‹ La Mère-institutriceChapitre 80 sur 224 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

La gloire du Seigneur et le bien de l'humanité, voilà les objets de tous les soins d'un prêtre, la règle immuable de sa conduite. De là Tient que tout ('veille sa sollicittide. 11 ne voit, il n'entend rien avec cette funeste indifférence qui familiarise l'esprit avec les misères et les égnrements des hommes. Soit qu'il s'agisse de soulager le malheur ou d'enchaîner le crime, il l'entreprend sans hésiter. Ni la crainte, ni les préjugés ne l'arrêtent ; il se confie à la sainteté de son ministère et à la puissance Jé'.^ toi. Je viens de l'éprouver , cher Eusèbe! Le Seigneur a déjà daigné m'appeler à des travaux difficiles; il m'a fortifié dans l'accomplissement d'une de ces œuvres qui sembleraient exiger toute l'expérience et toute l'autorité d'un vieillard.

Le hasard, ou plutôt cette Providence qui nous cache souvent ses moyens, et déchire, quand elle veut, le voile de nos secrets, me fit apprendre qu'un jeune homme, objet des espérances les mieux fondées, et fils unique d'un des premiers magistrats de la ville, devait en venir aux mains avec un adversaire de son âge et reuommé par son adresse dans les armes.

Ce dernier avait vu son ambition contrariée par des préférences accordées non moins à la réputation du père qu'au mérite du fils, et, peu généreux sur les moyens de la satisfaire, il écrivit contre le vieillard un libelle outrageant que celui-ci ne put lire sans verser des larmes. Loin de rougir de ses torts , quand le fils de l'offensé vint les lui reprocher, il y joignit la menace, proposa la raison des armes, et le lendemain, au point du jour, ils devaient vider leur querelle et combattre jusqu'à la mort. Le malheureux père avait appris ces détails par une voix étrangère; car son fils qui redoutait sa douleur n'était point rentré sous le toit paternel; et n'espérant plus

le revoir ni dt'tourner sa résoliition , il envisageait déjà son malheur dans les suites les plus funestes, et se livrait à tous les transports du désespoir,

A cette nouvelle, je n'hésitai pas <4ur le parti que j'avais à prendre. Quelques circonstances m'avaient heureusement mis à même de connaître le lieu où ces jeunes gens devaient combattre; et comme leur impatience leur ferait peut-être devancer le lever du jour, je résolus d'aller le soir même les attendre à quelque dislnnce de la ville; je sentis mon cœur se serrer en mettant le pied dans l'endroit fatal. C'était un champ borné par des bois, dont le silence favorisait les scènes de mort auxquelles il était destiné.

J'avais passé le reste de la nuit, assis au pied d'un arbre, et absorbé par de pénibles réflexions, je ne m'apercevais pas que déjà le ciel se nuançait des premières clartés de l'aurore. Tout à coup il nie sembla entendre des voix confuses. En me tournant, j'aperçus quatre personnes; deux, animées d'une ft'roce ardeur, allaient croiser leurs épées. J'implorai le secours divin et m'élançai vers les combattants.

Mon aspect imprévu les trouble; mais bientôt l'un d'eux me repousse sans ménagement, ets'adressant à son ennemi : « Que nous veut cet homme? dit-il; sa présence ne servira point de refuge à la lâcheté; de'fendez vos jours! » Je me jetai sur son épée. « Vous le savez ce que je veux , m'écriai-je. Cet habit vous dit assez que je ne suis pas venu vous voir baigner dans le sang l'un de l'autre. Je ne souffrirai pas qu'à mes yeux deux hommes se déchirent comme dis loups farouches; ces regards, ces gestes menaçants ne m'effraieront point. Loin que ce glaive ne me fasse pâlir, vous me verrez, s'il le faut, lui jjréscnfcr ma poitrine. L'humanité m'a dicté mes devoirs,

la mort seule m'empêchera de les remplir. — Je ne veux point votre mort, me l'ëpondit-il ; mais votre présence , votre état, tout ce que vous pourrez dire sur ma fureur, ne m'empêcheront point de la satisfaire. « Il s'adressa alors aux témoins et leur dit de s'emparer de moi. Rien ne saurait peindre mon indignation, quand je vis ces hommes , au lieu de joindre leurs efforts aux miens , m'ordonner de quitter cette scène.

