma Grizel ! s'écria-t-il : et elle tomba dans ses bras.
«Mon père ! mon bien-aimé père ! » et elle essuya une larme qui avait accompagné ces mots.
" \olre entrevue sera courte, très courte . dit le geôlier en les quittant.
» Que le ciel te protège et te console ! mon enfant.' ajouta sir John en la pressant contre son cœnr, et en imprimant un long baiser sur son front. J'avais craint de mourir sans donner ma bénédiction k ma fille chérie , et cette ciainte m'était plus cruelle que la mort.,. Mais tu es venue , mon amour.... tu es venue! c'est toi ! et la dernière bénédiction de ton malheureux père....
» jNon, non, arrêtez, s'écria-t-elle... ce n'est pas votre dernière bénédiclion ! ce ne peut pas être... mon père ne mourra pas !....
Orphelins, allait-il dire, mais le mot expira sur ses lèvres.
« Trois jours , re'péta-l-elle, en levant la tête pre'cîpitammeni , et en pressant vivement la main de son père Trois jours !.. Il y a donc de Fespérance, mon père vivra. Mon grand-père n'est-il pas l'ami du confesseur du roi? Il demandera la vie de son fils. ... et mon père ne mourra pas !
» Non, non , ma Grizel : ne te fais pas illusion... il n'y a pas d'espoir.... déjà ma condamnation est signée par le roi ; le message de mort est déjà en chemin pour apporter ici l'ordre de mon supplice.
Qu'importe, mon père ne mourra pasi..
li ne mourra pas ! répéta la jeune fille avec force, en se tordant les mains. Que le ciel me soit en aide. Et se tournant vers son père , elle dit avec calme :... c Nous allons nous quitter — mais pour nous revoir bientôt. — Elque veux-tu dire , mon enfant, demanda sir John en rçgaidant sa fille avec inquiétude?
» Ne me le demandez pas , mon père , répliqua-t-elle... ne me le demandez pas maintenant; priez pour moi... et bénissezmoi, mais non pour la dernière fois. •>
Il la pressa de nouveau sur son cœur , en pleurant. Un moment après, le geôlier entra, et le père et la fille s'arrachèrent des bras l'un de l'autre.
Le lendemain du jour qui suivit cette entrevue, un voyageur traversait le pontlevis de Ber^vick, et après avoir parcouru la l'ue de Marvgate, il s'assit pour se reposer sur im banc, à la porte d'une hôtellerie, mais il n'osa point y entrer ; elle était au dessus de sa condition, car peu d'années auparavant, elle avait servi de (juartier-général à Olivier Cromwell , et dernièrement encore de résidence à Jacques VI, roi d'Ecosse. Le voyageur portait une jaquette de laine, s'.-rrée autour de son corps par une ceinture de cuir et au dessus un manteau court , d'une
(tofTe commune. C'était évidemment nn jeune homme ; mais son chapeau rabattu sur ses yeux cachait presqu'entièrement £es traits. D'une main il portait un petit paquet , de l'autre un bâton de pèlerin. Après avoir demandé un verre de vin et s'être reposé quelques minutes, il se leva et partit. La nuit approchait et amenait avec elle une tempête. De gros nuages venaient de la mer ; le vent s'engouffiaiten mugissant dans les rues; une pluie froide tombait avec force, et la rivière de la Tweed roulait des flots agités.
« Que le ciel te protège, si tu voyages par une telle nuit ! » dit la sentinelle qui veillait à la porte d'Angleterre, au moment où le voyageur franchissait le pontlevis.
En quelques minutes , il était sur le vaste , irisle et redoutable marais de Tweed-Mouth , immense désert de genêts et de bruyères, semé çà et là d'épais buissons; il gravit lentement la colline , malgré la tempête, dont la fureur augmentait à chaque instant. La pluie tombait par tori-ens, et le vent mugissait comme toute une bande de loups alTamés : l'étranger poursuivit sa route jusqu'à ce qu'il fût arrivé à deux ou trois milles de Berwick : là comme s'il eût été impossible de braver plus long-temps la tempête, il chercha un abri sous des buissons d'épines qui bordaient le chemin. Cependant la nuit devenait plus sombre, l'ouragan plus terrible, et le voyageur était depuis une heure blotti sous cet impuissant refuge, lorsque le bruit des pas d'un cheval au galop se fit entendre sur le grand clicmin. L'homme qui le montait inclinait sa tête contre le vent. Tout-àcoup le cheval est saisi par la bride, le cavalier lève la tête, et l'étranger lui mettant un pistolet sur la poitrine, lui crie :
« Descends^ ou tu es mort ! »
Le cavaliei" transi de froid et glacé de frayeur fait un mouvement pour prendre ses armes, mais au même moaient, la main
du voleur quittant la bride du cheval , saisit le cavalier à la poitrine et le renverse par terre. Il tombe lourdement sur le visage , et reste quelques instans sans connaissance ; le voleur s'empare de la valise de cuir qui contenait les dépêches pour le nord de l'Angleterre, et la plaçant sur son épaule , disparaît bientôt à travers les bruyères.
