LES VERTUS SONT SOEURS
Il y avait autrefois un chev;>lier qui, après avoir passé sa jeunesse à chevaucher par monts et par voies, vivait maintenant retiré dans son castel avec ses filles, Bérangère, Yolande et Sybille. Il était veuf, et les trois damoiselles se trouvèrent sous la surveillance de dame Gertrude, nourrice de défunte la cliâtelaine.
A présent vieille femme grondeuse , insouciante, distraite et presque aveugle, aussi remplissait-elle fort mal l'emploi difficile de gouvernante, ne sachant inspirer à ses t'ièves ni respect ni affection.
Quant au chevalier Bureau de Fondrecœur, fout entier au chagrin de se voir sans héritier et de ne pouvoir plus courir périlleusesavcnture.s, il prenait peu de souci de ses filles qui, de celte façon, s'élevaient à peu près seules.
I-a nature bienveillante à leur égai'd leur avaitoctroyé figure agréable, bon cœur et gentille provision d'esprit; mais mal dirigées, sans conseils ni exemples il ne restait vestige de ces bonnes qualités; tandis que les défauts avaient crû comme de mauvaises herbes, vite et abondants. Elles étaient
*»■ 121 -si
paresseuses, acariâtres, volontaires, sales et coquettes, toutes trois à qui mieux mieux; ne mettant de zèle qu'à se surpasser mutuellement en sottise tt en ignorance. Si le bon chevalier eût pris la peine de regarder un peu autour de lui quand il rentrait de chasser au faucon ou d'assister à la passe d'armes voisine, il se serait proniptement aperçu des nombreuses imperfections des jeunes filles; mais dédaignant pareille bagatelle, il les laissait agir comme bon leur semblait, pourvu qu'elles ne lui demandassent pas grand argent et qu'elles ne l'étourdissent pas de leurs disputes fraternelles; car j'ai oublié de vous dire qu'elles ne savaient pas de passe- temps plus agréable que de se quereller, inoccupées et maussades qu'elles étaient toujours. Il est vrai de dire, pour les excuser tant soit peu, que la vie qu'elles menaient n'avait rien de bien attrayant. Le chevalier, ])auvre comme Job, fier comme un Saint-Georges, n'aurait jamais trouvé moyen d'équiper convenablement trois damuiseliespour les faire paraître honorablement aux tournois ou à la cour de madame la reine, et pour sa part de paradis il ne se serait décidé à les présenter sans une parure et une suite dignes de leur naissance. Pour obvier à ces deux inconvénients, le digne baron jugeait à propos de ne jamais les faire sortir des murs crénelés et fortifiés du vieux castel. Libre à elles de s'y ennuyer et de se disputer de vieilles robes qui avaient jadis appartenu à leur mère, qu'elles tiraient souvent au sort, et dont elles se revêtaient pour passer fièrement devant quelques serfs et vassaux que des affaires d'intérêt menaient au castel, et qui, pour voir leurs châtelames chétiveraent vêtues et mal soignées dans leurs atotirs, ne les saluaient pas avec moins de respect.
Avec de l'ordre et de l'adresse, les jeunes filles agiraient encore tiré parti de ces antiques étoffes richement brodées; puis en filant, en maniant habilement les soies et les laines, elles se seraient composées déjeunes %\ fjraiches toilettes. Mais, nous l'^Yons dit,
elles étaient paresseuses et malpropres , par conséquent sans goût. Plus les années venaient, plus grandissait leur fâcheux caractère; car de nouvelles plaintes se mêlaient à leurs gémissements de vieille date. Rérangère, l'aînée, courait après ses vingt ans ; ses sœurs la suivaient de près; elles savaient par les propos de leurs chambrières que les filles de tel et tel chevalier venaient d'épouser, l'une un jeune et puissant seigneur, l'autre un vaillant paladin, la troisième un gentil troubadour; et elles, d'époux pas même l'ombre ! «Et comment en viendrait-il! «s'écriaient elles dans leur dépit; savait-on seulement qu'elles existaient. Si parfois, assises sur la tourelle du vieux manoir, elles voyaient passer un chevalier, il tournait à peine les yeux de leur côté, ignorant qui elles étaient et trop loin pour remarquer leur be.iuté, et si le hasard en menait jamais un au castel, un le plus qu'elles pussent espérer, que serait-ce pour trois qu'elle., étaient à marier?
