CHAPITRE \'I
Sur le pas de la porte, le père Maxence retint encore un moment Christiane pour lui parler de son enfant. C'était, dans sa belle robe blanche de frère prêcheur, un homme robuste de soixante-cinq ans, au visage énergique et fm, avec une barbe grise et blanche et deux yeux clairs de vieil ange, rayonnants de lumière intérieure. Il habitait en haut de Bagnolet, près de la sortie de Paris, une ancienne villa, devenue masure, flanquée d'un maigre jardinet, irdit à sa]^jolie pénitente, avec une voix ramenée des orages de la chaire à la douceur du bon
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conseil : « Le salut, voyez-vous, c'est de s'oublier soi-même et de songer à ceux qui prendront votre place, dont c'est déjà le tour. A votre prochaine visite, vous m'amènerez votre cher petit garçon. A-t-il fait beaucoup de progrès depuis que je ne l'ai vu? )*
Bien qu'elle se défendit de faire comme le troupeau des mères qui vantent sans pudeur leur marmaille, Christiane ne put s'empêcher de citer certains traits qui prouvaient la précocité de Pierrinet. Le moine écoutait les bras croisés, les mains dans ses manches, avec un magnifique sourire. Il connaissait à fond les tout petits. Dans le quartier, à la sortie de la laïque, il en recueillait et en gardait clandestinement quelques-uns auxquels, dans un langage approprié, il inculquait les notions élémentaires de la morale catholique, la seule morale, parce qu'elle répand une clarté complète et qu'elle est à la portée de tous les âges. Ses abîmes sont infinis pour le penseur et les enfants peuvent jouer sur ses pentes gazonnées où rayonne une douceur simple et divine.
« Il a six ans, n'est-ce pas?
— Oui, mon père... mais, pour la précocité, il en a bien douze au moins. Je vous apporterai une des
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petites chansons qu'il compose lui-même, paroles et musique...
— Dans un an, il aura l'âge de raison, — poursuivit le moine. — A sept ans, la conscience est fraîche et limpide comme la source qui vient de jaillir. Plus tard, c'est le temps des apports troubles... Le siècle est mauvais. Il pèse lourdedement sur les petits. C'est dans leurs cœurs inquiets que retentissent en fin de compte les dissentiments des parents. Êtes-vous sûre que votre Pierrinet,, avec la subtilité de son âge et sa sensibilité propre, ne pâtit pas de l'écart douloureux que vous constatiez tout à l'heure entre sa mère et son père. Les enfants sont secrets. Ils peuvent longtemps souffrir en silence. Prenez garde que celui-ci n'expie pour vous la faute où vous êtes de ne pas vous entendre comme des époux chrétiens. »
Christiane frémit. L'idée que son fils subirait le contre-coup des scènes et de la contrainte qui désolaient son ménage lui faisait mal. Elle conserva gravées dans son cœur les dernières paroles du saint homme : « Ce lien de chair que vous croyez ne pas sentir entre vous et votre mari, il existe, et c'est votre petit garçon. Les parents donnent le jour à l'enfant, mais l'enfant leur rend ce bien inesti-
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niable en leur donnant à son tour la concorde et le pardon. Pensez à cela et priez... »
Il disait simplement ces choses graves. Il se tenait encore sur son seuil dans un geste de bénédictiori quand Christiane, rassurée, pleine d'un nouveau courage, quitta l'humble et puissant logis.
Un cerf -volant que tiraient des gamins au-dessu-s de la plaine pelée lui rappela la saison. C'était septembre. Depuite un mois, elle n'aA'^ait pas revu François, et elle n'avait de lui que des nouvelles indirectes. Elle savait seulement qu'il ne comptait pas quitter Paris. Évidemment il attendait, il n'avait pas renoncé à la conquête. Ainsi qu'il avait été <iécidé, Henri de Rovel était venu à Bellevue demander à Julien la main de sa belle-sœur. Il avait été agréé aussitôt. Depuis lors les deux jeunes gens menaient la vie absurde et douce, de projets, de susceptibilités, de petites brouilles et de réconciliations, de lettres et de bouquets, habituelle aux iianoés. Le mariage était fixé au mois de novembre, moment où Henri de Rovel bénéficierait d'un congé de deux mois, et, au retour de son voyage de noces, d'une situation un peu augmentée dans sa fabrique d'autos et d'aéros. Son patron avait été ébloui par ce+^e alliance avec la
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famille du dramaturge Sauvineau. Il escomptait déjà des places de théâtre aux répétitions générales, et, qui sait, peut-être une invitation aux réunions littéraires de l'avenue Montaigne.
