‹ La merveilleuse doxologie du lapidaireChapitre 5 sur 8 · LA TOPAZE · texte numérisé non relu

LA TOPAZE

La couleur complémentaire du violet est le jaune. Embrassons la chrysolithe Topaze, gemme d'or lucide en fusion, du regard patient de la méditation.

Nous avons assisté à la naissance de Taveu. L'Humilité a revendiqué ses titres à l'ignominie. L'àme a rejeté par la bouche ses péchés, car, à l'image du Dieu qui la créa, pour elle aussi la parole est le premier ministre de l'action. La bonté divine va pouvoir agir par la lumière et par le feu. Toutefois la bonté de Dieu a précédé l'acte humain, et c'est elle en vérité qui a déterminé d'une manière secrète l'accusation afin de manifester visiblement la clémence.

«Le feu, dit Rusbrock, est un élément qui convertit à sa propre substance toutes les matières capables d'accepter son action », réalisant ainsi l'Unité. Les yeux humains qui ont vu le Saint-

2b DOXOLOGIE DU LAPIDAIRE.

Esprit en gardent le souvenir comme d'une flamme très ardente. Le feu de l'Esprit transforme en amour tout ce qu'il dévore, et le mot feu est synonyme du mot amour. C'est pourquoi la Topaze qui semble une étincelle de feu vibrante et moirée est son expression élémentaire.

A l'origine nous voyons que l'Esprit de Dieu était porte sur les eaux, pacifiant le chaos et l'abîme. Ne rions donc point lorsqueles sages anciens nous affirment que la Topaze possède la vertu d'apaiser les flots courroucés. Ils connaissaient le sens des paroles qu'ils ont proférées. Le monde étant une incessante origine, un perpétuel enfantement, si l'Esprit, qui est le Feu, l'abandonnait une seule minute à lui-même, Tavortement serait instantané et cette fois le chaos n'interviendrait que pour préparer le néant. Car nous savons que la vie n'est qu'une admirable combustion. Ainsi l'on peut dire qu'il n'y a point d'existence là oii le feu fait défaut, et l'Ecriture marque profondément la part de l'Amour divin dans la création en appelant le Saint-Esprit un don, le Don par excellence.

L'enfant qui naît à la lumière est une masse de chair inconsciente et misérable, mais non pas innocente. L'inconscience ne doit pas être confondue avec l'état innocent : l'inconscience peu^

vivre dans la familiarité du mal, mais elle est exclusive de la notion de Bien. C'est pourquoi, de par l'impureté du sang originel, l'enfant qui naît est déjà un coupable. Les premiers à nous tourner en dérision à cause de cette avance seront précisément les disciples de ceux qui, pour la découverte des grandes lois d'atavisme et d'hérédité, ont été glorifiés à juste titre.

Mais r Esprit de Dieu était porté sur les eaux. C'est-à-dire que la souillure ayant connu la vertu de l'eau et la Bonté opérant sa lumineuse puissance, l'âme devient une matière assimilable au feu divin et capable de s'élever avec lui au-dessus de l'abîme, dans «la voie suréminente de la Charité » où les tempêtes sont inconnues. Le mouvement du feu est de bas en haut et il tend sans cesse à s'élever.

La naïve histoire de la Topaze nous fournit encore un précieux renseignement sur le mode de répartition de la Grâce. Elle raconte en effet que la gemme est sensible aux phases de la lune, que son éclat grandit en intensité au temps que l'astre est dans son croissant et qu'elle se ternit lors de son décours. Il importe peu que la science moderne ait controuvé un phénomène, si la raison peut en pénétrer le sens intérieur. Et pour ce qui est de la Topaze, symbole de l'Esprit-Saint, par la

singulière propriété rappelée tout à l'heure nous entendons que la Grâce ne se mesure pas selon les circonstances et les besoins, mais seulement à la bonne volonté de l'homme.

La Bonté de Dieu agissant en l'âme produit la grâce sanctifiante, ou charité habituelle : agissant en la matière organisée, elle produit l'amour, ou magnétisme intersexuel : en la matière brute, la pesanteur et les affinités. Il ne peut être ici question que du monde intellectuel et moral. Poursuivons :

La contagion de l'Amour divin dans l'âme humaine affecte trois états distincts, selon la pureté plus ou moins complète de la substance ignifiée.

