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SOCIÉTÉ FÉODALE

Examinons cette société en elle-même, et voyons quel rôle elle a dû jouer dans l'histoire de la civilisation. Prenons d'abord la féodalité dans son élément le plus simple , dans son élément primitif, fondamental ; considérons un seul possesseur de fief dans son domaine ; voyons ce que fera, ce que doit faij-e , de tous ceux qui la composent , la petite société qui se forme autour de lui.

Il s'établit dans un lieu isolé , élevé , qu'il prend soin de rendre sûr, fort ; il y construit ce qu'il appellera son château. Avec qui s'y établit-il ? avec sa femme ses enfans ; peut-être quelques hommes libres, qui ne sont pas devenus propriétaires , se sont attachés à sa personne , et continuent à vivre avec lui, à sa table. C'est là ce qui habite dans l'intérieur du château. Tout autour, au pied, se groupe une petite population de colons, de serfs, qui cultivent les domaines du possesseur dufîef. Au milieud» cette population inférieure, la religion vient planter une église, elle y amène un prêtre. D'ordinaire, dans les premiers temps du régime féodal , ce prêtre est à la fois le chapelain du château et le curé du village; un jour les deux caractères se se'pareront : le village

aura son curé qui y habitera à côté de son église. Voilà la société féodale , élémentaire, la molécule féodale, pour ainsi diie. c'est cet élément que nous avons d'abord à examiner ; nous lui ferons la double question qu'il faut adresser à tous les faits : qu'en a-t-il dû résulter pour le développement : i** de l'homme même , 2j, de la société ?

Nous avons bien le droit d'adresser à la petite société que je viens de décrire , cette double question , et d'ajouter foi à ses réponses ; car elle est le type , l'image fîdèla de la société féodale dans son ensemble.

Le seigneur, le peuple de ses domaines, et le prêtre, telle est, en grand comme en petit, la féodalité , quand on en a séparé la royauté et les villes , élémens distincts et étrangers.

Le premier Hiit qui me frappe en considérant cette petite société , c'est la prodigieuse importance que doit prendre le possesseur du fief, à ses propres yeux et aux yeux de ceux qui l'entourent. Le sentiment de la personnalité, de la liberté individuelle , était le sentiment dominant dans la vie barbare.

Il s'agit ici de tout autre chose ; ce

n osl plus seulcnjciiL i.ï lilxMlii de lliomnio , du guerrier 5 c'est limportaiice du propriélaiie , du chef de famille , du maître. De celte situation doit naître une impression de supériorité immense; supe'riorité toute particulière, et bien différente de ce qui se rencontre dans le cours des autres civilisations. J'en vais donner Ja preuve. Je prends dans le mondt; ancien une grande situation aiistocratique , un patricien romain par exemple : comme le seigneur féodal, le patricien romain était chef de famille , maître, supérieui-. 11 e'tait déplus magistrat religieux , pontife dans l'intérieur de sa famille. Or , l'imporlance du magistrat leligieux lui vient du dehors ; ce n'est pas une iniporlance purement personnelle, individuelle:

il la reçoit d'en haut : il est le délégué de la tlivinité^ l'interprète des croyances leligieuses qui s'y rattachent. Le patricien romain était en outre membre d'une corporation qui vivait réunie dans un même lieu , membre du sénat ; encore une im- ])orlance qui lui venait du dehors , de sa corporation , une importance reçue , empiunléc. La grandeur des aristocrates anciens , associée à un caractère religieux et politique , appartenait à la situation , à la corporation en général , plutôt qu'à l'individu. Celle du possesseur du fief est purement individuelle ; il no tient rien de personne ; tous ses droits, tout son pouvoir, lui vieiment de lui seul. Il n'est point magistral religieux 5 il ne fait point partie d'un sénat 5 c'est dans sa personne , dans son individu , que toute son importance réside ; tout ce qu'il est, il l'est par lui-même , en son propre nom. Quelle influence ne doit pas exercer une telle situation sur celui (jui l'occupe ! Quelle fierté individuelle ! quel prodigieux orgueil I tranchons le mot, quelle insolence doivent naître dans son ame ! Au dessus de lui , point de supérieur dont il soit le représentant et l'interprète; auprès de lui, point d'égaux j nulle loi puibbanlcel com-

mune qui pcsu sur lui ; nul ciupuc extérieur qui ait action sur sa volonté j il ne connaît de frein que les limites de sa force et la présence du danger. Tel est , sur le caractère de l'homme , le résultat moral delà situation.

Je passe à une seconde conséquence , grave aussi , et trop peu remarquée, le tour particulier de l'esprit de famille féodal.

Jetons un coup d'œii sur les divers systèmes de famille 5 prenons d'abord la famille patriarcale , dont la Bible et les mouumens orientaux ofïVent le modèle.

Elle est très nombreuse j c'est la tribu : le chef, le paliiarche y vit en commun avec ses en fans» , ses proches, les diverses générations qui se sont réunies autour de lui , toute sa parenté , ses serviteurs ; et non seulenunt il vit avec eux tous, mais il a les mêmes intérêts , les mêmes occupations ; il mène la même vie. N'est-ce pas là la situation d'Abraham, des patriarches , des chefs de tribus arabes qui reproduisent encore l'image de la vie pa* triarcale ?