En attendant, le soir même, c'était le dîner de fiançailles, dans l'intimité, avec Dutemps, futur témoin de Jeanne. Le deuxième témoin, Bréauté, était encore absent pour un mois. Il avait été prévenu de l'événement nuptial par un mot de Christiane, mais en cachette. Car Julien, toujours jaloux, prétendait qu'un tel avertissement serait pour Bréauté un prétexte à retour prématuré.
Tout en descendant la rue de Bagnolet et en se garant du petit tramway jaune qui la parcourt à toute vitesse, Christiane songeait aux bizarreries de l'existence, à l'union de sa sœur avec le frère de l'être qui l'avait le plus troublée dans sa vie. Existerait-il entre certains sangs des affmite> mystérieuses ? Où résidait donc cette force d'attraction qui, une fois déchaînée, était si dure à refréner?
Gomme elle arrivait devant la vieille et touchante petite église de Saint-Biaise, juchée en haut de quelques marches de pierre où des femmes assises allaitaient leurs mioches, elle songea amèrement que François n'assisterait pas au dîner.
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Il avait donné le prétexte ridicule d'une autre invitation et toute l'insistance de Julien n'avait pu triompher de ce que celui-ci appelait « une excessive réserve ». Ainsi donc elle ne le reverrait qu'au mariage. Cela faisait encore deux mois et demi d'attente.
D'attente de quoi? Puisqu'il était entendu tacitement qu'ils s'éviteraient, même après la noce, qu'ils fuiraient toute occasion de se rencontrer. C'était cruel, mais nécessaire. Christiane ne pouvait se dissimuler que les exigences conjugales de Julien, naguère très pénibles, lui étaient aujourd'hui presque intolérables. A qui la faute, sinon au bel ouvrier en cote bleue, aux moustaches blondes, qui l'avait tenue un moment palpitante et serrée contre son cœur! Elle s'était arrachée certes, mais les fibres de son désir demeuraient tendues entre elle et lui, et chaque fois qu'elle essayait de les briser, elles rendaient un son déchirant.
Chaque nuit, depuis, à la même heure, un peu
avant l'aube, elle se réveillait en sursaut, sous
la caresse d'une main douce et pressante. Ce
n'était là qu'une illusion et une illusion défendue.
Quatre coups sonnaient au clocher de Bellevue,
puis plus loin à celui de Sèvres. Les coqs répon-
daient au métal. Or, elle savait qu'il y avait à Sèvres, dans une rue écartée, une maison où François venait quelquefois, — moins souvent que ne l'eût souhaité celle qui l'habitait... Valentine Sandral. L'actrice vivait là, assez retirée, piochant son rôle des Ames conjointes. Sauviiieau allait la voir de temps en temps; elle mettait de la discrétion à venir elle-même chez son auteur. D'ailleurs, se considérant comme une personne fort importante, elle estimait que c'était à Christiane à lui faire les avances. Protocole que Christiane feignait d'ignorer. Néanmoins la pensée d'un séjour possible de François chez sa maîtresse la hantait. Elle était certaine qu'il ne l'aimait plus, qu'il la trouvait laide, vieille et prétentieuse, et il lui était cruel de les imaginer là tout près, dans la même chambre, dans le même lit. Plus elle voulait chasser ce tableau et plus il se présentait à. elle. C'était une obsession. Alors elle détestait Valentine Sandral, elle lui souhaitait la fièvre, la peste ou la mort, et elle se vengeait en répétant à satiété qu'elle n'avait aucune espèce de talent, que son cou montrait la corde, que c'était un massacre de lui confier le sort de la future pièce. Julien protestait, défendait son interprète préférée : « Demande un peu à de Rovel
s'il lui trouve une tête sans caractère, un menton de buis, un toupet jaune et des yeux de poulet. Je te répète qu'il en est fou. Je le comprends. Valentine est un de ces êtres si profondément de théâtre qu'ils conservent l'éternelle jeunesse à force d'éternelle illusion. Une amoureuse vieillit. L'amoureuse pas. Elle a toujours l'âge du personnage. ») Le pauvre garçon attribuait l'injustice de sa femme à une jalousie quant à lui. D'autant plus appuyait-il sur la chanterelle. Dutemps ne lui avait-il pas conseillé d'utiliser ce vieux poison.
