CHAPITRE VIÏ
On était à la fm de septembre. Nulle part le début de l'automne n'est plus émouvant qu'aux environs de Paris, sur ces coteaux boisés de Meudon et de Bellevue, dans ces parcs de Saint-Cloud et de Ville-d'Avray, où la nature, si proche de la grande ville, s'est en quelque sorte humanisée. Tous les paysages en cette saison deviennent paysages de rupture. Dans chaque vallon, à chaque tournant de route, il y a une statuette de l'Amour brisée. Le vent fait tourbillonner des serments fragiles mêlés aux premières feuilles jaunies. Une corde passionnée, douloureuse est tendue sur ces aspects
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familiers et vibre harmonieusement avec eux. Les eaux abondantes et claires semblent couler des larmes refroidies. Au soir tombant Thorizon rouge palpite comme un cœur déjà lointain.
Comme jamais auparavant, Christiane était ouverte à ces tristes splendeurs. Le grand effort qu'elle faisait depuis plusieurs semaines sur ellemême — en faveur de Julien, contre François — lui laissait aux heures de détente une mélancolie appropriée. Elle avait décidé son mari à aller passer quelques jours en Bourgogne, chez les Dutemps, où de grandes chasses étaient organisées. Ce répit dans leur cruelle vie conjugale, de plus en plus âpre et sombre, lui faisait du bien. Elle le savourait, parmi les bois précocement rouilles, comme une boisson amère dans une coupe d'or. Pour la première fois elle voyait approcher la nuit sans terreur.
Depuis la veille elle était seule avec les domestiques et les jardiniers. Henri de Rovel, invité lui aussi chez Dutemps, avait quitté sa fiancée pour quarante-huit heures. Mais ce court délai paraissait bien long à la jeune fille, et Christiane compatissante lui disait : « A ta place, je sauterais dans l'automobile. Qu'est-ce que cela, cent cin-
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quante kilomètres? » Pierre-Marie assistait à Tentretien. Il adorait la chasse, son parrain et les fils de son parrain. Ses regards suppliants touchaient à la fois sa tante et sa mère. On l'embarquait ainsi que Fidèle dans la limousine. Et voilà comment, jusqu'au lendemain midi, Christiane était livrée à ses souvenirs, dans la maison vide, au milieu du calme.
Gomme les événements s'étaient précipités! Pendant sept ans elle avait vécu dans la plus affectueuse froideur — si ces termes ne juraient pas — auprès de Julien. Ils en étaient arrivés à considérer comme presque normale une existence à deux aussi séparée pendant la nuit qu'elle, était conjointe pendant le jour. Puis soudain, sans motif apparent, par la seule aggravation de la durée, les choses se gâtaient. La jalousie montait dans Julien et prenait, ô dérision, la ligure de Bréauté. Vers le même temps, avec un léger retard, une raison d'être jaloux, inconnue du jaloux, apparaissait avec François de Rovel. Imperceptible d'abord, tel le point noir d'un orage en mer, ce sentiment grandissait, s'exaspérait et devenait une passion dévorante. Combat chez elle pour subir son mari, combat au dehors pour se défendre contre Fran-
çois, Ghristiane ne cessait de lutter. Elle ne savait plus où elle allait. C'étaient là deux allées droites en apparence. Mais leur intersection formait un labyrinthe.
Il est presque impossible de se saisir soi-même, tant l'être oscillant que nous sommes bouge devant l'objectif de la conscience. Tout en se promenant dans le parc, après un déjeuner rapide de solitaire, Ghristiane se posait, afm d'y voir clair, une foule de questions très simples.
« Est-ce que tu aimes ton mari?
— Non, évidemment. L'amour est un sentiment complet, environné de sensations. Les anciens le divinisaient et lui donnaient un cortège. Ce que j'éprouve vis-à-vis de Julien est un sentiment estropié, limité à l'émotion amicale et complètement isolé.
— S'il mourait, tu serais désespérée?
— Affreusement. Le remords m'emporterait. Il mérite le bonheur et je n'ai pas su le lui donner,
— S'il te quittait?
— J'aurais le même chagrin que, petite, quand mes parents me quittaient pour aller dîner en ville. Je lui courrais après en sanglotant. Je ne pourrais pas me passer de son appui.
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— Si François de Rovel mourait?
— Je souffrirais, mais avec bonheur. Ce serait la délivrance.
— Comptes-tu le revoir?
— Jamais de mon plein gré. 11 faudra que les circonstances m'y forcent.