Quand elles essrivaient d'amener leur père à parler sur ce sujet, la conversation n'allait pas loin, car dès les premiers mots le baron répondait : « Il y a des cloîtres, retraites honorables pour de nobles filles. » Et comme celles-ci ne se sentaient nul goût pour le couvent, elles se taisaient aussitôt; ce qui leur était d'autant plus facile, que le sire de Fondrecœur n'avait nul penchant à la controverse, et que quand arrivaient les reproches, il imposait silence aux trois plaignantes.
Cependant, un soir il rentra plus jovial que de coutume; il se fit apporter une bouteille de bon vin, et tandis qu'd la vidait il se prit à dire:
« Or çà , mes filles, qu'on se rende gracieuses et avenantes ; il arrive demain un épouseur.
— Vrai, mon père, dirent à la fois les trois damoiselles, un épouseur !
— Oui, le fils d'un ancien frère d'armes qui vient de me faire savoir que , désirant prendre femme, il la veut de ma lignée, sa«
chant que c'est une bonne et ancienne souche, ajouta le chevalier en se redressant.
— Ah! ah! fit aussitôt Berangère, ceci me regarde en qualité d'aînée.
— Voyez la péronelle, répondit vivement Yolande, pour un an qu'elle a de plus qtie moi, faut-il qu'elle s'imagine que le chevalier va la prendre sans hésiter? et s'il me préfère?
— Vraiment, riposta la blonde et fraîche •Sybille, vous êtes plaisantes de m'esclure du concours; ne suis-je pas en âgede prendre époux ? Qui sait même si le noble seigneurneme choisira pas, pour cela même que je suis la plus jeune ?
— Petite vaniteuse, s'écrièrent les deux ainées, elle voudrait lutter avec nous, comme si mon père songeait à l'établir avant moi, dit Berangère ?
— Belle femme de ménage,ajouta Yolande.
— Vous êtes jalouses, reprit Sybille. »
Et les trois caillettes donnant essor à leur langue malignement effilée se disputèrent le mari à venir comme elles tiraient chacune à elle les lambeaux d'une robe fanée ne pouvant servir à parer qu'une seule beauté. A la fin, le père impatienté de ce flux de paroles frappa du pied.
■< Qu'on se taise, dit-il , où je ne laisse pas arriver l'épouseur. Du reste, si vous m'aviez laissé achever, vous auriez su que ces paroles sont inutiles; le chevalier ne tient pas à l'âge, pas à la beauté, il veut choisir non la plus spirituelle, mais la moins coquette, la plus simple. »
Ces mots arrivèrent comme toutes trois se creusaient la tête pour imaginer quelle brimboriole ajouterait à leurs charmes. Ils leur firent cliaiiger de batteries , et chacune se retira en se disant à part: « La plus simple, la moins coquette ! Mes soeurs seront bien fines si elles montrent autant de bonhomie, autant d'horreur pour la toilette que moi. «
Et le lendemain, le pont-levis du castel s'abaissa pour laisser entrer le sire B»oger 4e lialencroix, son écuyer et son petit page.
Les trois sœurs accoururent aux travées de leur chambrette pour ie voir passer. Il leur sembla bien beau; mais, selon la réserve de ces temps éloignés , elles n'osèrent se présenter devant lui avant que leur père les demandât; elles oublièrent à cet instant leur mésintelligence ordinaire pour jaser entre elles d'un événement faisant si grande diversion à leur vie monotone.
