‹ La Mère-institutriceChapitre 42 sur 224 · POUR SON FRERE · texte numérisé non relu

POUR SON FRERE

Une jeune fille de i3 ans, fraîche, dune mise propie et décente, en qui rien n annonce ni la misère, ni les privations qu'elle entraîne, est prévenue de mendicité. La pauvre enfant est toute honteuse, de grosses larmes coulent sur ses joues rosées, et la présence de son père , appelé comme civilement responsable, est impuissante à la rassurer contre l'appareil de dame justice , un peu foncé , il est vrai , pour des yeux de treize ans.

Le père, interrogé, donne^ sur ses moyens «lexislence et sur ceux qu'il peut procurer à sa famille, les renseignemens les plus satisfaisans. Il est ouvrier, sa femme travaille également, leur fille Eugénie apprend aussi un état ; elle a interrompu quelque temps son apprentissage pour se préparer à faire sa première communion- Il réclame sa fdle , et ne comprend pas qu'elle ait jni mendier. Force est donc d'en demander le motif A EtigOnic' elle-

même, qui fait son possible pour ne pas pleurer trop fort , et , de la voix la plus basse, elle dit :

« Moi, j'allais au catéchisme avec mou petit frère sur mes bras , comme maman m'avait dit de l'emmener pour pas qu'il l'impatiente. Tout le long du chemin il n'a fait que me demander du nanan, et moi je n'en avais pas, ni argent pour en acheter. J'ai eu beau l'embrasser, c'était toujourspas du nanan, etils'estmisà pleurer, et moi, ça m'a fait de la peine , et j'ai été demander un sou à un monsieur , et il en est venu un auti'e avec une épée qui m'a arrêtée , et j'ai eu bien peur et mon petit f<ère aussi , et que maman en a été malade. «

Le tribunal, qui n'est pas accoutumé à entendre de pareilles plaidoiries, ne savait plus s'il devait rire ou pleurer, et, se ménageant bonne contenance, s'esi hâte bien vite de rendre Eugénie à soi) père.

MiGRATiOlNS DES QUxiDRUPÈDES.

L'univers est comme une immense hôtellerie , où tout est sans cesse en mouvement. On en voit sortir, on y voit entrer une multitude de voyageurs. Il n y a peutèlre rien de plus beau, dans les migrations des quadrupèdes , que les voyages des bisons, à travers les savanes de la Louisiane et du JNouveau-Mexique. Quand le temps de changer de climat est venu, pour aller porter l'abondance à des peuples sauvages, quelque buftle, conducteur des troupeaux du désert, appelle autour de lui ses fils et ses filles. Le rendez-vous est au bord du Meschacebé; l'instant de la marche est fixé vers la fin du jour. La troupe s'assemble, le moment airive. Le chef^ secouant sa crinière qui pend de toutes parts sur ses yeux et ses cornes recourbées, salue le soleil couchant en baissant la tête et en élevant son dos comme une montagne; un bruit sourd, signal du départ, sort en même temps de sa profonde poitrine, et tout à coup il plonge dans les vagues écumanles , suivi de la multitude des génisses et des taureaux qui mugissent d'amour après lui.

Tandis que cette puissante famille de quadrupèdes traverse à grand bruit les fleuves et les forêts , une flotte paisible , sur un lac solitaire, vogue en silence à la faveurdes zéphirs et à la clarté des étoiles. De petits écureuils noirs , après avoir dépouillé les noyeis du voisinage, se sont résolus à chercher fortune, et à s'embarquer pour une autre forêt. Aussitôt, élevant leur queue etdéployanl au vent celte voile de soie , la race hardie tente fièrement l'inconstance des ondes, pirates imprudens que l'amour des richesses transporte. La tempête se lève, la flotte va périr. Elle essaie de gagner le havre procîiain ; mais quelquefois une armée de castors s'oppose à la descente, dans la crainte que les étran-

gers ne viennent piller les moissons. En vain, les légers escadrons débarqués sur la rive se sauvent en montant sur les arbres, et insultent, du haut de ces remparts , à la marche pesante des ennemis. Le génie l'emporte sur la ruse : des sapeurs s'avancent , minent le chêne , et le fout tomber avec tousses écureuils, comme une tour chaigée de soldats , abattue par le bélier antique.

Il arrive bien d'autres malheurs à nos avenlui'iers qui s'en consolent avec quelques fruits et quelques jeux : Athènes, prise par les Lacédémoniens, n'en fut ni moins aimable, ni moins frivole. En remontant la rivière au nord , sur le paquebot de NcAv-lork à Albany, nous vîmes un de ces infortunés qui essayait inutilement de traverser le fleuve. On le retira de l'eau demi-noyé; il était charmant , d'un noir d'ébène, et sa queue avait deux fois la longueur de son corps ; il fut rendu à la vie, mais il perdit la liberté j une jeune passagère en fit son esclave.

Les rennes du nord de l'Europe, les caribous et les ovignaux de l'Amérique septentrionale ont leur temps de migrations, toujours correspondant aux besoins de l'homme. Il n'y a pas jusqu'aux ours blancs de Terre-Neuve, dont la fourrure est si nécessaire aux Esquimaux, qui ne soient envoyés à ces sauvages par une providence miraculeuse. Ces monstres marins abondent aux côtes du Labrador , sur des glaces flottantes, ou sur des débris de navires où ils se tiennent comme de forts matelots sauvés du naufrage.

Les éléphans voyagent aussi en Asie ; la terre tremble sous leurs pas, et cependant il n'y arien à craindre : intelligent , sensible, Behemotest doux parce qu'il est fort, paisible parce qu'il estpuissant. Premier serviteur de l'homine, et non pas son

esclave, il tient le second rang dans l'ordre de la cre'alion : après la chute originelle , les animaux s'éloignent du toit de riiomme; mais on pourrait croire que les éléphans, naturellement généreux, se retirèrent avec le plus de regret, car ils sont toujours restés aux environs du berceau du monde.

Ils sortent de temps en temps de leur désert, et s'avancent vers un pays habité, afin de remplacer leursconipagnons morts sans se reproduire au service des fils d'Adam. Chateaubriand , Génie du christianisme.

Page 1