‹ La Mère-institutriceChapitre 50 sur 224 · ACTE I. - ScLne I · texte numérisé non relu

ACTE I. - ScLne I

Le comte BOROTIN , BERTHE.

(On est dans l'hiver; la nuit est avancée; un flani l)eau est posé sur la tabie\

Le Cgîite {assis près de la table, et regardant d'un œil fixe une lettre qu'il tient avec les deux mains). — Eh bien I soit ! que le destin s'accomplisse. Je vois les rameaux tomber les uns sur les autres, le tronc pourri ne résiste plus qu'à peine ; encore un coup et il va tomber lui-même ; il sera couché dans la poussière , ce chêne superbe qui étendait au loin son majestueux ombrage ; il a vu des s ècles naître, crcâtre et disparaître comme eux. Il ne restera pas une trace de ce qu'ont fait nos pères, de leurs exploits , de leurs efforts; à peine un demi-siècle sera-t-il écoulé, que personne au monde ne saura plus s'il a existé un Borotin.

Bertiie (/< la fenêtre).— Quelle nuit affreuse , ô mon père 1 c'est le froid et l'obscurité du tombeau. Les vents déchaînés poussent des cris lamentables comme ceux des spectres nocturnes.

Aussi loin que la vue peut s'étendre , sur les collines, sur les montagnes, sur les arbres, dans les champs, ce n'est partout que neige. La terre , pareille à un cadavre , est enveloppée dans le linceul de l'hiver, et le ciel sombre et sans étoiles seiTible fixer l'orbite inanimée de ses veux éteints sur l'alfreux tombeau de la nature.

Le Comte. — Que le temps s'écoule

avec lenteur! Berthe, quelle heure la cloche annonce-t-elle ?

Berthe [quittant la fenêtre , et s'asseyant en face de sonperepour travailler). — Il vient de sonner sept heures.

Le Comte. — Sept heures! Et déjà règne une profonde obscurité.... Hélas! l'année est parvenue à sa vieillesse ; ses jours s'abrègent, son pouls s'arrête engourdi par le froid ; elle-même s'avance en chancelant vers le tombeau.

Berthe, — Eh bien ! l'aimable mois de mai viendra nous consoler ; la campagne se revêlira d'une nouvelle parure ; les vents feront sentir une plus douce haleine, et nous verrons les fleurs renaître.

Le Comte. — Oui, l'année recouvrera sa jeunesse, ces champs leur verdure, ces ruisseaux le libre cours de leur onde ; la fleur, aujourd'hui flétrie, sortira d'un long sommeil ; semblable à un enfant qui se réveille , elle élèvera sa tôle au dessus du blanc et moelleux duvet qui l'enveloppe; elle ouvrira ses beaux yeux à la lumière avec un aimable sourire , telle alors qu'elle fut autrefois. Tous ces arbres qui maintenant luttent contre la tempête, et dont les bras dépouillés, desséchés, s'élèvent vers le ciel comme pour implorer son secours, tous ces arbres se revêtiront d'une verdure nouvelle. Tout ce qui vit et se meut dans le vaste empire de la nature , tout dans les champs et dans les forêts peut espérer de rajeunir encore, tout va refleinir au pi intemps; le nom des lîorolins ne refleurira plus jamais.

Berthe. ~ Vous êtes tri.^te, mon père.

Le (^omte. — Heureux, oui, trop heureux celui qui enlend sonner sa dernière

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hume an inilieu de ses cnlans 1 soriir 1 ainsi du monde , co n'est point mourir; car alors on vit dans la souvenir des autres, on vit dans Jes fruits de ses îravaux, on vit dans les actions de ses enfans, on vit dans les entretiens de ses neveux. Ah ! qu'il est beau de confier, au sortir de la vie, ce qu'on a semé dans le monde, à des êtres chéris qui sauront le cultiver avec un soin religieux , qui recueilleront, quand le moment sera venu, etqui éprouveront en jouissant Je double sentiment du bonheur de jouir et de la reconnaissance! Ah! qu'il est doux, quil est consolant de laisser à ses enfans ce qu'on a reçu de ses pères , et de survivre à soimême I

Bertiie. — Lettre fatale! Vous étiez d'abord si gai, mon père ! vous paraissiez la recevoir avec tant de plaisir ! et à peine l'avez-vous lue , que je vous vois toutbouleversé.

Le Comte. — Hélas! ce n'est point celte lettre.... J'en pouvais soupçonner le contenu.... mais être persuadé , être toujours de plus en plus convaincu que le destin a résolu d'exterminer de la terre la race des Borotins!.... Ecoute; on m'écrit qu'un parent, que j'ai vu à peine une fois, le seul avec moi du nom de Borolin , cassé de vieillesse, a été emporté par une mort subite dans l'espace d'une seule nuit. Il meurt sans enfans ; ainsi je reste le dernier rejeton d'une illustre famille, qui va s'éteindre avec moi. Ciel ! pas un fils pour suivie mon cercueil ; un héi aut conduiia tristement ma dépouille mortelle; et les armoiries de ma maison si connues au champ d'honneur, l'épée qui fut portée par de si nobles mains , il les déposera <lans la fosse oii je serai moi-même descendu. Il est une ancienne tradition qui s'est conservée en passant de bouche en bouche : En punition de fiuelque forfait, la femme de qui descentl notre lamille , serait , dil-on , condanuK-e à errer sans

cesse, tant que le, dernier rejeton vie la maison qu'elle a fondée ne sera pas exterminé de la terre.

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