«Et que fais-je ici, leur criai-je, que vous n'auriez dû faire , hommes lâches et pusillanimes? C'est contre vous que le sang versé criera vengeance et que la justice divine lancera sa foudre. Quoi donc! de jeunes insensés vont précipiter leurs bras dans le sein l'un de l'autre! Vous, vous assisterez à leur mort avec le silence approbateur d'un sauvage en face d'un combat de bêtes féroces! C'était à vous d'arrêter leur fer coupable; c'était à vous de faire crier la voix de la conscience, et d'imposer silence à celle d'un préjugé misérable qui fait expier uue faute par des forfaits, et punit par le sang humain quelques paroles échappées au dépit ou à la coièi'e. N'avez vous donc point d'entrailles? et puis-je en concevoir tant d'aveuglement? Je vois sur le front de l'un de vous les traces pesantes de la vieillesse ; l'autre a passé l'âge où le feu des passions excuse les résolutions de la colère, et tous deux vous vous tiendrez immobiles, sans opposL-r à ces bras imprudents la maturité de vos ahnées ! IN'e me parlez pas du monde et de ses lois ; c'est vous qu'elles devraient flétrir, vous qui semblez prendre votre ]»asse- temps à voir s'égorger vos semblables. Vous m'oidonnez de m' éloigner- à mon tour, je vous rappelle à vons-nièmes et vous ])resse de me seconder dans une dt'marche bien plus conforme à la générosité que je dois supposer dans des hommes. »

Ces paroles ne restèrent ])as sans effet. Le plus âgé baissait les yeux en silence; i^uaut à l'autre, il s'upprochu des jeunes

gens et leur dit quelques mots pour les engager à se séparer.

Mais celui qui m'avait déjà l'epoussé, rejetant brusquement sa médiation: « Vous laissèrez-vous imposer, dit-il , par les discours d'un prêtre? Retirez -vous si vous ressemblez à des femmes timides ; pour moi, mon âme sera de fer contre ses conseils. Peut-être, continua-t-il en regardant son adversaire et faisant errer sur ses lèvres le sourira d'une affreuse ironie, monsieur les écoute-t-il avec plus de calme? Mais s'il craint la mort, si la vue d'une épée le fait frissonner, qu'd se rétracte, qu'il abandonne le champ d'honneur. Je rendrai justice à son courage.

— Tu ne m'outrageras plus,s'écria l'autre; je mourrai ou vengerai mon père! « et il s'élançait plein de fureur. Mais le forçant à reculer en me jetant au-devant de lui:

« Oui, lui dis-je, vengez votre père; guérissez la blessure qu'ont pu faire à son honneur les paroles du dépit et de la calomnie. Assurez le repos de sa vieillesse. Vous eu prenez le chemin. Livrez-vous donc sans plus de délai au fer ennemi; que tout à l'heure, le front livide et le cœur glacé par la mort, on lui rapporte celui qu'il appelait le soutien de ses vieux jours; qu'après avoir gémi sur une vaine insulte, il s'en console en embrassant le cadavre sanglant de son fils. Insensé! vous voulez vous exposer a payer de votre sang le crime d'un autre. Voilà ce qu'une prétendue sagesse a nommé la réparation d'honneur. Celui qu'on insulte ne doit pas se contenter de vouer l'offenseur a l'indignation des gens de bien; non, il doit lui donner sa vie. Ainsi il dépendra du premier gladiateur de sacrilier sans péril, suus la sauvegarde des j)réjiigés, l'objet de son envie ou de sa haine! .S'il immolait sa \ic lime avant de l'avoir outragée, le glaive des lois tombei'ait sur sa tête; mais il l'insulte, il la force, sons prétexte de courir a la vengeance, à s'offrir d'elle-même au coup mortel , et son forfait reçoit le nom d'une aiïaire d'hou-*

neur. Frémissez avec moi, jeune homme, d'une loi si révoltante, et n'en soyez pas la victime. »

En entendant ces mots, son adversaire fit un geste terrible et son impatience barbai-e ne voulait plus aucun retr.rd. Mai» les témoins, dont les yeux s'étaient dessillés, et qui sentaient le désir de réparer leur faute, s'opposèrent à ses efforts et lui prescrivirent formellement d'attendre. Pour le second jeune liomnie, il jjaraissait eiiiu. J'allais de nouveau couib.ittre ses desseins. n Vous avez dit Irop vrai, me dit-il , mais mon sort est décidé. Le monde est impitoyable pour ceux qu'il croit des lâches : il me vouerait à l'ignominie si je reparaissais devant lui sans avoir vengé mon père.