Enfin l'heure du dînersonna; les trois jeunes filles parurent dans la vaste salle à manger. Avec courtoisie et respect Roger salua les filles de son hôte, paraissant frappé de leur beauté , mais de compliments, pas un. Il se contentait, tout en racontant ses combats et aventures, de jeter de temps en temps un coup d'œil sur les demoiselles; il fut fâché de les trouver peu soignées dans leur mise; car pour écarter toute idée de coquetterie, elles avaient affecté moins de recherche encore qu'a l'ordinaire. « Oh! oh ! pensa Roger, je n'aime point une femme qui ne songerait qu'à sa toilette, mais je la veux gracieuse et propre; si elle est propre, elle est soigneuse ; si elle est soigneuse, elle est économe; si elle est économe, elle est travailleuse; si elle est travailleuse, elle doit être gaie et d'humeur facile; car les vertus sont soeurs; mais attendons pour juger. »
Au repas, la conversation s'anima, les trois sœurs s'enhardirent, voulant chacune frapper la première nn coup décisif; on n'était pas encore à moitié du dîner, qu'elles avaient déjà trouvé moyen de répéter dix fois qu'elles ne pouvaient supporter la toilette, qu'elles ne prisaient rien tant qu'une modeste simplicité; qu'une femme est toujours belle quand elle est sans art, et Roger demeurait réservé. Le bavardage des trois sœurs lui déplaisait. « li y a là bien de l'affeclation, )> se dit il, d'autant mieux qu'il surprenait Berangère tournant agréablement les yeux chaque fois qu'il la regardait, puis se posant majestueusement pour être admirée. Yolande passait sans cesse ses doigts dans ses longs et noirs cheveux pour en faire remarquer la beauté, et i^
semblait qu'elle se souriât complaisammen t , tandis que Sybille, plus vive, plus ëlourdie que ses sceurs , oubliait à cbaque instant son rôle et laissait percer son désir de plaire, son amour pour le luxe, les joyaux et les riches atours. Coquettes et sans ordre! pensait Roger! quelles ruine -maisons, et puis comment sont-elles élevées? je ne vois ni luth, ni fuseaux, ieraient-elles désœuvrées? Et il se grattait l'oreille, mais désirant se tromper, il résolut de tenter une nouvelle épreuve. Le lendemain comme on devisait en commun, Roger dit en riant : «Voyons, belles damoiselles, si une bonne fée vous octroyait un don, que choisiriez-vous?
— Moi, s'écria Sybille, je souhaiterais les richesses pour avoir de beaux bijoux et de magnifiques parures. »
En même temps Yolande disait :« Je demanderais un haut rang pour voir tout le monde abaissé devant moi. »
Bérangère aperçut le front du chevalier qui se rembrunissait à ces réponses impolitiques. Ses sœurs se mordaient la langue. Alors d'un air humble et modeste elle répondit: « Je voudrais être sans beauté pour passer inaperçue et oubliée.
— Est-ce du fond du cœur , belle damoiselle, que vous feriez ce vœu? » dit en souriant le malin chevalier ; car il n'était pas dupe de la petite ruse hypocrite de Bérangère, dont le moindre coup d'œil démentait celte sublime humilité. Elle vit qu'elle s'était j.ussi prise au piège et rougit.
Toutes trois rentrèrent dans leur appartement silencieuses et inquiètes, elles ne trouvèrent même pas la force de se quereller. Le lendemain en entrant dans la grande salle, elles n'y trouvèrent que leur j)ère, et apprirent de lui que le chevalier Roger de Balencroix venait de quitter le castel , suppliant son hôte de l'excuser, mais qu'il sentait ne pouvoir rien pour le bonheur de ses filles.
Les trois soeurs demeurèrent stupéfaites.
« Parti! dit Bérangèrc.
.— Parti! ajouta Yolande,
— Oui, parti, fit Sybille en colère, et c'est votre f;iute avec vos hypocrisies.
— C'est bien plutôt la tienne avec tes indiscrètes réponses. » Et leur désappointement éclata CD amers reproches, jusqu'à ce que le baron, déjà fâché et sombre, les fit taire en les accusant à son tour d'avoir éconduit le fils d'un ancien ami.