— Espères-tu triompher de cet amour coupable?
— J'en suis certaine... avec le secours de la religion, avec le secours de mon fils.
— Espères-tu devenir la vraie femme de ton mari?
— Je le souhaite au prix de mon sang, mais j'en doute.
— Qu'est-ce qui te fait croire votre mal conjugal sans remède?
— Ma répulsion.
— Plus grande depuis François?
— Plus grande depuis François. »
Elle tournait dans un cercle. Fatiguée, elle s'assit sur un banc. C'était l'heure tiède d'un dernier beau jour. Toutes les bestioles ailées ou rampantes, qui vont s'engourdir pour l'hiver, jouissaient de leur reste et menaient dans l'air bleu cette ronde de sylphes que les musiciens n'ont eu qu'à copier. Elle s'exerçait tant qu'elle pouvait
à ne pas penser à ses rencontres avec François. Tout lui était bon pour fuir ce rêve, le moindre bruit, la plus petite fleur, un son de cloche, un reflet sur un caillou. Elle gagnait du temps, s Son désir lui paraissait, quand elle lui jetait un regard à la dérobée, net, brillant et coupant comme une lame. Elle attendait que la rouille s'y mît.
Quatre heures sonnèrent. Elle regrettait de n'avoir pas accompagné son fils et sa sœur. La crainte d'une fantaisie amoureuse de Julien l'avait retenue, bien qu'il fût depuis une semaine beaucoup plus réservé. Mais elle se méfiait de sa facilité à reprendre courage, à croire que le malentendu était clos. Sa thèse des Ames conjointes — un excès d'amour spirituel gênant l'amour sensuel, puis s'abimant dans celui-ci — retentissait fâcheusement sur son tempérament exalté.
Elle remonta dans sa chambre. L'absence de l'enfant restitue la maison au silence. Il n'est pas seulement bruyant par lui-même. Il force à parler, à se répandre en propos insignifiants, ceux et celles qui, sans lui, se tairaient. Il questionne et taquine les domestiques. Il fait aboyer le chien, miauler le chat. Il tracasse le perroquet familier. Il attire les oiseaux avec du pain. Il donne aux objets la
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vie du choc, du grincement, de la chute, du frottement. Ses petits pieds martèlent inlassablement de plancher du dessus, font crier le bois de l'escalier. Il presse en passant le bouton de la sonnette. Il ouvre le robinet de l'eau. De tout il fait sortir un son.
Christiane prit à sa chaîne une minuscule clef d'or, ouvrit le tiroir de son secrétaire, regarda son journal. Elle le délaissait. Elle essaya de s'y remettre, ouvrit l'encrier, réfléchit, puis le referma. Son miroir lui renvoya son image. Elle était belle et jolie à la fois. Elle n'en éprouvait aucune fatuité. A quoi lui servait cette beauté?... A éveiller un désir légitime auquel ne correspondait pas le sien. A provoquer un amour défendu. Combien de temps durerait-elle encore?... Christiane avait vingt-neuf ans. A trente-cinq ans commencerait le déclin, avec un court épanouissement à quarante ans, comme lorsque le soleil va disparaître. Ensuite, ce ne serait plus qu'un reflet conservé à l'aide d'artifices. L'exemple de Marie Saint-Egly n'était certes pas rassurant; celui de Valentine Maus ou Sandral non plus : «Saufai-je vieilhr?... »
Interrogation dangereuse et qui pousse à jouir du moment. Afin de chasser ces pensées pierreuses,
au milieu desquelles se glisse le serpent, la songeuse saisit un livre qui lui était cher entre tous parce qu'il montre l'homme et la femme en duel, Les Amants de Venise, par Charles Maurras. Le génie littéraire du plus grand politique de ce temps s'est délassé là aux jeux des marionnettes humaines, choisies sur de nobles exemples. Il a étudié en elles le conflit du classicisme et du romantisme, exaspéré par la triple fièvre de la passion, de l'orgueil intellectuel et des lagunes... Mais, au bout de quelques pages, cette lecture trop ardente lui fit mal. Elle redescendit à son piano. Un de ces splendides nocturnes, où Chopin mêle sa détresse au frémissement du bois dans les ténèbres, lui parut d'une acuité, d'une présence insupportables. Qu'allait-elle devenir si l'art maintenant aiguisait les morsures de sa vie.