— Je le sais, répondis-je; le monde va vous juger. Eli bien ! souillez.-vous d'un assassinat, ou recevez vous-même le coup mortel, et entraînez vofxe père dans la tombe : voilà le choix qu'il vous laisse. Vous frémissez à une alternative aussi affreuse; le cœur et la i-aison réclament leurs droits eu même ten»ps que cette opinion du monde, que, dans le fond de voire âme, vous nommez vous-même un ])réjugé bar^ bare et détestable. Les premieis ne se démentiront jamais; le monde, au contraire, ne s'occu])era de voijs qu'un moment. .Soit qu'il ait loué votre bravoure ou blâmé votre lâcheté, l'influence de ses jugements sera courte , et vous serez touJDurs rédiiit a vous juger vous-même. Oui, monsieur, le mépris, quand il est injuste, ])eut ae présenter a riionneur comme un fantôme redoutable, mais il s'évanouit aussi comme une ombre. Le leproche de lâcheté ne saurait durer quelque temps que contre l'homme vicieux cl méprisable d'avance, chez lequel on ne peut supposer de nobles motifs. Mais en outre, soyez juste à votre tour envers le monde. Esl-il unanime comme vous le supposez ? Si , en méprisant le plus affreux des préjugés, vous êles sur des reproches d'un côté, ne l'êtes-vous

pas des applaudissements de l'autre? Et si vous donniez à l'insensé le sujet de louer votre bravoure, le sage ne gémirait-il pas sur votre faiblesse? Aux yeux de bien des hommes , l'honneur s'allie avec la déraisoa et le crime; mais alors qu'est-il aux yeux dus.ige? extravagance et barbarie. Et, pour ne point éluder ce qui touche peut-être votre jeunesse, s'il est des femmes exaltées dont la vanité plus que le cœur se plait à distinguer un féroce courage,n'en est-il pas aussi dont il épouvante la candeur ? Songezy, monsieur, ce monde qui vous tyrannise, vous nele contenterez pas. En vain luisacrifieriez-vous voire conscience et votre vie, vous ne satisferez que les bons ou les méchants, les sages ou les insensés. Vivez vertueux au gré des uns; tuez ou mourez criminel , au gré des autres , voila le choix réel qui vous reste en interrogeant le monde. »

11 allait céder : le doute se peignait sur SCS traits; sa main languissante laissait échapper le glaive, et déjà je rendais grâces au Ciel d'avoir béni mes paroles. Mais l'adversaire, furieux de me voir remporter un tel triomphe, ne put contenir sa colère. «Quitte, dit -il, quitte celte hésitation f.ictice qui ne m'en impose point. C'est toi dont les lâches conseils ont fait venir ce prêtre. Va , qu'il te ramène, qu'il te cache a l'ombre de ton père ; tu vaux mieux à pleurer qu'a le défendre. Soyez témoins, dit-il ensuite aux assistants, que ce misérable a pâli devant laoïi épée et refusé l'honneur de me comballre. >- La douce persuasion que j'avais fait passer dans le cœur du jeune homme ne tint point contre un tel or:-ige. Ses traits, dépouill.int leur doute mélancolique, s'armèrent d'une énergie cruelle. Son ennemi , qui n'attendait que cet instant, se mit en défense. Déjà leurs fers étincelaient, leurs yeux enfianunés se nu-sur.ilent avec plus d'orgueil que jamais. Mais en appelant les témoins à mon secours et nie remplissant moi-même de toute la majesl« du sacerdoce :

« Arrêtez, jeunes téméraires, m'écriai-

je' vous ne m'avez point écouté quand votre âme est immortelle. Celui qui l'attend

j'ai fait parler la raison; mais qu une considératiou des plus terribles vous fasse trembler au bord de l'abîme. L'un de vous doit périr, tons deux peut-être ; et si j'en crois vos fureurs, la niOrt se balance déjà sur vos têtes. Dans un instant, l'un de vous sentira le tranchant du glaive glacer ses entrailles; il redemandera vainement ce jour qu'il respire encore. Malheureux ! puisque sans frémir vous l'avez envisagé, ce trépas qui vous attend, croyez-vous donc mourir tout entiers? Et votre âme , ue l'entendez-vons pas crier : Je suis immortelle ! Songez-vous, dans votre audacieuse imprévoyance, que le même coup qui tuera votre corps sera pour elle l'arrêt du sort affreux qu'une éternité tout entière armera de nouvelles douleurs? Misérables vers de terre ! vous osez braver celui dont un souffle peut anéantir les mondes, et tout à l'heure peut-être vous paraîtrez devant lui. Comment soutiendrezvous son regard' ce regard écrasant pour les pécheurs est leur plus affreux supplice. Que lui direz-vous, quand il vous demandera de quel droit vous êtes venus sans son ordre? En vain percerait sur vos lèvres le sourire amer du doute, en vain me direzvous comme tant d'impies : Peut-être la crainte d'un autre monde est le fantôme des cœurs timides. Je voiis répondrai : En êtes-vous sûr? ctes-vo!!S iûr que la voix de tous les peuples, que cell',; que vous entendez au - dt'iians (le .vous n'annonce qu'une chimère? Ètes-vous sûrs que Dieu fit l'hommepour ranqier à l'égal des bêtos, et lui donna pour se jouer de lui cot invincible désir que l'iîîipiété la ])lus brutale ne peut éteindre? vSi vous n'avez qu'un doute, counneut. dans un si grand ]u'ril , vous exposerez- vous à ces chances? Comment vous lancerc/.-vous dans une mer immense, incertains des écucils, incertains du port et sans nulle étoile qui vous guide? Mais moi, je vous le déclare," et puisse ma voix formidable épouvanter voscœurs! Oui,