Un autre système de famille se présente ; le clan , petite société dont il faut chercher le type en Ecosse , eu Irlande , et par laquelle probablement une grande portion du monde européen a passé. Ceci n'est plus la famille patriarcale. U y a une grande diversité de situation entre le chef et le reste de la population ; il ne mène point la même vie; la plupart cultivent et servent ; lui , il est oisifet guerrier. Mais leur origine est commune ; ils portent le même nom ; des rapports de parenté, d'anciennes traditions, les mêmes souvenirs, des affections pareilles établissent entre tous les membres du clan , un lien moral , une sorte d'égalité.

V^oilà les deux principaux types de la société de famille que présente l'histoire. Est-ce là, je vous le demande, la famille féodale ? Evidemment non. 11 semble, au premier moment, qu'elle ail quelque rap-

port avec le clan ; mais la difféieuce est bien plus grande. La population qui entoure le possesseur du lîef lui est parfaitement étrangère j elle ne porte pas son nom ; il n'y a , entre elle et lui , point de parenté, point de lien historique ni moral. Ce n'est pas non plus la famille patriarcale. Le possesseur de fief ue mène pas la même vie , ne se livre point aux mêmes travaux que ceux qui l'entourent ; il est oisif et guerrier , tandis que les autres sont laboureurs. La famille féodale n'est pas nombreuse ; ce n'est point la tribu ; elle se réduità la famille proprement dite, a la femme , aux enfans ; elle vit séparée du reste de la population, dans l'intérieur du château. Les colons , les serfs , n'en font point partie ; l'origine est différente, l'inégalité de condition prodigieuse. Cinq ou six individus , dans une situation à la fois supérieure et étrangère , voilà la famille féodale. Elle doit évidemment revêtir un caractère particulier. Elle est étroite, concentrée, sans cesse appelée à se défendre, à se méfier, à s'isoler du moins, même de ses serviteurs. La vie intérieure, les mœurs domestiques y prendront , à coup sûr, une grande prépondérance.

Je sais que la brutalité des passions , l'habitude du chef de passer son temps à la guerre ou à la chasse , apporteront au développement des mœurs domestiques un assez grand obstacle. Mais cet obstacle sera vaincu ; il faudra que le chef revienne habituellement chez lui ; il y retrouvera toujours sa femme, ses enfans, et eux presque seuls ; seuls , ils seront sa société permanente; seuls , ils partageront toujours srts intérêts , sa destinée. Il est impossible que l'existence domestique n'acquière pas un grand empire. Les preuves abondent. N'est-ce pas dans le sein de la famille féodale que 1 importance des femmes s'est enfin développée ? Dans tontes les sociétés anciennes , je ne parle pas de celles oîi l'esprit de famille n'existait pas, mais dans celles:iâ même où il était puis-

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saut , dans la vie patriarcale , par exemple, les femmes ne tenaient pas à beaucoup près la place qu'elles ont acquise en Europe, sous le régime féodal. C'est au développement, à la prépondérance nécessaire des mœurs domestiques dans la féodalité, qu'elles ont dû surtout ce changement , ce progrès de leur situation. On en a voulu chercher la cause dans les mœurs particulières des anciens Germains, dans le respect national qu'au milieu des forêts , ils portaient, a-t-on dit, aux femmes. Sur une phrase de Tacite , le pa= triotisme germanique a élevé je ne sais quelle supériorité , quelle pureté primitive et ineffable des mœurs Germaines dans les rapports, des deux sexes. Pures chimères ! Des phrases pareilles à celles de Tacite , des sentimens , des usages analogues à ceux des anciens germains , se rencontrent dans les récits d'une foule d'observateurs des peuples sauvages ou barbares. Il n'y a rien là de primitif, rien de propre à une certaine race. C'est dans les effets d'une situation sociale fortement déterminée, c'est dans les progrès, dans la prépondérance des mœurs domestiques que l'importance des femmes en Europe a pris sa source ; et la prépondérance des mœurs domestiques est devenue , de très bonne heure , un caractère essentiel du régime féodal.

Un second fait, nouvelle preuve de l'empire de l'existence domestique, caracléiise également la famille féodale : c'est l'esprit d'hérédité , de perpétuité qui y domine évidemment. L'esprit d'hérédité est inhérent à l'esprit de famille ; mais il n'a pris nulle part un aussi grand développement que dans la féodalité. Cela tient à la nature de la propriété à laquelle la famille e'tait incorporée. Le fief n'était pas une propriété comme une auti'e : ilavaitconslamment besoin d'un possesseur qui le défendît, qui le servit , qui s'acquittât des obligations inhérentes au domaine, et le waiutîat ainsi à son img dans l'associa-

lion générale des maîtres du pays. De là, une sorte d'identification entre le possesseur actuel du fiel" et le fief lui-même , et toute la série de ses possesseurs futurs.

Cette cilconstance a beaucoup contribué à resserrer les liens de famille , déjà si puissans par la nature de la famille féodale. M. Guzot.

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