Perdue dans son rêve, Christiane s'aperçut qu'elle était au bas de la rue de Charonne. Le faubourg Saint- Antoine commençait. C'était un dimanche*. Une foule de familles d'ouvriers et de petits bourgeois, gais ou maussades, suivait la voie large, bordée de vitrines somptueuses de marchands de meubles, ou d'étalages plus humbles, comprenant pour cent vingt-cinq francs la salle à manger et le salon : la première en chocolat foncé, le second en café au lait clair. Le nasillement du phonographe géant des marchands de vins interrompait le vieil orgue de barbarie. A un coucou suisse la promeneuse vit qu'il était seulement trois heures et demie. Elle avait quitté Bellevue aussitôt après le déjeuner. Ses ordres
pour le dîner étaient donnés. Henri de Rovel, Jeanne et Julien étaient allés faire un tour en automobile avec Pierre-Marie. Elle était donc libre jusqu'à cinq heures.
Elle se rappela tout à coup que François de Rovel passait habituellement chez lui toute la journée du dimanche. De la place de la Bastille à Montmartre, il faut en taxi, avec un bon chauffeur, douze minutes. Ici elle se moqua d'elle-même. Que signifiaient ces deux constatations? Elle n'allait sans doute pas, au sortir de chez son confesseur, courir chez l'ogre et se rejeter dans la tentation d'où elle avait eu tant de peine à s'évader. ■ Elle essaya d'analyser la brusque impulsion qui l'aimantait ainsi soudainement vers le risque. Elle s'aperçut alors qu'un vouloir obscur mais tenace lui avait fait choisir le dimanche pour sa visite au père Maxence et tout combiner en vue d'une liberté de deux heures. Ce qu'elle croyait spontané avait ses racines dans une décision déjà mûrie... Elle s'efforça de se distraire, d'écouter les ] conversations des passants, mais en vain. Elle se \ représentait, dans le plus petit détail, l'atelier de son tourmenteur, le divan, les esquisses, les ébauches de jouets, le portrait de Lola de Vie. Chacun de ces
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objets lui faisait signe, l'appelait. Une voix chuchotait : « La vie est brève. Demain, pareille à Valentine Sandral, tu n'auras plus ni cheveux, ni teint, tu remplaceras l'un par le fard, les autres par des postiches. » Une autre : « En exigeant de toi par contrainte ce que tu ne peux lui donner par amour, ton mari te libère de ton devoir... » Une autre encore : « Il n'est pas bien coupable de revoir une minute, et pour le consoler, celui qu'on a repoussé rudement après avoir accepté ses avances. » Une autre : « Ce sera la dernière fois. Après celle-là... plus jamais. » Une autre : « Tu ne retrouveras plus d'ici bien longtemps pareille occasion. » Une autre : « Ta sœur sera heureuse, elle, et avec son frère à lui. »... Elle n'y tint plus. Une auto passait, le chauffeur incliné et railleur quêtant parmi tant de « purées » le client improbable et providentiel. Elle lui fit signe. Il s'arrêta : « Pour où qu'c'est?... »
Elle hésita une seconde : « En haut de la rue Lepic... à Montmartre... Vous aurez deux francs de pourboire, parce que ça monte...
