LA JEUNE MARIE
Floltanl flans un océan de feu , le soleil disparaissail sous l'Iioiison e! projetait des teintes enflamme'cs sur les flots impétueux du Rliône ; le silence cnvelop|)ait la ville de Lvon ; les bras 'alignés de comballre avaient laissé tomber les aimes ; il fallait le repos de la nuit pour renouveler l'ardeur des assiégés et des assiégeans.
On était en 1834.
Renfermés dans une maison du faubourg de Vaise , des malheureux , au nombre de cinquante , comptaient avec angoisse les heures qui se succédaient ; depuis deux jours iis manquaient de nourriture ; toute communiculion au dehoîs était interdite, et celui qui eût osé braver la défense du général en chef eût paré de sa vie l'infraction à cette loi de circonstance.
La prière du soir commença ; un vieillard courlié par 1 âge fut linterprè'.e de cette foule éplorée ; il termina l'action sainte par les litanies du Sauveur, sa voix s animait d'espérance en disant :
« Jésus notre lefuge.
» Jésus père des pauvres. »
Puis quand il prononça : « Par votre » agonie et votre abandonnement » etque l'assemblée répondit : t Délivrez-nous , » Jésus ! » des sanglots se joignirent à la prière; eux aussi se trouvaient abandonnés , agonisans , et ils ne voyaient pas arriver le secours qu'implorait leur faiblesse : un signe du vieillard suspendit leurs lamentations.
On se rapprocha de lui.
— Voilà , dit-il , quarante-huit heures que nous sommes privés d'alimens , déjà plusieurs denlre nous sont sana forces ,
d'autres sont agités par la fièvre de la souffrance ; tous nous ne songeons qu'avec teneur aux momens qui vont suivre; des vieillards, des feiniiies, des enfans ne sauiaienl plus long-temps supporter une si rude épreuve. Nos fiis , nos époux se disputent les armes à la main une funeste victoire ; ils oublient que la mort , sous d'aulresfoi mes, nousmenace ainsi qu'eux: ce n'est donc que du courage de l'un de nous qu'il faut attendre notre salut. Ma vie est bien près de sa fin , et je la trouverais dignement couronnée en donnant ce qui m en reste pour vous sauver ; mais ma faiblesse trahirait mes désirs , je tenterais inutilement le moyen que je vous propose et qui consiste à enfreindre l'ordre qui nous enchaîne ici pour aller faire connaître au sje'néral rextrémité où nous sommes réduits. Il faut donc que l'un d'entre vous se dévoue au salut des autres.
Tous s'entre-regardèrcnt , pas une.
bouche ne rompit le silence.
— Personne ne s'offre, reprit le vieillard , eh bien 1 le sort décidera.
Un mouvement de terreur sc manifesta dans l'assemblée.
— Pourquoi frémir, dit encore le vieillard ? les atteintes du feu sont-elles plus terribles que les déchiremens de la faim ? Elles sont du moins incertaines.
Un long ijémiss-. ment fut la réponse de ces malheureux ; cependant , après quelques minutes d'hésiialion, iis se rendirent à la proposition du vieillard que sa faiblesse fit exempter ainsi qu'une femme qui allaitait son fils. Les enfans au-dessous de quinze ans partagèrent cette faveur.
Tout fut bientôt disposé : un silence solennel régnait dans rassemblée et la crainte de la mort ne laissait point de
placeausaintenlliousiasineduclévcûiaeiu.
Assise dans un angle de la salle, une jeune fille attachait son iTgaid pensif sur la bible , dont elle venait de lire quelques pages et qu'elle tenait encoi'e. tJne grâce ineffable dejeunesse et d innocence était répandue sur toute sa personne et faisait contraster la gracieuse sérénité de cette enfant avec l'agitation fébrile , les mouvemens heurtés de ceux qui passaient devant elle ; sans doute une grande pensée entra dans son cœur, car je ne sais quoi d'auguste descendit sur ce charmant visage ; elle se leva , et marchant vers le vieillard :
— Je ne suis point inscrite, lui dilelle.
Sa mère , c'était celle de l'enfant à la mamelle, s'avança rapidement, et repoussant la jeune fille dun geste plein de tendresse et d'effroi :
— Que faites-vous , Marie , lui ditelle ? Lesenfaus ne sont point appelés.
— Maman, jai eu quinze ans ce^malin; c'est aujourd'hui le treize.
La pauvre mère pâlit.
— Sainte Vierge ! dit une femme qui avait vu naître Marie , quel malheur que ce cher ange ait justement quinze ans 5 le treize du mois est un vendredi encore 1
Madame Frénon demeura interdite à cette révélation de son enfant ; elle regarde d'un air suppliant les sombres physionomies qui l'entourent , etoi.i elle sollicite vainement un regard sympathique.