Ainsi arriva l'heure entre chien et loup où toutes les ambiguïtés de notre destin et de notre vouloir sortent en lente procession grise. Les arbres du jardin semblaient peints sur les vitres. Christiane se sentait en état de jeûne et cependant elle n'avait pas faim, altérée et elle n'avait pas soif, frissonnante et elle n'avait pas froid. Cette liberté de quarante-huit heures dont elle s'était fait une joie,
cette liberté totale lui pesait comme une solitude de dix ans. Sans savoir pourquoi, elle avait peur. Elle n'osait même pas sortir pour faire un petit tour à pied, qui l'eût peut-être distraite et calmée. Elle se dirigea vers les offices qu'elle surveillait peu, Jeanne étant chargée de ce soin. De loin les gros rires des serviteurs lui ôtèrent l'envie de s'approcher davantage. Elle remonta dans sa chambre, s'assit dans un fauteuil et regarda l'ombre s'épaissir, par superposition de vailes successifs, en s'efforçant de ne penser à rien.
Aussi prompt que le déjeuner, son rapide dîner sur un coin de table, avec un journal à côté d'elle, acheva de la consterner. Soudain elle entendit, venant de la route, comme des coups de feu tirés à intervalles réguliers. Le domestique qui la servait, voyant sa surprise, dit : « Madame, c'est la fête de Sèvres. »
Immédiatement elle songea que François de Rovel qui n'était pas, lui, chez Dutemps, devait avoir dîné chez Valentine Sandral et qu'ils étaient sûrement ensemble à cette fête ; car il avait le goût des réjouissances populaires, des tourniquets et des petites verroteries coloriées qu'on peut gagner en lançant une boule précisément sur la tête d'un
magot. Toute son agitation de la journée avait tourné en somme autour de la possibilité ou de l'impossibilité de revoir le peintre. Elle avait usé son courage en dénégations intérieures, en refus à vide. De nouveau, comme au faubourg Saint-Antoine quelques semaines auparavant, elle sentit un aimant — terme exact — qui la tirait dans une certaine direction. Elle demanda négligemment au valet de chambre « si l'on allait à cette lete... »
— Non madame. La femme du jardinier y a été insultée l'année dernière par des voyous. Le garde champêtre lui a donné tort. Alors cette année...
— Vous boudez la fête...
— Oui, Madame, c'est cela, nous resterons chez nous. »
Cette susceptibilité tombait à merveille. Chris-!tiane, sa résolution prise, sentit la jeunesse, la gaieté, la tendresse même pour Julien qui remontaient à flots vers son cœur, mêlées à son sang impétueux. Elle combina une sortie telle que les serviteurs, qui couchaient d'ailleurs dans un pavillon à part, relié par une sonnerie à la maison, ne pussent soupçonner sa fugue et son absence. Le chien, qui la connaissait, n'aboierait pas. Elle avait une
double clé de la grille et d'une petite porte donnant sur les bois.
« Madame ne veut pas que Célestine couche cette nuit dans Tappartement?
• — Non, merci, qu'elle ne se dérange pas. Je sonnerai si j'ai besoin de quelque chose, »
Elle attendit, patiemment en apparence, que le repas des domestiques eût pris fin, que la femme de chambre eût terminé les arrangements habituels. Alors elle revêtit un léger manteau de soie bourrue, épingla sur son chapeau une voilette épaisse, glissa dans son réticule un minuscule revolver appartenant à Julien, ferma à double tour les deux portes de communication de sa chambre, contiguë au premier étage à celle de Pierrinet, guetta dans les escaliers et à l'office l'extinction des feux, puis vivement, sans faire aucun bruit, comme une voleuse, gagna le parc. Là il y eut une alerte. Le jardinier, une lanterne à la main, faisait sa ronde. Cachée dans un massif, elle le vit passer engourdi et bonasse, rentrer à pas pesants dans son logis. Par bonheur la nuit était sombre, semée d'étoiles d'une grande douceur. Elle découvrit presque à tâtons la porte cachée dans le lierre, la serrure froide. Elle était libre.
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Elle se rappela une épreuve à laquelle la soumettait vingt ans auparavant son grand-père. II s'agissait d'aller à la nuit close chercher un mouchoir blanc déposé au beau milieu d'une charmille de tilleuls. La récompense était une belle pièce de cinq francs. Elle retrouvait ce battement de cœur dans les ténèbres, ce sentiment de l'inconnu, du mystère dont s'alimentent ensuite les cauchemars. Elle se mit à courir, effrayée par le frôlement léger de ses petits pieds sur les feuilles. Elle crut s'être perdue, malgré son habitude du chemin, car dans l'obscurité la durée elle-même se modifie et les distances s'allongent. Enfin elle aperçut la route. Souvent, par les beaux soirs, elle faisait ce trajet avec Julien, mais dans quelle autre disposition d'esprit!