— Je vous crois que ça monte », bougonna
l'homme. Il songeait : v Voilà une particulière qui
va retrouver son bon ami. »
La voiture partit comme l'éclair. Christiane
avait d'abord combiné une entrée en matière, une fable quelconque, une commission pressée de Julien, mais à mesure qu'elle se rapprochait du péril, à toute vitesse, par de longues voies remplies de promeneurs, elle se rendait mieux compte de l'inutilité de ces préparations. A peine serait-elle entrée qu'il la saisirait avec un cri joyeux comme une proie et qu'elle serait pour toujours sa captive. Comment le père Maxence, comment son fils la garderaient-ils de la persévérance dans le péché, s'ils ne la gardaient du premier pas dans le péché? « Je me suicide, je me damme, je suis perdue », se disait l'ardente amoureuse. Mais ces expressions violentes ne faisaient que stimuler son ardeur. Déjà à François son amant, elle demandait compte de ces sacrifices.
Au milieu de la rue Lepic, il y eut une panne. Elle paya et continua de monter à pied. En passant devant le bal du Moulin de la Galette, elle entendit des flonflons. Il y avait matinée dansante. Sur le seuil, des apaches et des filles en cheveux se disputaient âprement, surveillés par deux sergents de ville débonnaires. Un peu plus loin, elle distingua la maison de François, l'atelier, l'amorce de la ruelle des Fleurs. Dans cinq minutes il serait
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trop tard. Elle avait marché vite. Elle avait chaud. Elle s'arrêta. L'instant était solennel. Elle tenait sa destinée, ainsi qu'un palpitant oiseau, dans sa main. Elle pouvait l'étrangler héroïquement ou au contraire le lâcher délibérément, sans regret sinon sans scrupule, en pleine conscience. L'abandon était délicieux. La résistance aussi serait belle. Mais quoi..., pourrait-elle résister toujours?
Ses jambes nerveuses, qui jusqu'alors l'avaient portée, défaillaient. Elle s'appuya au mur. Le rougeoiement du soleil déclinant sur les vitres des hautes maisons n'était rien à côté des flammes dansantes de son désir et de sa peur. Elle voulait prier. Les mots de salut et de rédemption ne prenaient point forme sur ses lèvres. Elle se disait : « Il est là... à quelques mètres... » Elle se raidissait aussi, se refusant de faire un pas de plus. Si François sortant pour acheter des cigarettes, ou des timbres, ou son journal, — tant il aimait à rôder dans ce petit village du vieux Montmartre, — avait passé par là, il n'aurait eu qu'à étendre la main et elle l'eût suivi comme un petit enfant perdu. Mais François demeura chez lui, en compagnie d'une jeune première de la rue de la Paix qui lui versait la consolation et l'oubli, sans se douter qu'au tournant de
la rue, une âme se battait avec un corps pour ne pas se donner à lui.
Au bout de combien de temps, — une minute ou une heure? — quelque chose pencha en Christiane du côté de l'honneur et de la vertu. Une fois de plus elle était victorieuse. Une fois de plus une action de grâce, récompense de son effort héroïque, s'ébauchait au fond de sa grande fatigue; car elle était positivement brisée. A petits pas, sans se retourner, telle une convalescente, les joues rouges et le creux des mains brûlant, elle reprit le chemin du devoir.
Elle arriva à Bellevue au soir tombant. Son mari, son fils, sa sœur, son futur beau-frère lui firent fête. Personne ne remarqua sa lassitude. Le docteur Dutemps était déjà là, assez morose. Il avait laissé Lola de Vie à Aix-les-Bains, sous la surveillance de Milouard, et il devait maintenant trois bonnes semaines à sa mère, à sa femme et à ses enfants réunis dans la vieille maison de famille, en Bourgogne. Son œil aigu, professionnel, s'attacha tout de suite au mâle et à la femelle mal accordés qu'il surveillait dans ces époux en apparence bien assortis.Tout de suite il comprit que : « ça ne marchait pas, qu'il faudrait recourir aux grands moyens ».
