‹ La mésentente, roman de moeurs conjugalesChapitre 12 sur 22 · JOURNAL DE GHRISTIANE : UNE AMBASSADE 1-W · texte numérisé non relu

JOURNAL DE GHRISTIANE : UNE AMBASSADE 1-W

« mari, que la causerie si franche d'avant le dîner « avait encouragé et qui venait, malgré ma « migraine, réclamer son dû...

« A partir de là, c'a été le cauchemar, la super- « position de l'exquis et de l'atroce, l'horreur des « horreurs. Se donner quand on ne s'appartient plus, « quand on est la chose d'un autre, tromper ici et «( tromperlà, mentir à son désir, mentir à son époux, « gâcher et profaner ce qu'il y a de plus sacré dans « l'amour et jusqu'à l'effort pour le dompter..,, « ah! je ne connaissais jusqu'ici que la rébellion en « mon nom seul; mais désormais ce qui se révolte « en moi proteste surtout pour lui^ François, que je ,« frustre... Je suis folle, il n'a aucun droit... Julien M lui en donne en exerçant le sien... Comment ne « comprend-il pas, comment n'a-t-il pas encore « compris, le malheureux, que chacun de ses bai- « sers me rejette loin de lui et m'enlève pour « demain un remords.

« Julien m'a quittée, enfin, vers minuit, frémis-

« santé, égarée. Après son départ, j'ai en vain

. « cherché le sommeil. L'inextricable de notre situa-

« tion m'est apparu derechef dans un double

-« cercle de fiel et de larmes... »

Christiane n'en pouvait plus. Elle cessa d'écrire, alla tremper dans l'eau fraîche son mouchoir imbibé d'eau de Cologne et se l'appliqua sur le front et les tempes, comme une compresse dont l'évaporation la soulageait.

La sonnette de la grande porte retentit pour la seconde fois. Elle se rappela qu'elle attendait pour goûter Hélène Dutemps et ses deux fds. Il lui fallait rentrer dans la vie, reprendre ces occupations qui sont d'ailleurs un soutien moral, la rampe quotidienne et secourable de ceux et de celles qui trébuchent. Elle résolut aussi de demander à la religion le secours suprême que lui refusait la science et de tout confier, le plus tôt possible, sans rien omettre, à son confesseur, le père Maxence. Car la prétendue médecine des âmes, non appuyée par la religion, est singulièrement incomplète et précaire.

Ayant soigneusement enfermé son journal, Christiane descendit au salon, pièce vaste et longue dont les fenêtres donnaient sur le parc. Elle s'était composé un visage souriant. Elle trouva là son amie Hélène, laide, calme et douce comme à son ordinaire, mais avec une ombre de douleur dans ses beaux yeux gris de mystique. Elle venait en automobile de Melun, où elle était allée chercher son fils

aîné Jacques, le médecin militaire, en compagnie

de Paul son cadet. Les deux femmes s'embrassèrent.

« Gomment va le maître? » C'était Sauvineau.

— Il est à Paris. Il regrettera bien d'avoir manqué votre visite. Gomment va le parrain? »

Le parrain, c'était Dutemps. Sa femme répondit tristement : « Bien, je pense. Il est à Aix-les- Bains, avec Milouard. Il écrit peu...

— Écoute, maman, — dit Jacques, qui avait tout le physique et aussi la négligence extérieure de son père, — il ne faut pas lui en vouloir. Ge sont ses vacances.

— Il se livre aux délices de la botanique », ajouta Paul qui semblait au contraire un jeune Anglais, blond, mince et soigné.

Puis, comme ils sentaient que leur présence était une gêne, ils s'excusèrent et sortirent pour faire le tour du beau jardin.

Les deux femmes restaient seules. Hélène prit les mains de son amie. Elle était ordinairement réservée et même un peu froide, mais, cette fois, un flot d'émotion empourpra ses joues ternes : « Ma chérie, plaignez-moi. Je ne suis plus heureuse. »

Elle mit dans ce plus toute l'intensité d'un amer regret. Christiane devina ce dont il s'agissait et ne

lut pas surprise de la suite : « Ce^qui me désole, ce n'est pas que mon mari en aime une autre. Non. Je suis âgée, je suis laide et il m'a donné assez de bonheur pour que je lui permette d'être heureux à son tour. Mais c'est que sa maîtresse soit une méchante femme, que son ami soit un mauvais ami et qu'à eux deux ils nous fassent, ils lui fassent beaucoup de mal.

— Cela passera, — dit Ghristiane. — Je connais Lola. C'est une fantaisiste, une détraquée. Rassurez-vous. Elle se lassera vite et cherchera d'autres aventures. >

Hélène Dutemps secoua son front austère, limité par deux bandeaux gris : « Il ne se lassera pas, lui. Ce n'est pas un coureur. Il n'a rien d'un blasé. Sa jeunesse laborieuse, son établissement, notre mariage, la clientèle, ses travaux personnels ne lui ont pas laissé le temps de faire ces écoles qui trempent les caractères et mettent en garde contre les drôlesses. De ce côté-là, c'est un petit enfant. Il me confie ses rancœurs, ses déboires, et souvent je dois le consoler et je puis mesurer alors la méchanceté de cette fille.

— Il y a longtemps que cela dure?

— Sentimentalement, oui. En réalisation, non.