Déjà l'on avait envié son état de nounice qui la dispensait de courir une chance dangereuse , et fégoïsme du malheur acceptait la compensation offerte par la jeune fille.
— Ecrivez le nom de Marie , prononcent plusieurs voix.
— Non , s'écrie la mère palpitante de terreur : si elle doit mourir, ce sera dans mes bras et non assassinée.
— Maman, dit Marie d'un ton timide , comme honteuse d'ui^e vertu qui alarmait sa mère , ne crains pas , Dieu gardera mon chemin ; il a donné des forces à David pour combattre le céant philistin : il envoya la rosée du ciel sur les flammes qui devaient dévorer Daniel : il me protégera de même , et j'aurai la joie d'avoir lait cesser les souffrances que nous endurons tous. Si toi-aiéme tu mourais , qui donc nourrirait mon petit frère?
La désolée mère attira Marie sur son cœur , l'étreignit avec son autre enfant et dit : « Ne nous séparons pas »
Pourtant un divin enthousiasme ravonnait au front de la jeune fille , un de ces seniimens sublimes qui font les héros et les saints, se révélait à son ame.
— Ahl je t'en supplie , permets-moi d'obéir à l'inspiration du ciel, leprend-elle en baisant les pleurs qui coulaient sur les joues paies de madame Frénon.
— Ce n'est que justice , dit une femme au teint hâve , à lœil éteint : ils ser'îient tous trois préservés du danger auquel va s'exposer l'un de nous , cela ne peut pas être.
Une approbation générale suivit ces paioles.
La plus douloureuse anxiété était peinte dans les traits de madame Frénon.
— Crovezbien, lui dit une amie, qu'on aurait pitié de la jeunesse dece cher ange. Les soldats n'oseraientdiriger leurs coups sur elle ; d'ail leurs son nom ne peut-il pas avec tant d'autres rester dans le vase ?
Madame Frénon jetait un tendre regard sur le louchant visage de Marie , elle crut à la voix de l'amitié , et ses bias cessèrent de retenir sa fille.
— Merci , bonne mère , dit la piease enfant.
Et son nom fut jeté parmi les autres.
L'immobilité de la stuoeur encbaînait
l'assemblée, chacun frémissait d'entendre*
{iioiioijccr 8011 nom ; le lieillaiil plongea dans It; vase sa main iioinhlaïUe , y prit un billet , le (Jtiroula , et dit il'une voix émue : « Mario ! »
Un cri émané des proioiicleurs de lame frappa l'air ; celle qui l'avait jeté tomba sans force sur une chaise ; Marie se mit à genoux devant elle en disant :
— Bénissez-moi, ma mère, et vous tous aussi fiour que vos bcrédiclions me protègent.
Les assislans altcmlils étendiienl leurs mains sur la têie de Marie , en exprimant mille vœux pour elle.
lletrouvant des forces dans son désespoir même , madame Frénon se penche sur sa fille , la couvre de ses bras et dit :
— Tu n'iras pas au devant do la mort, tu resteras auprès de moi , entends-tu Marie ?
La jeune fille ne répondit pas ; mais elle pria Dieu dans son cœur de consoler sa mère. Celle-ci promenait un regard défiant et courroucésur ceux qu'elle considérait, il n'y avait qu'uM moment, comme lies amies dont elle partageait l'infortune et les senlimens ; puis elle emmena Marie dans la chambre où elle avait coutume de passer la nuit avec ses enfaus , et la fit coucher auprès d'elle.
Marie s'endormit sur l'épaule de sa mère; son sommeil fut calme : on lent dite abritée sous les ailes d'un ange ; le souffie régulier , l'indicible paix de ce jeune \is3ge , apaisèrent les pénibles émotions de madame Frénon ; elle sentit à son tour ses yeux se fermer.
Néanmoins une inquiétude instinctive restait dans son cœur , des songes effrayans troublèrent son repos ; elle voyait Marie entraînée par de hideuses ombres et couverte dulinceul des morts; d'autres fois , la jeune fille venait , blanche et froide, reposer son front sur les genoux de sa mère , et , quand madame Frénon voulait la saisir et l'embrasser , le doux
fait un geste d'effroi , Marie
faniùme montait dans les airs et les remplissait de chants de désolation.
Los membres inondés d'une sueur froide , se débattant sous le poids qui écrasait sa poitiine , madame Frénon s'éveillait , elle étendait les mains pour chercher Marie , et , la trouvant paisible à son côté , elle retombait dans ce sommeil d hallucination qui la fatiguait et auquelelie ne pouvait résister. Deux heures se passèrent ainsi ; toutes les chimères de la nuit , toutes les visions fantastiques des rêves assailliront son cerveau déjà excité par le besoin d'alimens. A la fin , elle tomba dans un lourd et profond sommeil qui n'était pas le repos , mais qui avait cessé d'être un état d'angoisses.