« Maman, — disait Pierre-Marie, — nous avons fait une promenade superbe. Et regarde le beau chien que futur oncle m'a rapporté... »
« Futur oncle », c'était Henri de Rovel, donateur d'un des animaux amoureusement sculptés par François. Christiane le reconnut. Elle l'avait tenu entre ses doigts un mois auparavant, à une minute décisive de son existence. Si les bêtes de bois parlaient, celle-ci eût pu la trahir. Il n'y avait pas de danger ; et elle caressa avec plaisir la bonne gueule ouverte sur une langue rouge, haletante, d'une extraordinaire vérité d'expression.
Il fut question d'Antonin Bréauté. Les nouvelles manquaient, mais, d'après les calculs, le vieil ami devait être maintenant à Throndjem : « Saperlipopette, qu'il y reste! — s'écria Dutemps. — Il est bien gentil, notre Antonin, mais quelle tanne! Si j'avais beaucoup de clients comme lui... A tout bout de champ il se suspend à mon téléphone, et ce sont des questions, des phobies... « Cher vieux, je n'ai pas digéré un chou rouge... allô!... en hochepot, que j'ai fait la bêtise de manger hier soir?... allô!... ne coupez pas, mademoiselle, c'est insupportable... Cher vieux, je me suis piqué le doigt avec une vieille épingle à chapeau... avez-vous le temps de
passer me faire une injection de sérum antitétanique?... allô!... c'est que l'épingle à chapeau a appartenu à quelqu'un qui monte à cheval, qui a une écurie... allô !... allô !... Mais s'qui vous prend, mademoiselle, je m'plaindrai l'aministration. ))
Repris par la gaminerie, le savant imitait à s'y méprendre le bredouillemént de Bréauté, ses hésitations et ses craintes. On riait, Julien plus fort que les autres, car il lui était agréable d'entendre ridiculiser celui qu'il soupçonnait d'être amoureux de sa femme... « Oh! parrain, encore, encore, dis, fais-le encore », suppliait Pierrinet.
On annonça que c'était servi. Les six personnes passèrent dans la salle à manger avec une satisfaction manifeste. La promenade en automobile avait aiguisé les appétits. Christiane mourait littéralement de faim. Elle entendait comme à travers un brouillard les plaisanteries et les rires. Elle souriait à son mari sans le voir, elle répondait machinalement à ses deux voisins de table, Henri de Rovel et Dutemps. Son âme était absente. Seul était présent et vigilant un de ces appétits où l'on peut jeter comme au gouffre, sans jamais le combler, la soupe épaisse, les hors-d'œuvre poivrés, le pain
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qui gonfle. Tous les désirs commencent par la soif pour aboutir à la faim.
Au moment où Ton apportait sur la table une magnifique barbue, lisse et blanche comme la Jungfrau, la sonnette de la grande porte retentit : « Ce n'est rien, un télégramme », dit Christiane. Mais des pas pressés, un bruit de voix dans l'antichambre, indiquaient qu'il s'agissait d'un visiteur. Tout le monde s'était tu, la curiosité était générale. Henri de Rovel murmura : « Est-ce que François, par hasard...? » Christiane, à cette idée, devint pâle comme la nappe. Le domestique introduisit Antonin Bréauté.
Le vieillard était encombré de paquets. Il avait l'air d'un bonhomme Noël sans barbe, creusé, douloureux, descendu hors saison d'une cheminée froide. Devant les cris de stupeur et les intonations différentes qui l'accueillirent, il se troubla, balbutia, déposa son fardeau devant Christiane et devant Pierre-Marie. Julien Sauvineau, sombre et bougon, — il avait remarqué la pâleur de sa femme et l'attribuait au retour inopiné, — dit sans ménagements au vieillard prodigue : « Eh bien, tu ne moisis pas en Norvège... Es-tu sûr d'avoir dépassé Versailles?
— Ecoutez, voilà, je vais vous raconter... » On avait, sur un signe de Christiane, mis le couvert de ce convive inattendu. Il subissait la gêne ambiante et ses explications n'expliquaient rien. Il avait craint le froid. Il s'était trompé de train. On lui avait donné de fausses indications. Finalement, il oublia les recommandations de Christiane et déclara, avec un sourire aux fiancés, qu'il avait eu envie de fêter le plus tôt possible ce joyeux événement en famille : « Car vous êtes ma seule famille... », ajouta-t-il en jetant sur la nappe une pleine cuillerée de potage.