Le mélange de la Charité avec les concupiscences de la chair provoque cette redoutable passion qui bouleverse le cœur et lui cause de cuisantes brûlures, sans toutefois le consumer jamais. C'est pourquoi, et bien qu'il ait hérité de sa noble origine la marque d'une encore éblouissante beauté, Tamour humain se glorifie en vain d'être un effort vers l'Unité.

La Charité proprement dite comporte la compréhension de l'unité du Feu qui actionne la Vie, autrement ditle sentiment de la solidarité universelle. Ne tombons point dans l'erreur de ceux qui ravalent la Charité au niveau de l'aumône, sa

Elus mesquineinterprétation à la portée des âmes asses. La gracieuse Charité ne juge ni ne condamne, n'étant point la Justice ; elle ne possède

point, sachant que « la terre est à Dieu et que nous ne sommes que des étrangers habitant che^ Lui ». La vie de la Charité consiste à se donner ellemême et tout entière à tous, sans cesser aucunement de jouir d'elle-même, puisqu'en se donnant elle alimente le Feu unique dont elle est une émanation, et que sa vitalité s'en trouve augmentée d'autant.

Enfinles âmes dont la substance est d'une homogénéité parfaite et sans aucune compromission terrestre sont complètement assimilables au Feu, et le Feu les dévore de sorte qu'il ne subsiste d'elles aucun résidu après son passage. Elles atteignent alors le principe même du Feu et elles embrassent dans les éblouissements de l'extase l'Etre qui ne saurait être ni contenu, ni retenu.

La Foi agissant sur la Charité produit cette inconcevable et terrifiante merveille. Ce qui s'exprimerait par cette Topaze dont l'or se teinte de rouge : car l'orangé est une combinaison de jaune et de rouge, et la pierre écarlate qui est TÉscarboucle signifie la Foi. Or la couleur complémentaire de l'orangé est bleu, ou Saphir, lequel représente parmi les gemmes l'Intelligence : comprenez que l'Intelligence est la couronne delà passion amoureuse de Dieu.

Ainsi se trouvent évoquées les paroles de Christ : ^Cclui qui m'aime, je me manifesterai moimême àlui^ .

LEMERAUDE

L'esprit pieux, revêtu d'un corps vraiment pur, que pare la gemme Emeraude, reçoit en partage — les docteurs précieux en font foi — la clairvoyance des au-delà et les paroles prophétiques. En efï'et, l'Emeraude conjugue en sa couleur l'or de la Topaze, qui est Amour, avec l'azur du Saphir, qui est Intelligence. Elle signifie donc la prescience de l'harmonie et la voie de l'amour. Telle est la genèse de la verte Espérance.

Pline parle : « Il n'est pas de couleur plus aimable à contempler quecelléde l'Emeraude. Nous voyons certes avec plaisir les prairies verdoyantes et les forêts feuillues... Mais combien plus l'Emeraude nous séduit, elle dont les vertes délices l'emportent sur toute verdeur. Seule d'entre les gemmes elle rassasie les yeux sans les lasser... Elle ne perd jamais son lustre ni au soleil, ni à l'ombre, ni aux lumières artificielles, brûlant con-

tinuellement quoique doucement ». Ainsi fait l'immortelle Espérance qui survit aux ténèbres de nos agonies comme aux éphémères feux d'artifice de nos joies, victorieuse de la mort et des séductions du temps.

Le roman de lEmeraude s'exprime ainsi : les GrifiFons, monstres hyperboréens dont la tête et les ailes sont d'aigle, sur un corps de lion, émus d'une incroyable avidité de toutes choses étincelantes et rares, s'en vont jusqu'aux déserts de l'Arabie déterrer l'Emeraude dans les sables ardents. Mais les Arymaspes monoculés guettent leur retour et, engageant avec les bêtes des corpsà-corps sublimes et sanglants, ils leur arrachent les trésors dérobés, selon qu'il est écrit : « Ne jetc{ point vos perles aux pourceaux»... Qi^^ Prend-on le pain des enfants pour le jeter aux chiens ? »

Les Griffons, ce sont les palinodies, les contradictions, les inqualifiables débâcles de l'imagination que la malice du Mauvais met en œuvre pour voler l'Espérance des vivants. Les peuples à l'œil unique, ce sont les vaillants et les forts qui ne regardent pas à la fois à droite et à gauche, mais qui voient toujours devant eux et qui triomphent. Car l'Espérance a un but et elle ne s'en laisse pas distraire.

