LE PETIT PECHEUR
Là s'élevait un temple orné à l'extérieur de tourelles antiques , qui dominaient une forêt, dont le soleil semblait respecter l'imposante obscurité, en n'y laissant jamais pénétrer ses rayons.
Ici l'on voyait des prairies, des vallons que l'aurore venait dorer de ses feux.
Et de ce c^é, entre quelques cahutes de pêcheurs, l'oreille était agréablement frappée par le bruit d'une petite rivière , qui coulait aussi calme que la nature l'est d'ordinaire au commencement du jour. Les oiseaux chantaient leurs joies dans le feuillage voisin, et invitaient les habilans de la vallée à profiter, au plus vite, dun jour que leur accordait encore leur Créateur.
Tout enfin dans ces lieux portait à la méditation, effet généralement inséparable du spectacle de la nature . lorsqu'elle se présente à l'œil de l'observateur , libre et dégagée de tout essai d'embellissement de la main des hommes j caria vue d'un palais , supposons- le admirablement bien bâti et décoré , avec toute la richesse que l'on peut imaginer ; ch bien ! la vue do
cet édifice , qui pourtant n'a pu tirer ses ornemens que de la nature même , puisqu'elle est, pour ainsi dire, à l'homme, le seul magasin dans lequel Dieu lui ait per- ^ mis de puiser, éblouira un moment les yeux, flattera la passion des grandeurs et des choses somptueuses j mais sera-t-elie jamais capable de parler au cœur, et en un mot, le remplira-t-elje de pensées nobles et pieuses ? Non, jamais, parce que le ciel sans doute a voulu se conserver cette prérogative : que ses ouvrages tels qu'ils sont sortis de ses mains servissent à instruire sa créature, et à la rendre meilleure.
Je l'éprouvai réellement cette sublime intention du Seigneur ; car plus je contemp!;rs les ouvrages de cette belle nature, qui m'environnaient, plus mon ame s'ouvrait à des réflexions morales.
J'étais alors sur la petite jetée de la rivière que la pluie , les sables amoncelés par les vents, et peut-être la crue de l'eau pendant l'hiver avaient formée naturellement , et j'avais apeicu un enfant do
huit à dix ans qui, ayant pris adroitement possession de l'instrument de pêche de son père, se divertissait à prendre quelques poissons. Si, moins occupé de son jeu , il eût jeté les regards sur moi, quelle figure triste et sombre il aurait aperçue tout à coup ; je l'aurais efïraj'é, lui qui avait le visage si gai , si épanoui ; mais aussi je pensais sérieusement :
Cette eau claire maintenant, mais bientôt bourbeuse, lorsque des orages viennent l'agiter ou que des ordures , des herbes séjournent à sa surface, et contrarieniplus ou moins son cours, cette eau donc, qui coulait rapidement en réalité, quoiqu'elle parût lente dans sa marche, me représentait la vie où nous nageons tous aussi bien que les poissons dans la rivière, et qui chaque jour nous entraîne vers l'hameçon cruel du pécheur, c'est à dire à la mort qui , semblable à cet enfant , paraît se jouer à son gré de notre existence, et nous porte tous dans son sein, pour nous livrer sans pitié au filet fatal où enfant , vieillard, grand, petit, heureux, malheureux, riche et pauvre, tous sont précipités, de même que les différentes sortes de pois- j
sons que pouvait attraper le petit pêcheur , étaient avidement accueillis par lui.
Fallait-il donc déplorer son sort, demeurer toujours rêveur , et par le désespoir de se voir à chaque heure en danger de rencontrer sa fin, en hâter d'avance le moment. Oh ! non ; la nature offrait à mon esprit contemplatif des scènes plus consolantes ; je n'eus qu'à me retourner vers les champs au dessus desquels les cieux se déroulaient, comme une belle nappe d'azur qui devait toute sa splendeur àun brillantflambeau, dontla vue me fît baisser les yeux. C'était pour me faire comprendre qu'il faut quitter cette mer de la vie terrestre, avant de pouvoir contempler et jouir de celle qui coule véritablement et sans jamais se tarir, dans des régions que n'éclaire pas le soleil (il ne serait pas assez magnifique de feux et de splendeurs pour elles), mais dont il annonce les premières lumières j et ne plus tant craindre alors ce passage d'une nuit orageuse et passagère , à un jour éternel et resplendissant de clarté.
Eudoxie Girard.