Cet incident ajouta à la mauvaise humeur des trois sœurs, d'autant plus qu'elles mouraient de peur qu'il ne se présentât plus de fils d'un vieux frère d'armes.
Cependant au bout de trois mois, le baron, encore à souper, envoya quérir une bouteille de son bon vin; les danioiseiles se firent uu signe ; effectivement, tout en buvant , il dit à ses filles qui se faisaient gracieuses : « Demain arrive un nouveau prétendant; le roi qui se souvient de mes nombreux services , m'envoie un de ses plus illustres guerriers, me priant de lui accorder la main de l'une de vous, et le jeune homme a joint un message à celui de noire gracieux souverain pour me dire de ne prendre nul souci de la dot, qu'il ne demandait ni richesse, ni beauté, et qu'il vient prendre une femme dans une pauvre famille, parce qu'il la veut ménagère, laborieuse et habile à conduire un ménage.
" Ah ! dirent à la fois Bérangère, Yolande et Sybille, on ne m'y prendra pas à demeurer oisive, je veux à moi seule faire la besogne pour qu'il ne reste plus à mes sœurs aucun moven de s'occuper. » Et toutes trois envoyèrent secrètem«7it leur chambrière à la ville voisine quérir des laines, des canevas |jour faire de la tapisserie. Dame Geriruile remit en ordre les vieux rouets de feu leur mère, et tout chargés de leur lin, ils furent portés à la salle de compagnie.
Le lendemain parut le paladin Boèmond de Roquencourt, plus beau, plus jeune, plus richement vêîu, avec plus brillante suite que Roger. Lorsqu'on l'aperçut arrivant de loin, les trois sœurs se précipitèrent à l'ouvrage, et quand on introduisit ce
noble seigneur, Bérangère visitait la bassecour. Yolande aidait les varlets à dresser le couvert, elSybille filait. «Quel touchant tableau, se disait à part le vaillant Boèmond, que ces jeunes filles déjà si jolies, sont embellies par la vie active qu'elles semblent mener! » Et il se voyait embarrassé de choisir entre les trois.
Quand arriva le moment de dîner, pas une ne se trouvait la ; il fallut les faire demander par trois fois. « Allons donc, dit le vieux baron lorsque enfin elles se présentèrent.
— Excusez-nous , mon père, dirent â la fois les trois damoiselles.
— Je ne viens que d'achever le fromage que voici,
— Je ne pouvais quitter avant d'avoir rangé l'argenterie que je viens de nettover.
— J'avais juré de filer jusqu'à mon tiernier brin de lin avant le repas. » Et toutes trois s'assirent sans plus parler.
Le paladin émerveillé en perdit l'appétit. « Cependant, songeait-il, j'aimerais mieux que ces détails de ménage fussent si bien prévus, que personne ne pût en être, sinon gêné, même informé. « Et puis il remarquait avec peine un certain abandon dans la toilette des jeunes filles; leurs cheveux parfaitement relevés n'avaient certainement pas été brossés à fond. Sur leur cou blanc comme neige se dessinaient des raies de poussière; on vovait çà et la des taches sur leur jupe, et leurs pieds mignons semblaient mal faits dans des chaussures larges et écnlées. «Sans doute, pensa Boëmond que leurs nombreuses occupations, augmentées par l'arrivée de tant de gens , ne leur ont pas permis de faire un tour à leur chambre ; attendons pour juger. »
A table, Bérangère s'empara hardiment du grand couteau a découper qu'elle maniait pour la première fois, et dépeçant tant bien que mal les différents mets, elle en envoya d'abord aux convives, puis fit la part aux varlets assis au bas bout de la ta- ^le. Mais sa maladresse attestait de son
manque d'habitude ; elle jeta une moitié de chevreuil sur la table et fit voler de la sauce sur sa robe et sur le pourpoint du chevalier.