Que je te contemple, flamme onctueuse de l'Emeraude, Espérance I infatigable direction de

l'âme vers la Beauté inconnue et devinée, face éternellement tournée vers l'Orient ! Que je te contemple, et que l'acier de mes prunelles s'enfonce dans le mystère, non pour le violer, comme un qui briserait un œuf, pensant y surprendre le secret de la génération et qui dirait : « La vie n'est point ici >> ; non pas pour dénuder la majesté du silence, mais pour s'y tremper en un baptême de clarté, afin qu'elle défie à jamais la rouille léthifère du doute !

Aux âges de sève et de jeunesse, lorsque la Foi habitait le monde, la terre, dit-on, posséda le précieux calice où, par les soins de Joseph d'Arimathie, furent, avant l'ensevelissement, thésaurisées quelques gouttes du sang de Jésus. Durant les siècles, nuit et jour, sous la lampe inextinguible du sanctuaire, des chevaliers très purs et très beaux veillèrent la Merveille, jusqu'à l'époque où Perceval, dernierné des héros, vit remonter au ciel le vase miraculeux et se retira dans un couvent pour y mourir. C'était le Saint-Graal, taillé jadis aux confins du temps en le grain subtil et dense d'une émeraude ravie à la couronne de Lucifer, l'archange orgueilleux et rebelle, au soir de l'irréparable déchéance. On dit qu'invisible à la curiosité inutile des païens il rayonnait comme l'étoile unique du crépuscule à tous yeux vierges de souillures, prodigue de richesses et de grâces envers ceux qui le servaient dévotement.

34 nOXOLOGIE DU LAPIDAIRK.

Gravissons l'échelle d'or de la légende.

Par la sainte coupe émeraldine du Graal en laquelle l'homme juste recueillit pieusement les escarboucles saignantes des plaies dominicales, il nous est signifié que la Foi, — la Foi dont l'âme active est proprement Tlncarnation douloureuse de Jésus, — est contenue dans la vivace Emeraude de l'Espérance qui est la jeunesse éternelle de l'âme.

Le Désir ayant pris conscience de lui-même, — c'est l'Améthyste-Humilité, — se place sans le savoir dans la direction de l'Amour-Topaze, car le jaune est la couleur complémentaire du violet. C'est alors qu'intervient le Saphir-Intelligence : le Désir qui ne sommeille plus acquiert la notion de l'inetïable amour qui est son but et se réalise en l'avatar supérieur de l'Espérance.

Ainsi l'Espérance n'a rien à craindre du temps, puisqu'elle s'en va, confiante et bienheureuse, vers l'immortalité de Dieu. C'est pourquoi elle est appelée jeunesse éternelle. Et s'il est vrai, comme l'expérience naturelle ne se lasse pas d'en témoigner, que la jeunesse a reçu en bien propre, et à l'exclusion de tout autre âge, le don de l'amour fécond etdes embrassementsefficaces, l'Espérance ne sera pas déçue dans son fruit. Or, de même que la vigne ne porte point de glands mais toujours des raisins, 1 Espérance, fille de l'Amour pénétrée par l'Intelligence, ainsi qu'il a été rapporté tout

à l'heure, ne saurait engendrer que la resplendissante Charité. Cette Charilé-là, nous la communierons un jour dans l'Immuable et dans l'Absolu d'où elle est descendue à l'origine pour être Te Principe.

Tout homme qui n'a point en lui la Charité est un cadavre ambulant, un arbre inutile qui sera jeté au feu, une négation. Or la négation ne s'accommode pas de TEspérance : car qui pourrait espérer, niant au même instant l'objet de son espoir ? C'est pourquoi la vue du Saint-Graal était refusée aux païens. Et par les païens il faut entendre ceux qui ont étouffé volontairement en eux la bénédiction de la Grâce, cette semence de bonne volonté qui a été répartie également entre les fidèles et les gentils afin qu'ils la fassent germer en leur cœur, chacun selon son pouvoir. Et malheur au rocher aride, au terrain que les ronces ont couvert !

