‹ La Mère-institutriceChapitre 20 sur 224 · DANS LES PETITS OBJETS · texte numérisé non relu

DANS LES PETITS OBJETS

La muse ne dédaignera pas de rappeler dans ses vers et d'ennoblir par ses chants la bruyante famille des insectes de l'été ; chétifs, mais non méprisables favoris du soleil , c'est de lui qu'ils reçoivent le feu qui les anime.

Eveillés par ses brûlants rayons, les jeunes reptiles déploient soudain leurs ailes, soutenus de l'air léger, plus légers encore, et pleins d'ardeur. Du creux des murailles, des coins les plus obscurs où ils sommeillaient pendant les rigueurs de l'hiver, ou bien sortant de leurs tombeaux pour jouir d'une vie plus active, ils s'élancent a la fois par d'innombrables essaims et ils étalent toutes les couleurs dont l'astre paternel , source de leur beauté , peut les enrichir. Des millions de créatures ailées, des millions de tribus diverses peuplent les champs de la lumière. Les uns, par un fatal instinct, volent sur les tièdes ondes, et se jouent en tournoyant à la surface, ou, glissant sur le ruisseau, sont tout à coup saisis par la truite à l'œil perçant ou par l'agile saumon. D'autres se plaisent à errer à l'ombre des vastes forêts, et trouvent leur abri, leurs plaisirs et leur pâture dans le frais feuillage. D'autres, plus voluptueux encore, choisissent les prairies, etvisitent chaque fleur,chaque brin d'herbe; car la douce tâche de propager leur espèce, et d'envelopper dans des lits moelleux leur jeune famille qui doit bientôt éclore, occupe leurs plus tendres soins. D'autres enfin dirigent leur vol vers la ferme, le bercail et la laiterie, s'abreuvent dans le seau à longs traits, ou savourent le fromage épaissi; souvent leur imprudence rencontre la mort dans celte liqueur pure, et, se débattant en vain dans la jatte avec leurs ai-

les impuissantes repliées autour d'eux, ils expirent.

Mais c'est vers la fenêtre surtout que les mouches téméraires trouvent une mort certaine; là se tapit dans l'ombre l'impitoyable Arachné, odieux mélange de ruse et de barbarie. En embuscade au milieu d'un amas de cadavres impurs, elle surveille d'un œil vigilant ses toiles flottantes. Chaque fois que l'insecte voyageur approche sans défiance de l'antre funeste, la scélérate montre sa tête ; enfin sa proie est dans le piège; terrible, elle s'élance d'une course rapide le long du mobile réseau, et, attachant ses cruelles serres sur sa malheureuse victime, la frappe en arrière avec une joie farouche. Une aile tremblotante , des sons plus aigus annoncent les derniers abois, et implorent la pitié d'une main libératrice. La surface du gazon résonne sans cesse, et ce bourdonnement continuel n'est pas sans délices pour celui qui médite à midi dans l'épaisseur des bois, ou pour le pasteur assoupi qui repose languissamment, les yeux à demi fermés, sous le feuillage ondoyant des pâles saules qui ombragent le ruisseau.

Depuis ces essaims visibles, quelles nombreuses familles qui, se dérobant même à l'œil du microscope, descendent par des degrés insensibles! La nature entière tressaillit pleine de vie; merveilleux amas d'animaux ou d'atomes organisés qui attendent le souffle vital, quand un Dieu créateur leur enverra son haleine. Le marais fangeux exhale avec d impurs vapeurs un nuage vivant qui infecte l'air. Dans ses entrailles souterraines, où l'active chaleur du soleil s'ouvre un passage, la terre animée s'agite j la Heur dans ses feuilles verdoyan-

tes renferme d'heureux habitants ; la pierre même recèle une multitude tranquille à l'abri de ses tortueux remparts. Mais surtout les rameaux touffus de la forêt qui frémissent au souffle des brises caressantes, les moelleux tribus du verger, la pulpe savoureuse des fruits mûrs, nourrissent des légions sans nombre d'insectes imperceptibles. Dans l'étang couvert d'herbag es, des myriades invisibles errent sous la flottante verdure. Chaque liqueur, ou douce, ou piquante, soit qu'elle enflamme, rafraîchisse ou ranime le sein, regorge d'animaux divers; le ruisseau du plus pur cristal, ou l'air le plus diaphane, malgré leur éclat transparent, ont aussi leur population inaperçues. Cachés par l'art délicat d'une providence attentive, ces êtres échappent aux organes trop grossiers de l'homme, car, si les mondes contenus dans les mondes pouvaient s'offrir à ses sens, il repousserait avec horreur les mets les plus exquis, les breuvages les plus délicieux; et, dans le calme des nuits, quand le silence règne sur la nature, il serait assourdi par un fracas importun.

Que des censeurs impies et audacieux cessent d'accuser la sagesse du Créateur, comme s'il avait rien fait en vain, ou sans un but admirable. L'ignorance hautaine d'un être chétif décidera-t-elle qu'elles sont imparfaites les œuvres divines dont la moindre partie confond la vue étroite de rSme humaine? Comme si sur un dôme pompeux et régulier, soutenu par de ma-

jestueuses colonnes, un insecte, dont le dëJ bile rayon s'étend à peine à la plus faible distance, osait, critique téméraire, blâmer dans son aveugle présomption la structure de tout l'édifice. Où se reconnaîtrait-il celui dont l'intelligence universelle embrasse d'un coup d'œil le vaste ensemble des choses, observe leur dépendance et leurs immuables rapports, pour prononcer ensuite d'une voix assurée que telle partie ne sert à rien? Quelqu'un a-t-il mesuré la chaîne puissante des êtres, qui va s'amoindrissent depuis l'infinie perfection jusqu'au bord du néant redoutable, menaçant abîme, d'où l'âme éperdue recule avec effroi...? Jusquelà que des hommages respectueux et des hymnes d'une pieuse admiration montent seuls vers la ÎDivinité, dont la sagesse brille à nos âmes d'un éclat non moins aimable que celui dont le soleil, son ministre, brille à nos yeux ravis.

Dans un sillon de lumière, ces agiles essaims se pressent, montent, descendent, tournoient, se jouent en raille sens divers, jusqu'à ce que la saison rigoureuse les emporte avec l'aile de la tempête loin de la face du jour. Ainsi les insouciants mortels passent l'éphémère printemps de leur vie dans l'éclat de la fortune, fugitive splendeur ! Ainsi ils voltigent de plaisirs en plaisirs, et des vanités aux vices; enfin la mort souffle sur eux ; l'oubli vient derrière elle, et les efface pour jamais du livre de la vie.

rHOMsoir.

Page 1