ENTRETIEN INSTRUCTIF
Peu de jours avant celui où Léon devait quitter celte maison dans laquelle il avait appris qu'il y avait tant de choses à apprendre, une discussion assez vive eut ïieu devant lui au sujet du sucre de canne et de betterave, de la traite des noirs et de l'impossibilité où l'on est, dans les colonies, de se passer du travail des esclaves. Six semaines plus tôt, Léon n'avait pris aucun intérêt à une conversation qu'il se serait imaginé ne pouvoir comprendre; mais maintenant il savait qu'avec de l'attention, un enfant, même bien ignorant, peut s'instruire de beaucoup de choses curieuses, rien qu'en regardant autour de lui et en écoutant.
Caroline aussi prétait attentivement l'oreille à ce qui se disait. La discussion s'animait et devenait de plus en plus intéressante, parce que chacun citait des faits à l'appui (ie l'opinion qu'il soutenait. Les uns étaient pour l'esclavage des noirs, les autres pour l'affranchissement des esclaves; les uns déclaraient le sucre indigène tout aussi bon que celui des colonies, tandis que d'autres prétendaient que j;imais il ne pourrait le remplacer, et que vainement on se flattait de l'espoir d'arriver un jour à suppléer aux ressources ouvertes par celles-ci. Puis vint la question des droits prélevés sur les épices que donnent les pays chauds; ensuite, on parla des impôts auxquels le sel est soumis, et enfin, on se séj)ara sans s'étfe convaincus les uns les autres, ce qui est asses soQVent le Véânltat dé beaucoup dé discussions.
Le lendemain, à déjeuner, M. et Madame Villeneuve se virent assaillis d'une foule de questions. Eugène demandait comment se fabrique le sucre de canne et de betterave; Caroline s'informait de la différence qu'il y a eutre le sel gemme et le sel marin, et Léon voulait savoir à la fois comment se fait la traite, et pourquoi l'on n'oblige pas tous les possesseurs d'esclaves à les rendre à la liberté.
« — Il me vient une idée, papa, dit tout à coup Eugène; c'est que, comme le disait hier ce grand monsieur avec des lunettes vertes, les épices ne sont pas pour nous une chose nécessaire, puisque le bon Dieu les fait pousser dans les pays au-delà des mers.
M. VILLENEUVE
Ce raisonnement, mon fils, n'est pas juste, et tu vas le comprendre toi-même. Puisque, pour me servir de la même expression, Dieu a donné à l'homme, en lui donnant l'intelligence, les moyens de franchir la barrière liquide et immense placée entre les pays où abondent les arbres, les plantes qui produisent les épices, et les pays où ces productions ne sont pas d'un usage journalier, tu penses bien que, raisonner comme le faisait ce monsieur, c'est mettre en doute la toute-puissance de Dieu, et faire remporter à l'homme sur la divinité un triomphe, qui au fait n'en est pas un. Ce prétendu triomphe, tu le vois, est tout simplemeut le résultat des facultés intellectueileis que rhofinnae possédé, et qui sont
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comme les étincelles de l'intelligence suprême.
CAROLINE
C'est vrai au moins !
EUGiWE.
Papa, et cet autre monsieur qui disait qu'il y a du sucre dans tout, avait-il raison?
M. VILLENEUVE
Mon ami, on peut dire qu'il y a du sucre dans tout, comme il y a du fer, de l'air dans tout, même dans un œuf; mais tu comprends bien que ce ne saurait être dans les mêmes proportions. Ainsi, la cunne à sucre, espèce de roseau que l'homme cultive avec tant de succès dans l'Amérique du Sud et dans l'Afrique, renferme plus de matière sucrante ou sucrée que la betterave ; et celle-ci en donne autant, et peut-être davantage que l'érable, qui est la canne à sucre de quelques pays septentrionaux.