La légende raconte encore que l'Emeraude, se détachant de la couronne, n'accompagna pas l'archange superbe dans sa catastrophe, et elle ne dit rien de semblable des autres joyaux du diadème. C'est à savoir que l'Espérance éprouve de la part de l'orgueil une antipathie plus grande encore, s'il est possible, que l'Humilité elle-même. Car si l'Espérance est un désir en voie de réalisation.

comment donc l'orgueil pourrait-il en supporter la présence, lui qui ne se complaît qu'en soi et ne saurait sans se renier vraiment chercher hors de soi et de son moment la joie et le repos ?

Seigneur ! nous sommes devenuspar nos péchés et notre orgueil partie intégrante de Celui que votre incommensurable miséricorde a pu maudire. Faudra-t-il donc que notre Espérance soit taillée à son tour à l'imitation du Saint-Graal ? Oui, Seigneur ! il faudra qu'en cette coupe nouvelle soient recueillies les larmes de nos humiliations et le sang de nos blessures , aQn que nous nous devenions à nous-mêmes notre Gethsémani et notre Golgotha, et, à cause de la solidarité universelle, à cause du Feu unique dont toute vie tressaille, les membres pantelants de l'agonie divine.

VESCARBOUCLE

L'amour violent et désintéressé aspire au sacrifice avec un emportement surhumain et qui ressemble à la folie. Le sacrifice, c'est le sang. L'Escarboucle semble une goutte de sang éclairée par une flamme intérieure.

Le sang n'est point l'amour, mais il est le véhicule de l'amour et le dépositaire de la vie, aussi longtemps qu il résiste à la corruption. La vie spirituelle se communique aux âmes par la Foi qui joue ici le rôle du sang dans Tordre élémentaire. C'est pourquoi l'Escarboucle exprime l'idée de Foi.

L'Escarboucle surpasse en éclat toutes les gemmes ardentes, et elle ne redoute point l'obscurité. C'est ainsi que la Foi dédaigne les froides lumières du syllogisme inaptes à percer les ténèbres ambiantes, étant elle-même l'illumination subite et spontanée à cause du feu qui est en

elle. Même la Foi, comme TEscarboucle, aime l'ombre et la recherche ; elle y éclate en gerbes de rayons d'autant plus éblouissants que Tombre est plus épaisse. Quelqu'Un a dit en ce sens : ff: Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingtdix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence:!^.

Lorsque l'Intelligence de Dieu consent à visiter le monde, à cause du grand amour des hommes qui est au cœur de Dieu, elle apparaît sous la figure de la Foi. La Foi est donc, si nous pouvons nous exprimer ainsi, la face extérieure et visible de l'Intelligence divine. Mais, bien qu'elle soit devenue en quelque sorte humaine, elle n'habite pas le cerveau de l'homme, déjà occupé par l'orgueil, et demeure incompréhensible.

La Foi est la raison supérieure que le raisonnement n'a pas le moyen d'atteindre. Elle a quelque chose de la rigueur et de l'implacabilité de l'instinct ; et l'on pourrait dire qu'elle est dans l'ordre de la vie sublime ce qu'est dans le domaine de l'animalité l'instinct qui ne se trompe point.

Cependant, ainsi que nous l'avons vu en contemplant le Saint-Graal, la Foi est contenue dans l'Espérance par la vertu de l'Intelligence et de la Charité. Saint Jérôme s'attardant à considérer l'Escarboucle la nomme « Verbe enflammé de la Doctrine:^/.

DOXOLOGIK DU LAPIDAIRE. 39

L'amour de Dieu a fait à Thumanité le sacrifice de son Verbe, mais il a délibéré de ne le point soumettre aux lois de l'orgueilleuse raison, de peur qu'elle ne s'attribuât Thonneur de la découverte et de la possession et qu'elle ne se mît à crier : «J'ai trouvé Dieu et je me suis emparé de Lui!» Dieu n'a donc donné son Intelligence en pâture qu'à l'Espérance et à l'Amour, qui sont les puissances du cœur, afin que les idiots et les petits enfants puissent prendre place au banquet, selon qu'il est écrit : « // sauvera les hommes et les bêtes de somme ». Rappelez-vous en effet, je vous prie, que la pourpre intervient dans la genèse de la violette Améthyste, signe de l'Humilité.

C'est pourquoi l'Jntelligence s'est ensevelie dans le sang, érigeant en symbole la tragique Escarboucle,

Par sa consistance fluide, sa chaleur et sa mobilité, le sang confine à la substance incorporelle. Etant la noblesse de la matière, il a mérité d'être choisi comme médiateur.