« Comment étais-tu au courant?... Christiane t'avait donc prévenu !...
',i — Non... c'est-à-dire si... Elle m'avait fait une allusion que j'ai comprise. »
Cette réponse eut un succès fou, mais ne dérida pas Julien. Il était outré. La brusque réapparition de Bréauté donnait un prétexte à l'amertume profonde amoncelée en lui par la froideur toujours croissante de sa femme. Tel le taureau trompé dans l'arène, il fonçait sur le manteau vide, en l'espèce sur son pauvre vieux camarade, inoffensif mais agaçant, sur l'intime et le confident usé vis-à-vis duquel on ne se retient plus.
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Cependant Christiane s'extasiait péniblement sur son cadeau, un châle norvégien ravissant, aux couleurs jadis vives, aujourd'hui éteintes, et Pierrinet déballant son joujou, une karriol en miniature, authentique, avec le siège en équilibre, avait oe cri du cœur : « C'est gentil, mais j'aime mieux mon chien... » Bréauté était dans une de ces veines où, comme dit l'argot, on ramasse à côté.
« Allons, vous nous raconterez vos impressions au dessert, — dit Dutemps pour faire diversion. — Goûtez-moi cette barbue et une sauce comme ils n'en ont certainement pas à Stockholm. » Avec la générosité des fiancés, Henri et Jeanne se mirent à raconter, en se coupant la parole, les derniers bons mots de Pierre-Marie, les récentes promenades, leurs projets. Ils comptaient, eux, partir pour l'Espagne sitôt après la cérémonie à l'église et peut-être pousser jusqu'au Maroc. Mais leur gaieté et leur insouciance sonnaient faux. Le nez dans son assiette, ruminant sa colère, Julien mangeait voracement, se versait à boire, répondait par monosyllabes aux interrogations directes. Bréauté commençait à se dire qu'il aurait peut-être mieux fait de rester dans les brumes du Nord encore quelques semaines, plutôt que de recevoir aux environs de
Paris cet accueil polaire. En ce cas, il multipliait les maladresses. Un jet de sauce partit dans la direction de Dutemps. L'arroseur s'excusa : « Je ne fais que des sottises aujourd'hui... C'est qu'aussi, cher vieux, je ne dors pas. Pendant tout mon voyage, je n'ai pas fermé l'œil. En dehors du chloral et du sulfonal, ne connaitriez-vous pas un remède sûr? »
Il s'arrêta net devant l'hilarité de l'assistance qui retrouvait toute fraîche la parfaite imitation du bon docteur. Il ne comprit pas et lança à Christiane un regard de reproche qui signifiait : « Gomment, vous aussi, vous me blaguez... » Mais Julien, d'une voix sifflante : « Tu es assommant, Antoniii avec ta santé. Quand on est si crevard que ça, on reste chez soi...
— Ah! tu es méchant, tu es méchant... Pierrinet, ton papa est méchant... Et vous, Ghristiane, défendez-moi.
— Elle te défendra si je le permets, — insista Sauvineau avec une grossièreté voulue. — Je suis ici chez moi, tu n'es pas le maître. )>
Stupeur, silence. On redoutait les colères de nègre du maître de la maison. A ces moments-là, il sortait de lui un être inattendu, impulsif, brutal,
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inaccessible à la pitié. Ghristiane voulut s'interposer : « Cher Julien, ne gâte pas cette soirée qui est deux fois une fête... pour ces enfants et pour Bréauté...
— J'en ai assez de Bréauté. Il n'avait qu'à rester en Suède, en Norwège, au diable !
— Allons, voyons, voyons, fit Dutemps... » Antonin avait des dehors empêtrés. Mais c'était
un homme de talent et un noble cœur. L'outrage réitéré et immérité, venant de quelqu'un qu'il avait, jusqu'à ces derniers temps, considéré comme un frère, lui fit monter les larmes aux yeux. II demanda, en enchevêtrant les syllabes : « Dois-je rester... Dois-je m'en aller...?
