NOTRE PÈRE
Au fond de la vallée, sur la gauche, à deux lieues de Versailles, on voit encore aujourd'hui une maison élégante, si heureusement située, que les bois, les collines, les pâturages et les hameaux qui l'environnent semblent les fabriques naturelles de son parc et de ses jardins. A côté de cette maison, un peu au-dessus du ruisseau, est une école de village bien ombragée, et dont le modèle ne se trouve que dans les romans d'Auguste La Fontaine. En face, un pont, dominé par un moulin, créé pour le plaisir des veux et l'amusement des peintres; enfin une petite chapelle où repose , sous un marbre modeste, la dame du lieu, morte à la fleur de l'âge, mais dont la piété et la beauté ont laissé de longs souvenirs. Ce groupe d'arbres, de maisons et de pavillons, et deux tourelles gothiques qui apparaissent dans le bois, forment un point de vue ravissant au milieu de la plus profonde solitude, car le chemin n'est sillonné que par les lourdes voitures des bûcherons et les pieds des troupeaux qui vers la fin de l'automne animent la vallée.
Tous les dimanches, averti par la cloche de la chapelle, j'allais y entendre la messe. C'était un charmant spectacle que de voir les villageoises dans leur simple parure, s'acheminer à la même heure et de tous les points du vallon, à travers la prairie; je dis les villageoises , car dans les hameaux il n'y a plus que les femmes qui aillent à l'église. Il arrivait cependant quelquefois que j'avais un compagnon. C'était un homme vénérable, dont je ne pouvais me lasser d'admirer la piété ardente et ingénue. Malgré ses vêtements grossiers et quelque apparence de misère, tout, dans sa personne, exprimait le calme, et par un charme inexplicable ce calme arrivait de son âme à la mienne, à mesure que je le contemplais. I-a rencontre de cet homme excita naa cu-
riosité ; je pris des informations, et je sus bientôt qu'il vivait de la charité publique. C'est, me dit-on, que, dans un âge avancé, il a perdu deux braves gnrçons qui auraient été ses soutiens: l'un est mort à la Bérésina, l'autre à Waterloo, et leur mère n'a pas été longtemps à les rejoindre. Le voilà vieux et seul, il ne peut plus travailler; mais le propriétaire du château aide uu peu le vieillard, et la commune fait le reste. Encouragé par ces récits, je l'abordai, en lui offrant un léger sAcours.
« Vous avez besoin d'un habit plus chaud, luidis-je; l'hiver sera rude, et il faut y songer un peu a l'avance. »
Il leva les yeux sur moi, sou regard était serein.
.< Et qu'ai-je besoin d'y songer, dit-il d'une voix émue, puisque Dieu en met le souci au cœur des braves gens? »
Voilà un homme bien résigné, dis-je à part moi, il faut que je m'enquière des occupations de sa vie, et du nombre de ses pensées.
H Savez-vous lire? lui dis-je.
— Oui monsieur. Dans ma jeunesse, j'ai reçu les leçons du curé, uu bien brave homme qui se plaisait à instruire les enfants.
— Et vous avez des livres ?
— Oh ! à mon âge on ne lit plus, on prie!
— Vous priez donc souvent?
— C'est un si grand bonheur de prier!
Le soir, assis à la porte de ma pauvre cabane que vous voyez là-bas, sous les châtaigniers, je regarde coucher lesoled, et je dis: Notre père!
— Et c'est là toute votre prière?
— Y en a-t-il qui remplisse mieux le cœur? Notre père! Souvent, après avoir prononcé ces mots, je m'arrête ; et en voyant les troupeaux qui reviennent des champs pour nous donner du lait, en voyant le so-
» loi «s
leil qui se lève et se couche sur la vallée, je bénis sa chaleur qui fait croître l'herbe de nos prairies, les fruits de nos arbres et le blé de nos champs. Oh ! alors, je sens bien que ma prière est vraie, et j'en ai pour toute la soirée à songer à ces mots: Notre père!
— Et dans la mauvaise saison, que faitesvous?
— Je regarde le ciel. Je vois ces grands nuages qui le traversent, et qui viennent, je ne sais d'où, poussés par le vent, cheminant sans bruit, etvers;;nt, comme des arrosoirs, la pluie çà et là dans les plaines qui reverdissent et noi^s donnent du pain, du beurre, du miel, ni plus ni moins que si Dieu les mettait lui-même dans nos mains. Ah! notre père, qui êtes dans les cieux, vous vivrez toujours! les hommes ne peuvent pas vous faire mourir comme ils ont fait mourir mes pauvres enfants! »
En parlant ainsi, les yeux du vieillard se remplirent de larmes; sa tête se pencha, et je l'entendis qui murmurait tout bas quelques mots, comme s'il eût continué sa prière.
« Mon pauvre Bertrand, reprit-il après un moment de silence, c'était le plus jeune, et il est mort à "Waterloo en criant : Vive l'Empereur! Ah ! s'il avait crié : Vive notre Père qui est aux Cieux ! il vivrait peut-être encore ! et ma pauvre femme, qui est allée le rejoindre, je ne l'aurais pas perdue! mais c'était la volonté de notre père; et je le bénis, ajouta-t-il en essuyant ses yeux, car il a remplacé mes enfants par les gens de bien.
— Vous êtes trop solitaire au fond de la
vallée; vous devriez vous rapprocher un peu du village.
— Hélas! reprit-il, je ne puis quitter ma maison; j'y ai vu naître mes enfants, et leur mère y est morte ; d'ailleurs, comme dit notre curé, celui qui veut parler à Dieu n'est jamais seul.
— Et vous êtes content de votre sort?
— Comment ne le serais-je pas; Dieu ne m'a jamais abandonné !
— Oh ! vous méritez de l'être encore davantage, m'écrlai-je, brave homme! Tenez, prenez cet argent et priez pour moi, pour moi soumis à moins d'épreuves, et qui n'oserais me dire aussi heureux que vous.
— Est-ce donc qu'on prie pour de l'argent? >' dit-il avec émotion ; et d'une main tremblante il éloignait le don que je voulais lui faire.
Je sentis que je l'avais blessé.
a Pardonnez-moi, lui dis-je; j'ai voulu faire, comme tous les gens du monde, un don intéressé; mais je reconnais ma faute et je saurai la réparer. »
En parlant ainsi je saisis ses mains pieuses , que je baisui avec un saint respect ; puis je m'éloignai le cœur plein de tout ce que je venais d'entendre.
J'avais à peine fait quelques pas qu'il me cria: « Je prierai Dieu pour vous, et aussi pour vos petits enfants, si vous en avez qui ne sachent pas encore prier. »
Aimé-Martin.
loi