Nous touchons à un redoutable mystère. "Voici : Q.uand l'Esprit-Saint vit que le temps était arrivé, il envoya son ange sur la terre avec mission de saluer Celle qui avait été élue pour être le vase insigne de la Charité, l'étoile première de l'aube nouvelle, une vierge de feu, servante très-

humble du Seigneur, dont le cœur immense gardait jalousement les trésors d'espérance accumulés depuis les siècles par les nations. Et Marie, émue et souriante, ayant ouvert toute grande son oreille à la Grâce, elle fut aussitôt imprégnée de la surabondance divine et elle conçut le Verbe inconcevable. Le Verbe! c'est-à-dire l'Intelligence de Dieu inséparable de son expression.

Et maintenant laissez au tabernacle des entrailles immaculées l'Hostie de l'alliance élaborer et revêtir en silence le sang qu'elle doit verser sur le monde en cascade de rubis étincelants! Laissez la merveille se renouveler sans interruption à travers les âges dans les cœurs purs qui s'ouvrent à la Parole ! Inefifable merveille, certes ! et non telle cependant que mon esprit, si faible qu'il soit, ne puisse la comprendre, puisque c'est ici le Verbe essentiel, entendez! et que le mot chétif que mes chétives lèvres n'ont proféré qu'une seule fois est néanmoins simultanément perçu dans toute son intégrité par toutes les oreilles qui m'écoutent !

Et le Verbe est né du sang, // s'est fait chair et Il a habité parmi nous. Quelle révolution s'est donc accomplie ? Quel gouffre s'est donc creusé entre l'ancien monde et le nouveau ?

Les plus clairvoyants génies de l'humanité

avaient entrevu quelques-uns des attributs de la Perfection et ils les avaient offerts à l'adoration des peuples. Mais qu'avaient à faire les simples et les pauvres d'esprit de ces notions abstraites d'infini, d'éternité, de beauté, d'absolu dont on leur paraît une divinité à jamais inaccessible?

Mais voici que Dieu lui-même est descendu parmi nous, et, qu'adoptant l'entremise d'un sein virginal il est devenu le fils de la femme, l'enfant de la chair et du sang. Encore une fois quelle prodigieuse révolution s'est accomplie? Voici que les ignorants, les femmes et les nourrissons vagissants ont vu Dieu avec leurs yeux de chair. Nous avons vu Dieu avec nos yeux de chair ; notre oreille a perçu les vibrations de sa langue lumineuse , notre tête s'est reposée sur sa poitrine, il a mangé à notre table, il a erré dans nos chemins, et nos doigts se sont rougis dans la plaie de son côté.

Nous savonsmaintenant Celui que nous devons adorer ! C'est un homme comme nous : Ilétait bon, misérable et sans prestige. On lui a craché au visage ; il a souffert et il est mort du supplice des esclaves, entre des voleurs de grand'routes : l'Infini. Celui qui n'est pas, a revêtu une forme dont la matière brutale elle-même a pu prendre connaissance. Comme nous sommes loin de ces entités insensibles en qui les plus glorieuses intelligences se sont abîmées, sans recueillir d'autres fruits de leurs méditations que le découragement

42 DOXOLOGIE DU LAPIDAIRK.

et répouvante ! Voici Notre-Seigneur ignominieux et doux! Et cependant en ce corps lamentable où toutes les misères et les hontes de la matière organisée et pensante semblent s'être donné rendez-vous, le Divin réside corporellement dans son absolue plénitude.

Corporellement, vous avez bien entendu ? Une vraie chair a été mordue par les clous. Un vrai sang rouge et tout fumant s'est échappé du beau flanc déchiré : mais c'était pour ne plus se tarir la source de Foi, la Doctrine enflammée, qui s'épandait à travers les vallées béantes d'étonnement et de désir. Quelle illumination !

Escarboucle! plus vive est l'intensité du rayon, plus dense et plus compacte s'oppose l'inertie de s'ombre. Mais tu as brillé, l'amante et la consolatrice des ténèbres, Escarboucle ! et, ne sachant pas d'où venait cette lumière, nous avons regardé en nos coeurs : La virile Espérance avait éclose la corolle, et le cœur de la fleur était une goutte de sang, comme un rubis.

Page 1