Elle en fut soudainement tirée par un bruit qui la fît frissonner : c'était une décharge de coups de fusil ; elle ouvre les yeux n'était plus la !.
Ma fille I ma fille ! crie-t-elle d'une voix désespérée en courant dans la grande salle dont les fenêtres donnent sur la rue; elle se précipite à l'une d'elles , et voit Marie marchant d'un pas rapide sans répondre aux soldats qui lui défendent de poursuivre sa route , sans être criblée par les coups de fusil qui menacent sa vie. Ma fille ! ma fille ! répète la mère éperdue 1 elle veut aller la joindre , la ramener ou mourir avec elle ; mais elle trouve sur son passage son amie attirée par ses cris ; celle- ci lui présente l'enfant qu'elle vient de prendre dans le lit, et dont les gémissemens demandent le sein maternel.
— Vcux-ludonc abandonner celui-ci, dit l'amie en mettant l'enfant dans les bras de madame Frénon ?
— Ah 1 mon Dieu , s'écrie l'infortunée, et elle pressait convulsivement son fila contre son cœur.
Une nouvelle décharge se fait entendre ; madame Frénon vole à la fenêtre,
Marie est à i extrémité du {"aubuui g ; les feux se croisent et forment sur sa lélo un arc enflammé ; tout-à-coiip elle s'arrête , chancelle, et tombe sur le pavé.
La malheureuse mère a tout vu : une pâleur livide s'étend sur ses trails , elle aussi tombe étendue sur la dalle.
En reprenant connaissance , madame Frénon se vit entourée de ses tristes compagnons : leurs pleurs , leur silence , lui rendirent la terrible pensée sous laquelle elle avait succombé. Un torrent de pleurs coula de ses yeux,
— Marie reviendra, vous la verrez encore , disaient quelques voix.
— Ah 1 laissez-moi , répondait-elle en sanglottant, c'est vous qui l'avez envoyée à la mort 1
Et prenant son enfant des bras de celle qui l'avait garanti de la chute de sa sa mère , madame Frénon courut s'enfermer dans la chambre où elle avait passé la nuit ; là elle s'abandonna à tous les transports d'un profond désespoir.
Quatre heures s'écoulèrent dans l'inexprimable angoisse des souffiances maternelles. Parfois les larmes de la pauvre mère s'arrêtaient subitement , un éclair d'espérance illuminait son ame.
— Peut-être, se disait-elle , ma fille n'a été que blessée !
Ensuite une autre pensée lui représentait sa douce et chère enfant mutilée et sans vie 5 alors elle jetait de longs cris , attachait un regard incertain et trouble' sur son fils endormi , et s'écriait :
— Pourquoi faut-il que je me conserve pour lui I
Sa télc était tombée brûlante et brisée sur la misérable couche ; elle pressait de se? lèvres décolorées la place que Marie
iiv.'ut occujiée la nuit , et des faiig'ols déchiians disaient l'iiniîjciise dcsolationde son cœur.
Mais quels éclats de voix parviennent à son oreille '.* On monte , on se précipite , on frappe violemment à la porte: elle lève la tète, son regard terne se dn-ige vers la porte ; cependant elle ne fait aucun mouvement pour aller l'ouvrir.
Voici Maiie 1 lui crie-t-on du deliors. Alors elle bondit , s'élance , ouvre , et sublime d'anxiéié , les yeux briilans d'espoir, elle considère avidemnient les personnes qui s'offrent à sa vue , Marie n'est point parmi elles.
— Les barbares , elles m'ont trompée 1 Ces mots sont prononcés d'une voix
creuse , haletante.
— Elle vient, la voici I lui répond-on.
En efFet , Maiie paraît, elle court dans les bi-as de sa mère , et dit d'un accent de supplication et d'amour :
— Pardon I pardon !
Madame Frénon couvre de baisers la téle de sa fille ; le bonheur lui a ôlé la parole , mais ses traits radieux révèlent l'ivresse de son cœur. Après un long moment de ravissement , elle dit :
— Tu n'es donc pas blessée , pourtant je t ai vue tomber ?
— C'était l'effet de la frayeur; les soldats m'ont relevée , et , à ma prière , ils m'ont conduite auprès du général qui m'a promis de nous envoyer du pain.
L'heureuse mère tombe à genoux fit prononce avec une ardente effusion :
^ Mon Dieu ! je te lemerciede m'avoir rendu ma fille.
— Merci , mprci , répètent toutes les voix , et tout le monde agenouillé unit ses vœux reconnaissans à ceux de îa mère et de la fille.
Peu d'instans après arriva le secours j jour où la soumission de Lyon fit cesser dû au courageux de'voûment de Marie ; J les horreurs dont cette ville avait été le il permit à ces malheureus d'attendre le I théâtre. Madame Lusjissv d'Hsl.