Pendant ce temps, Yolande, qui s'était levée pour insiietter le buffet, cassait un vase de grand prix , mêlait ensemble deux liqueurs différentes, et Svbille s'oubliait et rêvait, la tête nonchalamment posée sur sa main et le coude sur la table. « Qu'est-ce à dire? se demanda Boèmond inquiet; ce n'est pas là ce que j'attendais; quand il rentra dans la grande salle après le repas, les trois sœurs travaillaient déjà ; mais il remarqua que Svbille ne pouvait venir à bout de charger sa quenouille; Y'^olande cassait à chaque instant ses laines sans commencer la fleur dessinée sur l'étoffe, et Bérangère ne trouvait pas à nouer convenablement ses soies. Le chevalier monta tristement à sa chambre. « J'ai des sœurs travailleuses et actives, disait- il, mais les soins du ménage n'excluent pas le soin d'elles-mêmes; et puis quelle adresse, quelle grâce à fout ce qu'elles font ! il y a plaisir à les voir tourner le rouet et xj^anier l'aiguille. » Et il s'endormit soucieux. Le lendemain l'aurore perçait à peine, qu'il fut réveillé par des voix déjeunes filles se parlant entre elles en passantvite dans le corridor. « Nous sommes en retard, disaientelles ; les varlets sont levés; les vaches vont aux champs, allons, mes .sœurs à la besogne. « Et peu après Boèmond se mettant àsa fenêtre, les vit aller, venir, se heurtant tout ahuries; on ciit dit des âmes en peine. Boèmond commençait à avoir quelque soupçon qu'on jouait là une comédie. En descendant, il passa devant l'appartement entr'ouvert des trois sœurs, il lui prit envie d'y entrer, il hésitait; ce moven indiscret de connaître la vérité lui répugnait. « Cependant, pensa-t-il, les habitudes intimes d'une jeune personne sont un indice certain de leur caractère, les chambres de ces laborieuses damoiselles doivent être de vrais bijoux; le trayail conduit à l'ordre, l'ordre
mène à l'économie, l'économie donne le moyen d'être charitable; les vertus sont sœurs. » Et il entra.
.... Quelle vue, bon Dieu ! les vêtements de la nuit épars sur le parquet , la tenture de tapisserie tachée d'huile et de graisse, les ustensiles de toilette non rangés et dégoiitants, les vases ébréchés.... Le paladin se sentant mal au cœur d'un tel désordre s'enfuit au plus vite, donnant ordre à sou page de seller les chevaux. Le vieux baron aborda Boèmond et l'invita à venir prendre le repas du matin. M^is celui-ci s'en défendit, et prétextant un vœu anciennemeutfait, qui le forçait à se rendre à certaine abbaye, il s'achemina vers la grande porte. Les trois sœurs le virent s'éloigner; les bras leur en tombèrent. «Lui aussi s'en va, s'écrièrentelles , et pourquoi, mou Dieu! ce n'est pas notre faute , car nous pouvons nous rendre le témoignage que noua n'aurions pas même pu tenir à cette vie agitée ; » et elles pleurèrent. Sybille seule commençait à songer qu'il est peut-être plus facile d'acquérir des vertus que de les jouer au naturel: elle devinait que les deux prétendants n'avaient pas été leurs dupes, et résolut d'essayer si avec quelque peine, il ne lui serait pas possible de posséder les qualités qu'elle feignait inutilement d'avoir.Comme elle mûrissait ce projet, arriva uu troisième épouseur. Un voisin du baron lui envoya son fils unique, mélancolique et paisible jeune homme, voulant entrer dans