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Quelques semaines seulement. Je pourrais retrouver la date exacte d'un dîner censé avec Milouard, dans le fait au Pré-Gatelan, en tête à tête avec la dame, dîner à la suite duquel il a découché, au vu et au su des domestiques. Depuis, il ne la quitte presque plus, car il en est férocement jaloux. Vous avez pu vous en rendre compte le jour de cette partie de bateau. Il lui a loué un appartement somptueux boulevard Raspail. On m'a dit l'adresse et le loyer. Non que je le fasse surveiller, grand Dieu ! Mais il me raconte presque tout et je sais le reste par les potins du quartier. Le chauffeur bavarde, vous pensez bien. Cela m'ennuie à cause de nos grands garçons. Ils sont si fiers, si jaloux de leur pore. Cela m'inquiète, car Amédée vient d'avoir, àpeu de distance, deux ou trois alertes du côté du cœur, et ses élèves ne m'ont pas caché qu'il était menacé, s'il continuait, de névralgies très douloureuses...

— Cependant, — intervint Christiane pour dire quelque chose, — il connaît certainement son état, et pourquoi voulez-vous qu'il fasse desimprudences, étant le grand médecin qu'il est, l'admirable guérisseur...

— Pour les autres... pas pour lui... pas pour lui... »

148 LA MÉSENTEiNTE

Hélène Dutemps,qui s'était assise, pencha latête en avant, comme sous le poids d'un destin lourd. Elle avait des larmes au bord des paupières. Christiane songeait « pauvre femme ». Elle admirait sa générosité. Elle cherchait les mots qui consolent. Trop bouleversée elle-même, elle ne les trouvait pas.

« Pouvons-nous, mon amie, Julien et moi, vous être utile à quelque chose, dans cette traverse sentimentale? J'ai eu jadis, avant ses mésaventures, quelque action sur Lola de Vie. Julien aime tendrement votre mari. Il peut être d'un bon conseil. »

Mais l'abandonnée fit signe que non. Dutemps gagnait de l'argent, en dehors de sa fortune personnelle. La gueuse était avide. Elle lui soutirait fréquemment de fortes sommes. Elle ne retrouverait pas de longtemps pareille aubaine. En outre, elle était une névropathe et il lui était commode que son docteur fût toujours à portée de sa fantaisie. Ses confrères commençaient à appeler Dutemps «Le médecin particulier de l'Espagnole». On est méchant à la Faculté et sans indulgence pour les fautes des maîtres.

Puis, tout à coup, elle eut cette sortie que sa dis-

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grâce physique rendait plus cruelle : « L'amour des sens, quel terrible maître! On ne s'appartient plus. On est comme une bête. »

Christiane tressaillit. Elle pouvait apprécier la justesse de la comparaison. Hélène Dutemps songeait tout haut, avec une sincérité violente qui la transfigurait, donnait à sa figure claustrale un relief ascétique : « Quand Amédée m'a épousée, il avait vingt-cinq ans, j'en avais vingt-quatre, et bien que l'admirant et l'aimant de toutes mes forces, je ne voulais pas; il était beau garçon, j'étais une jeune fille chétive; il était riche, j'étais pauvre. Il avait une intelligence lumineuse, déjà un vaste savoir. J'étais de toutes façons très ordinaire. Il s'est entêté, il m'a persuadée, mes parents ont insisté et pendant vingt-six ans j'ai pu croire que c'étaient eux et lui qui avaient eu raison. Ah! la douce, la paisible vie de notre mariage ! Ces grands garçons qui se promènent dans le jardin n'ont jamais assisté à une querelle, à une mésentente. Et maintenant, je me dis que quelque chose manquait à notre union. Nous étions une amitié parfaite. Mais il ne trouvait en moi ni la beauté à laquelle il avait droit, ni... vous me comprenez )'. — Christiane fit oui, de la tête. — « Il est

arrivé un moment, une heure a sonné où ce qu'il ne connaissait point, par ma faute, si, si, par ma faute, lui est apparu dans cette étrangère. J'ai ri de la danseuse. Les enfants en ont ri. Nous en plaisantions librement. Aujourd'hui l'on pleure... Le mariage complet ne comporte-t-il pas aussi cet amour des sens qui, tout seul, sans la tendre amitié et sans le sacrement, fait de si grands ravages?

— Je le crois, répondit Christiane.

— Vous avez les deux, vous, conclut innocemment Hélène Dutemps. — Gardez bien votre bonheur. »

Elle s'essuya les yeux. Les fils rentraient tenant par la main Pierrinet, suivis de Jeanne .^imeril radieuse.

« Maman, dit Pierre-Marie, je veux être médecin comme parrain et comme Jacques. C'est le plus beau des métiers. On n'a jamais de maladie ni de chagrin et on guérit toutes les personnes.

— Mais qu'est-ce qui te fait croire, mon chéri, que les médecins n'ont jamais de mal ni de chagrin?

— Parce qu'ils ne pourraient pas guérir celui des autres.

— Pierrinet a raison, — déclara Jacques en

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regardant sa mère. — Quand on est triste, on ne peut pas soulager la tristesse. Le sorcier de l'avenir se définit ainsi : énormément d'influence morale avec un tout petit peu de chimie. «

Paul Dutemps, poète et philosophe de dix-huit ans, haussa les épaules : « Le sorcier de l'avenir... vieux frérot... dis plutôt celui de toujours... »

La porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants. Le goûter apparut : une magnifique brioche, des petits fours, du thé, du chocolat, de l'orangeade.

Avec l'égoïsme des êtres jeunes pour qui la vie n'a encore que des sourires, Jeanne, Paul, Jacques et Pierre-Marie s'élancèrent gaiement vers ces friandises. Les deux mères, la laide et la belle, suivaient, plongées dans leurs pensées.

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