DES RÉPUBLIQUES ITALIENNES
DU MOYEN-AGE PJfi J.-C.-L. SIMONDE DE SISMONDI.
COURS SUPÉRIEURS
Lorsque l'Europe commence à se relever de la dégradation et de la barbarie auxquelles le despotisme des empereurs romains et les invasions des peuples du Nord l'avait condamnée , l'Italie fut la première contrée où l'on vit apparaître les germes d'une nouvelle civilisation. Partout ailleurs l'ignorance brutale et la férocité dominaient encore ; mais en Italie les souvenirs d'une ancienne gloire due aux vertus, aux lumières et à la liberté, aidaient les peuples à reconnaître ce qu'ils devaient rechercher par eux-mêmes. Les Italiens ne pouvaient espérer que les maîtres barbares qui les avaient conquis songeassent à améliorer leur sort; ils voulaient cependant retrouver l'ordre, la paix, les lois, les lumières, la prospérité dont avaient joui leurs ancêtres, et ils ne les demandèrent qu'à leurs propres efforis, à leur accord mutuel. Plus en Italie que dans le reste de l'Europe barbare, des grandes cités demeuraient debout, et elles comptaient un plus grand nombre d'habitants. Ceux-ci s'engagèrent par des serments à se défendre les uns les autres contre la violence et l'oppression; ils s'armèrent, ils se partagèrent en compagnies de milice, ils se donnèrent des chefis, ils formèrent un trésor public par leurs contributions volontaires, et, ne songeant qu'à se défendre contre le brigandage, ils se trouvèrent ainsi en possession du pouvoir, de la souveraineté et d'un gouvernement républicain.
Cette confédération de bourgeois obscurs, qui fonda les républiques italiennes du moyen-âge, a changé les destinées de
l'Europe et celles du genre humain ; avec elle a commencé la période progressive dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui.
Les hommes eurent de nouveau sous leurs yeux l'exemple des gouvernements qui n'avaient pour but que l'utilité commune, que le bien-être et l'avancement de leurs subordonnés, qui ne prétendaient pas avoir des droits, mais des devoirs ; qui ne parlaient pas de leur gloire, mais de l'avantage de l'état confié à leurs soins. Cinq siècles s'étaient écoulés depuis la chute de l'empire romain jusqu'à la naissance de ces républiques, et ces cinq siècles avaient été perdus pour le genre humain qui n'avait pas fait un pas vers les lumières, vers la morale, vers la liberté. Les peuples barbares s'étaient successivement arraché leur proie par le carnage et la perfidie , sans obtenir aucune garantie par leurs victoires; les dynasties s'étaient succédé les unes aux autres, sans rien fonder, sans rien améliorer. Les républiques italiennes mirent un terme à cette anarchique barbarie; elles se formèrent, elles grandirent quelque temps à l'ombre de leurs garanties inunicipales; mais au douzième siècle, elles établirent leur indépendance par leurs victoires sur Frédéric Barberousse. Dès lors le monde apprit qu'il peut y avoir des lois à l'abri desquelles les âmes s'ennoblissent; dès loi's aussi les mœurs se purifièrent, la raison humaine se développa, la population s'augmenta; l'industrie, le commerce prirent de l'extension , les richesses s'accumulèrent, les arts libéraux
Commenrèrenl a naître, et les hommes entrevirent le bonheur et le perfectionnement pour lequel ils furent créés. La supériorité dans les arts, dans l'activité, dans l'intelligence, que les Italiens durent à leur liberté, les mit en contact avec tous les peuples de l'Europe, parce que tous avaient besoin des produits de leur industrie; ils communiquèrent à tous les premières notions des droits des sujets, des devoirs des gouvernements; ils apprirent aux villes de Provence, de Catalogne, de Flandre, à former leurs communes, et leur exemple, bientôt imitée dans toute l'Europe occidentale , donna enfin cette impulsion vers l'amélioration de toutes les institutions politiques, qui, nous devons l'espérer, ne s'arrêtera point que le genre humain tout entier ne soit sorti de la birbarie.
L'histoire des républiques du moyenâge n'intéresse donc pas seulement les citoyens de ces villes d'Italie, redevenues pour la plupart obscures et dépendantes; elle se lie à celle de toutes les nations de l'Europe, car elle est pour chacune la cause peut-être cachée, mais toujours puissante de la civilisation. Chaque nation de l'Ejirope a vu commencer son industrie, son commerce, s^s richesses, ses lumières, sa liberté, par l'affranchissement de ses communes; elle retrouve dans les républiques d'Italie un fait analogue à cet événement domestique, mais un fait bien plus grand dans ses conséquences et bien mieux éclairé par l'histoire. Les communes du reste de l'Europe, trop faibles, trop pauvres, trop éloignées les unes des autres pour se défendre contre leurs redoutables voisins, ne s'élevèrent jamais jusqu'à l'indépendance; elles ne continrent jamais que des bourgeois. Celles de l'Italie étaient peuplées de citoyens : les premières n'osaient prétendre qu'à mettre des bornes a la rapacité des seigneurs, et elles ne pouvaient se dérober à leurs mépris. Celles d'Italie donnèrent naissance à toutes les vcrlus républicaines j elles apprirent de
nouveau au monde étonné ce qu'était l'héroïsme dont le modèle avait disparu avec les républiques de l'antiquité , et elles devinrent les distributrices de la gloire. L'Italie fut le premier pays qui produisit des architectes, des sculpteurs, des peintres, des poètes et des historiens, et qui enseigna les règles et la pratique de tous les arts libéraux. Tous les grands hommes qui doivent l'immortalité au ciseau et aux pinceaux des uns, aux chants et aux récits des autres, ne l'auraient point obtenue sans les enseignements des Italiens. Ainsi l'histoire des républiques italiennes grandit par le dévelo[»pement de toutes les vertus, de tous les talents, de toutes les prérogatives de l'esprit qui ennoblissent la race humaine.
L'histoire de l'Italie avait été écrite à plusieurs reprises, mais avec des ménagements toujours timides, quelquefois honteux pour ceux qui avaient détruit tout ce qui avait illustré cette contrée, tout ce qui avait mérité pour elle la reconnaissance du genre humain. M. de Sismondi, le premier, a montré sa vraie place dans l'histoire de la civilisation, dans celle de la liberté; au lieu de présenter à ses lecteurs, comme seuls personnages historiques , les maîtres des nations qui souvent les dégradent, il a attaché ses regards sur les citoyens qui les ennoblissent. Il a cherché à faire comprendre la constitution de chaque état, ses développements, ses révolutions. Comme il n'a point épargné son travail , il ne s'est point cru oblige non plus de se renfermer dans les bornes étroites que prescrivent les lecteurs superficiels ; il a conservé tous les détails qui lui ont paru propres à peindre les hommes, à éclairer la politique, à avancer la science du gouvernement. Ce ne fut pas sans inquiétude cependant qu'il présenta seize volumes au public français, sur une histoire étrangère, mais le succès a couronné ses efforts. L'Histoire des républiques italiennes du moyen-âge, traduite en allemand, adoptée par les Italiens comme un ouvrage national, a déjà eu une
édition française en Suisse et trois en France. Nous recommandons cet ouvrage aiLZ élèves de nos Cours supérieurs et aux
institutrices qui veulent compléter leur enseignement.