‹ La merveilleuse doxologie du lapidaireChapitre 4 sur 8 · LE LAPIDAIRE · texte numérisé non relu

LE LAPIDAIRE

Quia nunc per spéculum videmus in enigmate.

St Jérôme. Comment. L. /^, cap. ^^, in Esaiam.

Non otiosa matéria tantae diversitatis sed cujus species materiam rerum latentium significaret.

Sx Hégésippe. De excidio Hierosolymitano, V, p.

V AMETHYSTE

L'attitude de la prière est un certain accroupissement par lequel Thomme qui prie penchant son front vers la terre semble vouloir ravaler au limon sordide le siège de sa pensée et de son orgueil. C'est l'attitude de la révolte baisant les pieds généreux du pardon, l'attitude du besoin qui appelle au secours. C'est encore le mouvement préalable de la bête qui va bondir. Le Pharisien priait debout, proclamant ses vains droits à la couronne promise; mais le publicain se prosternait le front dans la poussière, sachant que l'animal se ramasse d'autant plus contre terre qu'il a besoin de faire un bond plus prodigieux, — et lui, c'était hors du temps qu'il voulait jaillir.

Mais la prostration est aussi le geste essentiel de l'Humilité.

Si l'orgueil était compatible avec la honte, l'orgueil de l'homme mourrait de honte à chaquepas

qu'il fait, car toutes les manifestations de Tactivité humaine s'écroulent dans l'épouvante et le vertige.

Dors: les esprits de rêve t'attendent pour les déconcertants sabbats.

Enivre-toi devin et d'opium, afin d'errer comme un vagabond aveugle dans les méandres d'une ville inconnue.

Pétris ton corps dans un autre corps, fonds ton âme dans une autre âme: bois jusqu'à la vase l'amoureux Léthé dont la douceur terrible a trompé les anges, semblable à l'extase.

Aux mystérieuses nostalgies du Rythme soupçonné et de la Ligne immuablement fugace laissetoi mourir.

Que les initiés t'enseignent la volupté des tortures et des plaies béantes : tu vivras dans la familiarité des affres et des agonies.

Et la petite sœur blême du Suicide : la Peur 1 L'angoisse, dans la ténèbre polymorphe et grouillante, des futurs martyres dont l'haleine de Satan jusqu'aux entrailles révulsées vous enfonce Tavantgout exécrable. La Peur... tu sais bien... la Peur !

Puis, c'est l'œil terne de la Folie quiguette dans l'entre-bâillement des portes, glace les moelles, tragique et ridicule. Ha ! Ha !

Ami, mon ami, ne vois-tu pas l'Infini qui te presse de toutes parts? N'as-tu pas compris qu'aux

radieux sommets veille l'ange des paradis perdus, l'esprit de vertige dont la seule vue fait s'écrouler les Babels, et que « Tu niras pas plus loin »?

Jusqu'à ce que t'arrache à tes préoccupations métaphysiques la Mort — autre vertige.

Ceci n'est point une invocation au Néant, mais une constatation du formidable et consolant mystère dans lequel l'homme baigne tout entier, qu'il le veuille ou non.

Aussi pour tel qui, n'ayant pas à jamais égaré son âme et sa conscience au labyrinthe de son orgueil, connaît son impuissance à s'échapper par les artificesde la passion de sa transitoire détresse, l'excitation de l'ivresse se résout bientôt en un flot de larmes, et plus la démence aura été frénétique, plus il s'exalte en son mépris.

C'est ici qu'intervient l'Humilité.

La poésie latente des âges chrétiens fit de l'Améthyste la gemme de l'humilité et de la paix, et la pierre violette irradia au doigt de l'évèque, abondante en bénédictions, enluminant de sa nuance bénévole la robe sacerdotale. Or l'antiquité païenne lui avait déjà reconnu une certaine vertu hostile à l'ébriété. La fable et le symbole s'identifient ici intimement pour affirmer les affinités de la matière et de l'idée. Si en effet la fin nécessaire de toutes les passions hu-

maines n'est que vertige et abdication, parce que l'orgueil les a engendrées, l'Humilité apparaît l'antidote naturel de leur enivrant poison. Et de même que le vin bu en la coupe d'Améthyste devient innocent de l'ivresse, ainsi par la vertu d'humilité la vie dépouille son ferment de fièvre et de stupeur.

Bien que l'Améthyste soit la plus modeste d'entre les pierres précieuses de premier ordre, elle possède néanmoins un éclat vif et pur, encore que le limpide lilas qui la décore n'ait ni les pourpres rutilances de l'Escarboucle, ni l'angélique splendeur du Saphir; et telle est sa genèse: Le violet dont l'Améthyste s'illumine n'existe pas en tant que couleur propre et indépendante, mais seulement par la combinaison du rouge et du bleu. Que convient-il d'entendre par ces signes ? Sinon que l'Humilité procède de l'Intelligence, qui est Saphir, parla notion exacte et dédaigneuse qu'elle a de la laideur, et de la Foi, qui est Escarboucle, parce que la connaissance du mal et de ses attributs est proprement le viatique de la bonne volonté en marche vers le souverain bien.

C'est-à-dire aussi que l'Humilité ne se rend pas témoignage à elle-même, et que sa gloire réside dans l'aveu de son abjection et de sa misère, par quoi elle proclame du même coup l'inaliénable

Vérité. Car rHumilité et la Gloire ne sont pas irréductibles dans l'absolu, et c'est pourquoi l'Améthyste elle-même rayonne.

L'Humilité se substitue au désordre des apparences dont l'orgueil s'abusait et bénéficie de l'expérience acquise, car elle est clairvoyance et décision. Elle n'est point dupe de la chair ni de ses fêtes qui ne durent qu'une heure. Elle est une soif insatiable qui vient de se reconnaître et qui renonce à l'eau des citernes et au vin des celliers, car elle sait que l'eau des citernes et le vin des celliers peuvent bien la noyer ou l'enivrer, mais non pas l'abreuver.

Il ne faut pas confondre le renoncement avec la négation. La négation rêve, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de donner une réalité au néant. Mais quand l'esprit connaît la mesure du relatif, il le méprise, et de toute son énergie impuissante il aspire à l'Absolu. Le renoncement est la forme supérieure de l'activité.

Marthe s'agite en vain aux dures besognes de la maison. C'est Marie oisive aux pieds de Jésus qui a choisi la meilleure part.

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