n'a plus de pitié pour les pécheurs, quand ici-bas ils ont fatigué sa clémence.Vous tomberez dans ses mains, chargés d'un crime qu'il a couvert d'anathèmes; car il vous a donné la vie pour le bénir, et non pour la prostituer indignement , en l'arrachant aux autres. Mais que la mort se contente d'une seule victime, que l'un de vous survive à l'autre; à moins qu'il ne soit un scélérat, qu'il n'ait acquisl'insensibilité des tigres, oh! que plus tard l'affreux triomphe qu'il aura remporté lui coûtera cher ! Malheureux ! le feu de la vengeance qui bouillonne maintenant dans tes veines a troublé la voix de la conscience; mais parce que cette conscience sommeille, a-t-il cru qu'elle ne s'éveillerait jamais? Jour terrible que celui où, revenu de son égarement, il contemplera froidement son bras meurtrier, son épée teinte du sang d'un frère! Il ne cherchera plus, pour "colorer son crime, les vains prétextes de l'honneur et de l'orgueil d'une âme outragée. Ce crime se lèvera de sa conscience bourrelée sous le nom d'assassinat. Dans les ténèbres de la nuit, son imagination vengeresse élèvera sur sa couche le fantôme sanglant de sa victime! Il la verra montrant sa plaie, il l'entendra lui reprocher les heures qu'il donne au sommeil et qu'il devrait donner au repentir. Comme alors il maudira ces préjugés féroces qui le forcèrent à souiller son glaive et sa conscience. De quel mépris il jjour* suivra cet infâme point d'honneur, qui pl.ice la gloire à verser le sang, qui jette le vaincu dans des maux dont l'imaginallon s'épouvante, et réserve au vainqueur la guerre affreuse de ses remords! Eh! puisqu'il doit les détester un jour, puisqu'il doit pleurer en larmes de sang ces lois vomies par l'enfer, que ne commence-t il à l'instant même? Que ne venez-vous, malheureux jeunes gens, confondre dans une mutuelle indignation l'horreur qu'elles vous inspirent! L'un de vous a commis une faute, voici l'instant de la réparer

avec honneur. Qu'il se relève à ses propres yeux , qu'il force le vieillard dont il a causé les chagrins à baigner de pleurs sa main généreuse. Cessez donc de disputer avec vos cœurs; rejetez loin de vous ces glaives inhumains; ne retenez plus ces pleurs qui demandent à couler. On vous a vus partir enflammés par des pensées de vengeance ; que l'on vous voie revenir amis! Que, sur ce champ même où vos mains brûlaient de se plonger dans le sang l'un de l'autre, elles scellent entre vous la promesse d'une amitié éternelle. Allez apprendre à ces misérables qui vous ont donné leurs lois pour celles de l'honneur , qu'un tel joug est fait pour des barbares, et qu'il n'appartient qu'à des monstres de verser froidement.le sang humain, d

Comme j'achevais ces mots, le fils de

l'offensé ne put releuir ses larmes. Il me laissa sans résistance prendre son épée, et le pardon généreux que sou cœur avait déjà prononcé se bahinrait sur ses lèvres. «Votre âme se montrera-f-elle moins noble? dis-je à son adversaire; vous refuserez-vousla gloire d'expier un ins'nnt d'égarement par le plus beau des triomphes? "

J'iilliiis continuer ; mais se retournant vers les témoins: «Déclarez , dit-il, que mon ennemi s'est conduit en homme d'honneur. Et s'adressant à moi : Monsieur, vous avez dompté le cœur le plus fier. Finissez votre ouvrage; faites-nous sortir amis du lieu où nous devions nous égorger. «Son adversaire en entendant ces mots sejeta dans ses bras et leurs querelles furent oubliées.

Je ne te dis point quel fut mon bonheur: aucune expression ne saurait le pelndrq.

GÉOGRAPHIE

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