— Va-t'en, tu feras mieux. »
11 n'y avait qu'à obéir. Chienne de vie! Le douloureux pessimiste posa sa serviette sur la table, embrassa Pierrinet interdit, consterné, soupira : « Au revoir, mes amis... Adieu, Ghristiane... » et les jambes arquées, le dos voûté, — un pauvre dos qui fit aux assistants une peine atroce, — disparut par cette porte qui l'avait vu entrer, chargé de gâteries, une demi-heure auparavant.
« Cours-lui après... Retiens-le », dit Ghristiane à son mari. Mais celui-ci ne broncha pas. Alors
elle s'élança sur les pas du vieillard, le rattrapa dans l'antichambre, tandis qu'il mettait son paletot. Elle s'excusa, excusa Julien, expliqua qu'il était triste, hypocondriaque et jaloux.
— Jaloux de qui, de quoi?... — répétait Bréauté, résigné maintenant, sans comprendre. — Pas de moi j'espère... qu'il connaît depuis vingt-cinq ans...
— Mais si, de vous, mon ami, de tout le monde. Ah plaignez-le, plaignez-nous, allez... »
Elle soupirait. Il se pencha vers elle dans la lueur trop vive d'une lampe électrique qui lui donnait cent ans d'âge, un nez énorme, des rides comme des ornières, une mine d'outre-tombe : « C'est moi que je plains, car sans vous, Christiane, je vais dégringoler dans la boue... C'est fini... dans la boue... »
Il répéta avec force « dans la boue », puis descendit en hésitant, en titubant, les marches du perron et disparut à travers les ténèbres, comme l'ombre du désespoir sans remède; Émue, Christiane revint à la salle à manger. Pierrinet pleurait sur sa karriol. Les autres expliquaient à Julien à peine calmé qu'il avait été bien sévère :
« C'est un vieux serin, un égoïste, il m'embête... » On n'en put tirer autre chose.
On n'avait plus faim. On revint au salon. Dutemps prit Julien par le bras et l'entraîna dans le cabinet de travail : « Allons, avoue-moi que tu souffres et que tu as fait supporter à Bréauté...
— Je n'en puis plus... interrompit Julien en se jetant tout de son long sur un canapé. — Jusqu'à présent aucun de tes remèdes ne m'a réussi. Le trou se creuse davantage. Nous sommes encore plus loin l'un de l'autre que quand je suis allé te consulter, au mois de juin.
— C'est-à-dire...
— Eh bien, j'ai essayé de la rendre jalouse. Je lui ai raconté mes bonnes fortunes de jeune homme. J'ai feint d'être empressé auprès de Valentine Sandral, de petites marcheuses. J'ai laissé traîner sur ma table des lettres vaguement compromettantes. Ah ! ouiche. Elle m'aurait plutôt envoyé elle-même chez ces dames, afin de me consoler. Courir la gueuse à mon âge et quand j'ai ma femme dans le sang, tu devines si c'est drôle. Ensuite, j'ai montré ma peine, mon angoisse, mon désespoir. J'ai obtenu de la pitié, oh! autant de pitié que j'en devais souhaiter... et toute la miséricorde qui peut tenir entre deux draps... mais cela n'est pas l'amour. Impossible de s'y tromper...
— C'est pourtant quelque chose, » murmura Dutemps qui songeait à Lola de Vie. Celle-là n'était même plus miséricordieuse et elle lui avait fait de ce séjour à Aix-les-Bains un enfer, le ridiculisant, le dupant, le ruinant... mais par là même l'attachant davantage.
