CONSIDÉRATIONS HISTORIQUES
1er SIÈCLE AVANT J.-C.
II s'est enfin levé , ce siècle d'éternels souvenirs , ce siècle où deux époques distinctes viennent s'entrechoquer et combattre la liberté d'une ville et la liberté d'un monde ; ce siècle où les événements, pressés, multipliés, se bâtent de paraître et de disparaître comme pour faire place à cette grande lutte du ciel avec la terre qui se prépare à éclater. Déjà la corruption étend ses lourdes ailes sur la superbe Rome, l'étreint de ses chaînes, l'endort du léthargique sommeil de la confiance, et peu à peu l'entraîne vers l'abîme que la reine du monde s'est creusé dans son orgueil. Et tandis que la ville aux sept collines élève, avec plus de fierté que jamais, son front couronné des drapeaux conquis à l'univers, taudis qu'elle se montre pompeuse et altière, parée des dépouilles de Carthage, des chefs-d'œuvre de la Grèce, un esprit (le rébellion, d'indépendance, commence à murmurer sourdement contre cette cit(> qui veut être seule libre, qui veut voir le monde enchaîné se courber devant elle et
ramper à ses pieds. Des pirates envahissent ses mers, et, dans leurs fragiles esquifs, osent se mesurer avec ses flottes redoiital>les; les voix de quelques esclaves, de quelques obscurs gladiateurs, se font entendre, héroiiques et menaçantes, au sein même de Rome, et réclament la liberté les armes à la main. Mithridate conçoit le projet de subjuguer la République à l'aide de ces hordes barbares qui, cinq siècles plus tard, doivent, dans un baptême de sang et de destruction, régénérer la ville élernellc et échanger sa gloire, ses richesses, sa force contre des ruines, des souvenirs, contre une puissance toute de paix et d'humilité.
Ainsi les faits semblent projihétiser sa prochaine décadence; ainsi, pendant que les nations qu'elle a subjuguées tentent de se relever de l'oppression, de secouer le joug qu'elle leur impose, Rome va perdant les austères vertus qui l'entourèrent d'une glorieuse auréole aux jours des Scaevola, des Fabius, des Cincinnatus, des Camille. Déjà flétrie par Jugurtha d'uae accusation de
vénalité, elle ne craint point de séduire un fils : Pharnace découvre les plans de son père, et !>Iithridate est vaincu, et LucuUus reçoit les honneurs du triomphe ! Sertorius est invincible au milieu de ses braves Lusitaniens. Rome engage l'un des sieus à la trahison, et il meurt assassiné par Perpenna, et le front de Pompée se couronne d'un laurier vainq^ueur. La République est fière des nombreux héros qu'elle enfante pendant la durée de ce siècle ; elle s'enorgueillit de leur savante politique, de leur courageuse valeur, de leurs talents militaires, de leur éloquence entraînante. Mais ne tournent-ils point contre elle ces précieux avantages; agissent-ils pour leur patrie avec ce chaleureux amour , cet enthousiaste dévouement d'Horatius Codés, de Decius, de Regulus, ou bien servent-ils seulement leur ambition? T^e dirait- on pas que l'Empire romain s'est transformé en une vaste arène oîi les combattants ne sont autres que ses citovens contre ses citoyens, où la victime désignée à leurs coups est Rome elle-même, où le prix du vainqueur est la perte de sa liberté et de sa gloire? Ne semble-t-il point qu'on voit se succéder tour à tour Marins et Sylla, traînant après eux leurs sanglantes proscriptions , leur haineuse rivalité ; l'orateur Cicéron , foudroyant de sa parole éloquente le 'traître Catilina ; l'orgueilleux Pompée , l'avare Crassus , l'habile César, unissant leurs pouvoirs pour comprimer plus de puissance; puis rompant subitement, et Pharsale devenant le ihéàire de la ruine de Pompée, de Li fortune de César? Ne semble-t-il point qu'on entende sortir de cette multitude rojnaine, attentive à cette joute si périlleuse pour elle, un cri de vengeance et de liberté, et que Cassius et Brutus, courant à César, ne lui fassent perdre la puissance avec la vie? Ne semble-t-il point que, devenue
tout à coup inconstante, cette même multitude, se prenant à regretter César, favorise trois nouveaux concurrents, Antoine, Lépide et Octave ? Alors on se transporte par la pensée à Phllippes où périssent les derniers Romains, à Actium où la république reçoit le coup mortel, an-dessus de Rome dont la tête s'incline devant un seul maître, que désertent les ombres de ses vieux héros, et l'on croit voir la liberté chanceler et s'éteindre sur les marches du Capitole, comme le diadème imj)érial est pose sur le front d'Octave, comme le peuple romain salue Auguste César du titre d'empereur. C'en est donc fait! la liberté est-elle à jamais bannie de la terre ; le monde doit-il fléchir sous la volonté d'un seul homme? Non! tandis que le trône d'Auguste brille et resplendit d'un éclat égal à celui de Périclès; tandis que Virgile fait vibrer sa lyre harmonieuse sur les bords du Tibre, que Properce,Tibulle jettent leurs suaves inspirations à travers les bocages enchantés de Tivoli, que leur poésie mélodieuse et cadencée se marie aux murmures du Casc;itellus, que la Grèce, que Rome, unissant leurs grands hommes, célèbrent sur tous les tons l'empereur romain; là -bas, à l'horizon de la Judée, sous cette étode nouvelle, commence un autre règne. Déjà, dans sou attente, les Catacombes ont tressailli sous Rome , les faux dieux ont frémi sur leurs autels, l'ange a marqué du doigt les douze pêcheurs qtii bientôt s'en vont aller par le monde prêcher ces mots régénérateurs et inconnus : Egalité , Charité ! Et les prophéties sont accomplies; caria liberté, qui s'était éteinte sur les degrés du Capitole, se dresse de nouveau, radieuse d'un éclat plus sublime et plus pur, au-dessus de la pauvre étable de Bethléem, où le Christ vient de naître pour le salut de tous.
M"* Michel.