les ordres parce qu'il n'imaginait pas trouver la femme douce, candide, bonne qu'il rêvait pour sa compagne. «Vos filles sont belles, é^ivait le voisin, et sans doute bien élevées; peut-être que, voyant de si charmantes personnes, mon fils s'atUichera à l'une d'elles et renoncera à son fatal projet. » II fallut voir l'air prévenant, le front serein que se composèrent les sœurs quand leur nouvel hôte fut arrivé, elles forcèrent le sourire à demeurer constamment sur leurs lèvres ; elles se firent de petites voix flùtées et caressantes ; elles inventèrent des noms tendres pour se don-
ner entre elles, elles se faisaient de continuelles amitiés; le bon Manuel en avait les larmes aux yeux. « Quels anges ! disait-il ; ce serait une béatitude que de passer sa vie avec ces jeunes damoiselles. » Et il ne pensait
déjà plus tant à être prêtre Mais voilà
qu'un matin, en entrant dans le salon plus tôt que de coutume, il trouva Bérangère le visage rouge, les veux enflammés, les lèvres tremblantes, et devant elle une ])auvre servante pleurait. En voyant Manuel, Bérangère pâlit, et i'efforça de calmer sa colère; mais le jeune homme se dit : « Ce n'est pas cette méchante femme que j'épouserai jamais. » Le reste du jour, il portait de temps à autre ses regards sur Bérangère, alors calme, mais il ne pouvait oublier de l'avoir vue hors d'elle, et dans les fréquents coups d'œil qu'il jetait du côté où travaillaient les trois sœurs, il les surprit tantôt s'arrachant avec humeur un écheveau de soie, tantôt se jetant à voix basse de dures paroles. On aurait dit qu'elles grinçaient des dents, puis en s'apercevant que Manuel les regardait, le sourire de commande revenait. « Ce n'est pas là ce qu'd me faut, » se dit Manuel, s'acheminantversle parr, où il s'abandonna si bien à ses rêveries, qu'il en oublia de rentrer dîner; la nuit approchait qu'il errait encore loin du cabtel; alors un bruit glapi;sant et désagréable lui fit prêter l'oreille. C'étaient des voix de femmes,- mais des voix de colère et de sarcasme, des éclats de rire ironiques, des paroles mordantes; il y avait quelque chose de révoltant dans ce diapason d'accents irrités. Manuel s'approchaut, écarta doucement une charmille, et reconnut horreur 1 il reconnut les filles de sou bote Le doux
jeune homme se crut en enfer : il se signa et se prit à fuir, sortant du castel sans même prendre congé du baron.
Ce nouvel exemple acheva de fortifier Sybille dans son projet de réforme; elle jura de s'arracher la langue chaque fois qu'elle se sentirait envie de dire quelque chose de méchant. Elle s'enferma seule
dans sa chambre pour perdre l'habitude des querelles; elle fit venir de la ville une jeune ouvrière qui lui apprit toutes sortes de travaux de femme. Le vieux chapelain lui aida à connaître les plantes et à panser les blessés; elle s'assujettit peu à peu à l'ordre, au rangement, elle s'accoutuma à surveiller les domeatiques, à prendre note des dépenses. Celtenouvelle vie lui sembla d'abord dure; elle fut souvent découragée, elle eut des jours de rechute, mais à la fin, le ferme vouloir l'emporta, et en moins d'un an, elle en fut a rougir de ce qu'elle avait été. Les sœurs en vovant ce chansement se moquèrent d'elle. Elle les laissa dire et n'en continua pas moins ses efforts.