A peu près rassurée, elle réfléchit à l'étourderie de son équipée. Malgré l'épaisseur de sa voilette, elle risquait d'être reconnue. Il était fort possible, en dépit de son pressentiment, que François de Ro- . vel ne fût pas à la fête. S'il y était en compagnie de sa maîtresse, comment l'aborder, et, si elle ne lui adressait pas la parole, si elle devait se contenter de le voir de loin au bras d'une autre, quelle dérision! Elle avait ralenti le pas, afin de
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se persuader hypocritement à elle-même qu'elle allait rebrousser chemin, rentrer chez elle. Mais son désir savait qu'il n'en était rien, qu'elle serait passée dans le feu plutôt que de ne pas accomplir ce que sa destinée voulait qu'elle accomplit.
Elle commençait à entendre distinctement le bruit des pétards et les flonflons. La fête occupait la grande rue et se prolongeait dans les voies latérales. L'année précédente on était descendu là, après le dîner, avec Pierre-Marie, le parrain Dutemps et Antonin Bréauté. Pauvre Bréauté, qu'était-il devenu depuis la scène de l'autre soir? Qu'allait-il devenir surtout? En d'autres temps Christiane aurait tout fait pour le réconcilier avec Julien, pour amadouer celui-ci. Mais elle était, hélas, obsédée par d'autres soucis et trop graves et trop pressants, pour que la longue tête douloureuse d' Antonin accaparât son imagination. Chose plus âpre, elle préférait que l'hostilité jalouse de son mari s'égarât dans cette direction fausse et négligeât la piste vraie de François. Les sentimentaux imprudents qui s'adonnent à des amours platoniques ne se doutent pas qu'ils servent surtout d'alibis et de dérivatifs. Ils sont là, prêts pour l'holocauste qu'exige, dans sa fureur, une passion véri-
table acharnée à détruire, à sacrifier tout ce qui n'est pas elle et rien qu'eUe. Pauvre Bréauté ! On n'avait reçu de lui qu'une carte postale, réduite à la suscription et à l'image représentant l'ours du jardin des Plantes, seul et renfrogné au fond de sa fosse. Mais cette allégorie très claire n'avait pas attendri Julien.
L'illumination brusque d'un feu de Bengale rendit Christiane à la réalité. Un gamin enfreignait ainsi les arrêtés municipaux. Elle voyait maintenant la foule des promeneurs comme une rivière aux deux courants mêlés et contraires, une rivière sombre interrompue par les îlots de la badauderie •assemblée devant l'étincellement des petites boutiques. Des parents, aigris par une journée en famille ou plutôt en querelles de famille, traînaient des enfants engourdis, portaient sur un bras le dernier-né qui désigne les feux d'une petite main molle, où est déjà la main du sommeil. Des voyous fendaient les groupes en sifflant, écrasaient des ser pentins à coups de talon, bousculaient des filles coiffées serré, le cou droit et blanc sous un lourd chignon noir ou blond. Les orgues mécaniques, le phonographe, les cornes des tramways et des autos ralenties mêlaient la langueur montmartroise au
déchirement de l'oreille. Comment retrouver dans cette cohue celui que l'on cherche entre dix mille, et qui n'y est peut-être pas!
Soudain, à deux pas devant elle, Christiane Taper* çut de dos, très reconnaissable à sa taille, à son allure de troupier robuste et déluré, à sa raie soignée, à sa mise élégante. Il tenait sur le bras un manteau de femme, la propre pelure de Valentine Sandral. Celle-ci le précédait, peinte et repeinte, avec l'air revêche, autoritaire d'une dame riche suivie de son valet de pied. Folle de lui, mais surtout vaniteuse, elle renversait les rôles dès qu'ils étaient en public et lui donnait la figure d'un patito, tandis qu'elle prenait celle d'une petite chérie pas commode.