— Enfin, — continua Julien en s' asseyant sur le canapé, avec des yeux d'homme ivre, — deux ou trois fois, pas plus, hors de moi, j'ai eu recours à la violence... et je n'ai pas eu à m'en féliciter! »
Dutemps hocha la tête : « Ah! la violence, la coercition, la méthode allemande, elle a du bon... mais il ne faut pas l'appliquer au hasard, au petit bonheur ou plutôt au petit malheur. Écoute, il y a longtemps que j'y songe pour toi et j'ai eu la prudence de ne pas en parler à ta femme quand elle elle venue me voir; si ça ne va pas mieux, d'ici quelques semaines, je vous organiserai, mais chez moi, sous ma direction, quelque chose...
— Quoi encore? demanda Julien avec lassitude.
— Inutile de t'expliquer maintenant. Quelque chose qui peut être décisif.
— Je n'y crois plus guère.
— Tu as tort. »
Ils se regardaient, souffrant différemment du
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manque d'amour, étendant à tout le sexe féminin le mal qui leur venait à chacun d'une seule, complices désormais autant qu'amis. Le médecin émit cette maxime discutable : « La femme au fond, même dans la société civilisée, reste pour nous un adversaire. Elle a ses armes, nous avons les nôtres, il s'agit de la réduire. Toute sa tactique est de nous attirer sur son terrain à elle, attendrissement, compassion, faiblesse, larmes, etc.. Toute notre tactique doit être de la maintenir sur le nôtre, implacabilité, vision nette, contrainte... L'esclave est faite pour obéir.
— Tu m'intrigues; je ne puis pourtant pas attacher Christiane au pied de son lit et la prendre comme un cosaque.
— Eh! eh! pas si maladroits, les cosaques... mais ne m'interroge pas davantage. Quand il sera bien démontré qu'aucune objurgation ne peut vaincre l'obstacle physico-moral qui se dresse entre vous, fais-moi signe. Je t'indiquerai mon moyen.
— Il t'a déjà réussi?
— Maintes fois, et dans des cas également rebelles. »
Il y eut un silence, Julien ne demandait qu'à
espérer encore. Il dit brusquement à son docteur : « Eh bien, et toi?.,.
— Moi... ah ! tu parles d'Aix-les-Bains... Milouard a bavardé... Moi, je suis ravi... on ne la connaît pas. C'est une créature divine. L'écorce est un peu rude, un peu sauvage... mais le fruit... »
Visiblement il mentait. Sauvineau le voyait à son tour en posture puérile. Il poussa plus loin son avantage : « Ghristiane a eu la visite de ta femme et de tes fils. Ils paraissent inquiets. Tu ne fais pas de bêtises, au moins?
— Qu'est-ce que tu appelles faire des bêtises?... Pour la première fois de ma vie, j'aime totalement. J'accomplis un à un et dans l'ordre les actes qui témoignent d'un grand amour. i
— C'est que Lola de Vie est assez dépensière. Elle n'attache pas son chien avec des ficelles de saucisses.
— Elle, c'est une bohème, elle ne dépense rien. Je la force à s'acheter des robes...
— La méthode allemande... Elle n'est pas tracassière, jalouse, elle ne te cherche pas querelle pour rien?
— Tu me récites les potins de ses envieuses. Nous menons une existence parfaitement calme.
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— Et c'est Milouard qui lui tient compagnie pendant ton séjour en Bourgogne?
— Certes. J'ai toute confiance en lui. Il n'y a pas d'ami plus sûr. »
Sauvineau, à qui François avait raconté l'épisode du bateau, réprima, en dépit de son chagrin, une forte envie de rire. Mais il redevint sérieux quand cet illustre savant, chargé d'honneurs et de la responsabilité d'un nombre incalculable de vies humaines, lui tint ce propos de collégien : « Si Lola me trompait, je crois bien que j'en mourrais. C'est une passion, mon vieux, ce n'est pas une passade, comme tu as l'air de le croire... Tiens, regarde mon pouls. »
Sortant de sa poche une sorte de large boussole, il se l'appuya sur l'artère du poignet. Julien vit l'aiguille de l'instrument se mouvoir, monter, marquer sur le cadran un chiffre énorme, cependant que l'amoureux de la belle Espagnole murmurait : « J'ai rajeuni de vingt ans, je suis un autre homme. Ce que c'est tout de même que d'être aimé!...
— Hélas!... » répondit Julien.