Le lendemain, dès le point du jour, on vit les habitans de Berwick accourir sur le lieu où le vol avait été commis : on visita tous les environs ; mais on ne put découvrir aucune trace du voleur.
Sir John Cochrane vivait encore : les dépêches qui contenaient son arrêt de mort avaient été volées, et avant qu'un nouvel ordre pour son exécution pût être expédié , l'intercession de son père , le comte de Dundonald, auprès du confesseur du roi, pouvait faire révoquer la sentence. Grizel ne quittait plus sa prison, cl lui disait toujours des paroles consolantes. Près de quatorze jours s'étaient écoulés depuis le vol des dépêches, et l'espérance commençait à rentrer dans le cœur du prisonnier, lorsqu'on apprit que toutes les démarches avaient échoué , et que le roi avait de nouveau signé l'arrêt de mort. Un jour encore, et l'ordre fatal devait arriver à la prison.
Que la volonté de Dieu s'accomplisse 1 murmura le captif.
Ainsi soit-t-il ! répondit Grizel , avec véhémence ; mais mon père ne mourra pas !
Le cavalier, porteur des dépêches et de la condamnation de sir John Cochrane , venait d'entrer dans le marais de Tweed- Mouth ; il pressait de l'éperon les flancs de son cheval , regardant attentivement devant , derrière et autour de lui , et tenant à la main un pistolet armé. La lune répandait une clarté vaporeuse sur les bruyères et donnait à chaque buisson une forme fantastique. Il venait de tour-
ner l'angle d'un taillis, quand soudain son cheval se cabra au bruit d'un coup de pistolet, dont le feu brilla devant ses yeux ; au même instant le pistolet du cavalier fit feu , le cheval se cabra de nouveau avec tant de violence, qu'il jeta son maître sur la bruyère. Déjà le voleur lui avait mis le pied sur ia poitrine, et, lui approchant un poignard du cœur, lui criait :
if Donne moi tes armes ou meurs ! »
Le porteur des dépèches obéit.
« Maintenant relève-toi et va-t-en.Je garde ton cheval et la valise. » L'homme se leva et prit , en tremblant , le chemin de BerAvick ; le Toleur monta sur le cheval et le lança à travers la plaine.
Déjà tout était prêl pour l'exécution de sir Jolin Cochrane, ot les oftlciers de justice n'attendaient plus pour le conduire à i'échafaud , que l'arrivée du courier porteur de l'arrêt , lorsqu'on apprit que les dépèches avaient été enlevées de nouveau. C'était encore pour la vie du prisonnier une prolongation de quatorze jours. Il tomba dans les bras de sa fille , et lui dit en pleurant : u La main de Dieu se révèle ici. M
a Ne vous ai-jepas dit, répliqua la jeune fille, que mon père ne mourrait pas? »
Le quatorzième jour n'était pas encore arrivé, lorsque les portes de la prison s'ouvrirent, et le comte de Dundonald se précipita pour embrasser son fils. Il avait renouvelé ses instances auprès du confesseur , et le roi s'était enfin laissé fléchir. Il avait pardonné.
Déjà le captif était rentré dans ses foyers : il était entouré de sa famille; mais Grizel, qui pendant la captivité de son père, l'avait à peine quitté , Grizel était encore absente. Ils rendaient grâce à la mystéiieuse Providence qui, deux fois, avait arrêté les dépêches, lorsqu'un étranger demanda à le voir; sir John le fit entrer , et le voleur parut. Il avait le costume que nous avons décrit , le manteau
grossier, et la jaquette de laine j mais la manière dont il le portait indiquait un homuie au dessus de sa condition. En entrant il porta la main à son chapeau, mais il ne se découvrit po'nt.
« Quand vous aurez parcouru ces papiers, dit-il, jetez-les au feu. )>
Sir John les regarda, tressaillit, etdevintpâle ; c'étaient les deux arrêts de mort.
« Mou sauveur! secria-t-il : comment vous re'compenser, vous à qui je dois la vie ? Mon père, mes enfans... remerciezle pour moi. "
Le vieux comte saisit la main de l'e'tranger les enfans embrassèrent ses
genoux.... lui, il mit la main sur ses yeux et fondit en larmes.
« Votre nom ! votre nom ! au nom du ciel , qui êtes-vous ? >'
L'étranger ôta sou chapeau, et les longues tresses de GrizelCochrane tombèrent sur le manteau de bure.
« GrandDieu! s'écria l'heureux père...
c'est ma fille, m? Grizel qui est mon sauveur; que la vie me paraît douce.»
iS'ajoutoas rien de plus pour ne pas affaiblir cette scène touchante. Disons seulement que cette Grizel Cochrane est la grand' mère de sir John Steio, et l'épouse de M. Coûts, le célèbre banquier.