Il ne restait plus rien en elle des anciens penchants, quand des bûcherons amenèrent un jour au castel un pauvre troubadour qu'ils venaient de trouver lâchement assassiné. A cette vue, les jeunes filles se sentirent touchées ; mais Sybille eut plus qu'une stérile pitié à donner au mourant. Elle le pansa, elle le soigna, et grâce à sa sollicitude, le troubadour fut bientôt en état de remercier sa jeune libératrice qui, selon les mœurs du temps , assise près de son lit, cherchait à l'amuser en lui chantant quelques lais alors à la mode, en lui lisant des passades du roman de la Rose ou autre fabliau, et quïind il souffrait elle filait en silence. Ses sœurs partagèrent d'abord les soins que Sybille donnait au blessé; raiùs leur maladresse les rendait importunes, leur impatience faisait mal au malade. Et puis elles lisaient mal ; elles ne savaient par cœur aucun lai d'amour, de sorte qu'il ne pouvait dissimuler sa joie quand sa chère Sybille revenait près de lui. Bérangcre et Yolande en conçurent de la jalousie, et leur compassion se changeant en haine, elles se prirent à détester, à mépriser l'humble troubadour, reprochant à leur sœur d'oublier son rang en devisant amicalement avec lui, affectant des airs de dédain quand elles le rencontraient pâle et faible , se prome-
nant dans le |îarc. Elles en "vinrent à sn|>plier leur père de renvover cet aventurier dont on ignorait le nom et la naissance, et qui peut-être était un espion ou un malfaiteur. Et tandis que l'envie les rendait injustes, Sybille s'attachait de plus en plus au troubadour, et (toujours selon les mœurs du temps) le troubadour déclarait à la jeune fille qu'il l'aimait. '«Voulez -vous partager la vie avec moi? lui disait-il. Je chercherai à vous la rendre heureuse et douce. » Et elle répondait : «Parlez à mon père : s'il vous accorde ma main, je vous confierai volontiers le soin de mon bonheur; mais un vain orgueil s'opposera peut-être à notre union.... » et de peur de blesser son ami Sybille n'achevait pas. « Je vous comprends, dit le ménestrel; or, je ne veux pas que totre bonté pour un pauvre trouvère vous soit un sujet de chagrin. Je vais partir, et, s'il plaît à Dieu, je reviendrai quand mon nom et mes exploits auront quelque renommée. » Prenant congé de la jeune fille dont il emportait les couleurs, il quitta le caste! hospitalier. Sybille versa quelques larmes quand elle le vit s'éloigner, et ensuite demeura triste. Ses sœurs la raillèrent de son amour pour un aventurier; elles lui reprochaient la bassesse de ses sentiments, tandis que, dans leur intérieur, elles mouraient de rage en pensant que leur cadette avait enfin touché un cœur d'homme.
A quelques jours de là, comme elles se promenaieiît un soir sur la plate-forme des remparts , elles aperçurent de loin une nombreuse escorte qui s'avançait au galop vers le castel. Pensant que ce devait être quelque noble comte ou duc, elles s'arrêtèrent surprises , quand un page, se détachant du cortège, accourut vers le pontlevis , disant que le chevalier Raoul de Champfleurv, baron de Faucompré,grandfénéchal de Monseigneur le Roi, demandait à entrer. Je vous laisse à penser l'agitation des deux sœurs qui crurent en devenir folles. Maintenant Sybille, plus grave et
moins frivole, méprisait cette curiosité oisive, seul passe-temps de ses sœurs. Le chevalier arrive pour recevoir convenablement l'illustre visiteur. D'abord défilèrent les hommes d'armes , puis les pages , les écuyers, enfin le sénéchal, montant un superbe coursier qu'il faisait caracoler avec ^râce. Qnand il fut près des habitants du manoir, il sauta légèrement de cheval et vint tomber aux ])ieds de Sybillc qui potissa un cri.... elle venait de reconnaître dans ce puissant baron son trotibadour qui, je n'ai pas besoin de vous le dire, arrivait en grande pompe demander au vieux chevalier la main de sa fille. Grande fut la jalousie de Bérangère et de Yolande; poignants furent
leurs regrets de s'être méprises sur le rang de l'obscur troubadour. D'abord elles pensèrent en mourir de chagrin ; ensuite elles se décidèrent à prendre leur parti et à profiter des fêtes qu'amenèrent les noces brillantes de Sybille. La jeune épousée les combla de présents, et, mieux que cela, leiir apprit son secret pour trouver à leur tour un mari. Comme elles se récriaient sur la difficulté de l'entreprise :« Commencez, leur dit-elle; atlachez-vous seulement à déraciner un défaut et à acquérir une qualité; les autres viendront d'elles-mêmes : les vertus sont sœurs.
M°= VlCTORlNE COLLIN.