LE SAPHIR
Nous voici parvenus à ces hautaines régions où la parole humaine ne trouve plus d'écho : .
Le Saphir exprime Téblouissemeut de l'intelligence face à face avec l'Inconnaissable et '< la Gloire du Seigneur, dit saint Jérôme, réside en sa couleur », pour ce qu'il fut investi de l'azur du ciel, qui est le trône de Dieu. Il fut aussi appelé « la ijemnie des gemmes », et son nom rend témoignage de sa magnificence.
La couleur bleue a pour complémentaire l'orangé en qui s'étreignent l'or vivant de la Topaze et l'écarlate rayonnant du rubis, et qui signifie l'amour exclusif de l'âme pour son Auteur. « Celui qui m'aime, enseigne Christ, sera aimé de mon Père, et Je V aimerai et Je me découvrirai à lui ». C'est-à-dire que l'âme ne peut s'élever que par l'Amour à la connaissance de l'Intelligence incréée dont le divin Saphir recèle le symbole.
Après avoir reconnu en TEscarboucle l'humaine révélation de l'Intelligence par le Sang et la Foi, nous voici maintenant arrêtés, muets et blêmes, au seul nom de son inefiable Réalité.
Mettez-vous à genoux ! 11 y a peut-être à cette heure une âme qui, par un prodigieux retour, rend au ^'erbe de Dieu la visite de Bethléem.
Nous savons qu'ici 1 effort de chercher est inutile ; vous ne trouverez point ; ici le raisonnement s'avoue impuissant à conclure : Seule, à la lueur de l'incendie qui la dévore, la passion agonisante et hors d'elle-même, voit et comprend, sans toutefois savoir selon la science humaine, ainsi que l'a chanté en un réveil encore tout frémissant des effrayantes joies goûtées sur la hauteur l'extatique Jean-de-la-Croix :
Je suis entré sans savoir où j'entrais, J'y suis resté sans savoir où j'étais : Transporté plus haut que toute science.
C'est pourquoi' nul de ceux qui ont été ravis dans la lumière aveuglante de la Vérité n"en ont jamais parlé, sinon pour dire en tremblant qu'elle est la VÉRITÉ, se refusant avec un dédain mêlé de pitié à tout ce qui n'est pas l'Unique au regard de qui il n'est qu'illusion et supercherie. Car il est allégué à la gloire du Saphir que la fraude et le mensonge n'ont plus de prise sur celui qui en est décoré.
Que si la raison de Thomme ne peut embrasser rObjet de cette amoureuse et sainte tyrannie, toutefois noussavons commentPamour y parvient, et quec'estpar son excès même, et sa surabondance, et cette pureté sans alliage qui la consacre pour être sans restriction et en toute intégrité la proie de l'Esprit dévorateur. Ainsi, par une sorte de divin atavisme, l'âme comprenant son origine s'identifie avec elle de la manière qu'on dit : comprendre, c'est égaler; ou plutôt, comme toute lumière a le feu pour principe et ne saurait exister sans lui, l'âme se prêtant avec ardeur, confiance et joie au baiser enflammé de la Grâce engendre en elle-même ce foyer resplendissant d'où est sortie l'étincelle qui la consume.
Il se passe alors ceci : que l'âme ayant remis sa volonté au Tourbillon jaloux qui ne souffre pas de partage se trouve, par le fait de ce divin esclavage, affranchie des contingences argileuses, des entraves de la pesanteur et des affections sensorielles, et ravie éperdùment dans la liberté de rOmniscience. C'est la pensée qu'exprime le joaillier profond en cette parabole du Saphir, lorsqu'il révèle que la gemme céleste possède la magique vertu d'ouvrir les portes verrouillées, de briser les chaînes et de délivrer les captifs.
Le véritable Amour est exclusif et ne se par-
tage point : Sa mission est de réaliser l'Unité. Lorsque s'allument les artificielles clartés qui puérilement tentent de suppléer le soleil, la pierre bleue coul'. ur du temps pâlit et s'éteint. Car la vie contemplative ne jouit pas de la beauté mortelle ni des charmes très véritables que le monde présente; elle ne les a pas en elle et ne saurait les montrer. Divinisée par le bain de splendeur immense en lequel elle s'est plongée, elle ne comprend plus les limites de la forme ni la mesure des relations et elle s'ensevelit comme une morte dans un tombeau de silence et d'ombre.
Il est très certain que l'âme pure qui, par une amoureuse impatience de Dieu, se clôt hermétiquement aux joies même équitables d'en bas pour s'abîmer dans le Principe réside la plus parfaite expression de la Charité. Cependant il est non moins vrai que cette âme, créée pourtant, se refuse aux embrassements des créatures et renie leur société. Manque-t-elle donc à la Charité? Non pascertes, mais elle ne saurait plus les aimer, ces créatures, individncUcmcni, parce quelle ne peut phis faire Je distinction entre elles, avide seulement du suprême attouchement dont elle a une fois tressailli. C'est pourquoi saint Isidore écrit : «Sapliir, amoureux de chasteté >,.
L'extase est le lion vorace qui ne se nourrit que de vierges.
Par un instinct admirable des sublimes convenances, le paganisme vouait à un infrangible célibat les Vestales, prêtresses du Feu. Alors quelle blasphématoire folie de dénier à Marie qui neuf mois adora au tabernacle de ses propres entrailles l'Intelligence de Dieu, le ^'erbe qui voulut habiter le sang triste, la virginité parfaite et l'essentielle innocence ! Et comment ne pas vénérer la profonde sagesse qui riva, comme le corps à Tâme, le sacerdoce à la chasteté ?
La Chasteté est la condition de la douceur et de la mansuétude. Le tigre privé de son sexe lèche comme un chien soumis la main qui l'a mutilé, et le taureau indomptable, lorsqu'il a oublié les belles génisses des pâturages, se révèle l'auxiliaire paisible et dévoué du laboureur.
La Chasteté et la Foi sont les deux facteurs invisibles de l'Humilité-Améthyste , ainsi que l'enseigne l'analyse du violet qui est une conjugaison du Saphir azur et de la pourpre Escarboucle. L'amour humain est une forme déguisée de la domination. Mais pour ce qui est de l'Humilité, elle a horreur du triomphe : elle est la propre conscience de l'impuissance et de la faiblesse, et elle se connaît trop vile pour rechercher un objet plus vil qu'elle-même et sur qui elle pourrait prévaloir, comme cela a lieu dans les œuvres de la chair. Et ainsi l'on peut affîr-
mer qu'il n'y a point de vraie humilité que la chasteté ne parfume.
Réjouissez-vous donc, cœurs purs^ ô vous les doux et les humbles de cœur, parce que vous verre{ Dieu.