Une attention de femme fait retourner l'homme sur qui elle pèse. François fit volte-face, comme si on lui avait mis la main sur l'épaule. Christiane distingua son charmant regard clair, qui hésitait, cherchait et dans lequel elle lut son nom. Il ne l'avait pas oubliée. Elle rendit grâce à sa voilette opaque qui le déroutait, car le moment n'était pas venu. A travers le remous des badauds, elle suivit à distance ce couple visiblement mal assorti. Valentine s'assurait à chaque instant que
son amant était auprès d'elle et François paraissait n'avoir qu'une envie : celle de se défiler sans fanfare.
Christiane commençait à bien s'amuser. Le dos décidé de la dame, aplati comme une planche, le dos large et bougon du peintre lui racontaient les derniers soubresauts de leur liaison, leurs incessantes querelles, leurs passagères réconciliations. Le premier disait : « Je fais ce que je veux. Je suis l'échiné d'une comédienne à la mode. Que de fois j'ai remonté la scène au milieu des sanglots des spectatrices. Mon corset lui-même m' obéit, et quand je passe rue de la Paix, on chuchote : c'est elle, c'est elle... » Le second soupirait : « Ce que je m'embête... oh! ce que je m'embête... ce que je voudrais être ailleurs ! »
Valentine était une fantaisiste. Elle résolut de tirer à la carabine. Son compagnon essaya en vain de l'en dissuader. Elle faisait des mines au garçon lui présentant l'arme, aux gamins qui la regardaient; elle feignait de ne pas savoir comment épauler,oùviser ;elle abaissait puis relevait le fusil au risque d'éborgner ses voisins. Ensuite elle s'arrêta devant une de ces boutiques où l'on est censé gagner des bouteilles en lançant sur leurs cols des anneaux
de bois. Elle ratait chaque coup, riait très haut, remettait son vaste chapeau en place d'un geste faussement mutin. Pendant ces tentatives pour accaparer l'attention générale, on devinait François au supplice. Il était réservé. Il aimait à passer inaperçu. Il avait la vedette en horreur : « Le forcera-t-elle à monter sur un cheval de bois? » songeait Ghristiane. Ça ne manqua pas. La petite espiègle de la quarantaine sauta d'un bond calculé sur un des lapins géants qui jouaient les coursiers du manège et François dut l'imiter avec un sourire rageur. Il jetait tout autour de lui des regards inquiets. Il préférait certainement n'être pas surpris dans ces exercices.
Valentine voulut faire deux tours, puis trois. Ensuite elle s'arrêta longuement devant un musée de cire, sans entrer, mais demandant des exphcations au patron, personnage patibulaire qui portait, on ne sait pourquoi, des bottes molles. Les moindres détails prenaient pour Ghristiane une importance considérable. Elle redoutait, l'heure s'avançant, que la cabotine ne retînt chez elle son visiteur ou qu'elle ne lui prêtât son automobile. Mais elle se rassura quand, après une dernière station devant un tourniquet, où François gagna un
aquarium contenant un poisson rouge, elle vit le couple se diriger vers la gare.
Le tout était de savoir si la vieille attendrait le train et embarquerait son amant elle-même, ou si elle regagnerait tout de suite ses pénates. 11 était certain que François pousserait à la deuxième solution, mais c'était une raison pour que la Sandral s'entêtât à la première, leur ménage étant fait de ces vains débats. En ce cas Ghristiane n'avait plus qu'à s'en retourner seule au logis sans avoir même adressé de loin un petit bonsoir à l'objet de sa tendresse passionnée. Aussi le cœur lui battait tandis que, dissimulée derrière un pilier, dans le vestibule de la gare, elle guettait les mouvements des deux amants.
0 joie mêlée d'amertume ! François embrassa la tête anguleuse vivement et fortement, comme on se débarrasse d'une corvée, puis disparut d'un bond dans l'escalier menant au départ, cependant que Valentine soucieuse, d'un pas ralenti, ruminant tout ça, prenait le chemin de la villa. L'effort cessant, elle avait dix ans de plus, les joues creuses, un menton de galoche proéminent dans la clarté crue de la lumière électrique. Mais Ghristiane n'avait pas le loisir de s'attendrir. Gomme un félin
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elle gravit les marches, arriva sur le quai presque en même temps que le peintre, le dépassa, puis, revenant, le frôla de nouveau, et cette fois avec un gentil rire :
« Bonsoir, monsieur de Rovel.
— Bonsoir... ah ! madame, excusez-moi... je ne vous remettais pas... il fait si noir...
— Dame, à onze heures, en septembre, avec un ciel sans lune... J'attends mon mari qui revient de Versailles par le train de onze heures deux..., ça fait onze heures sept à l'intérieur. »
A son accent, à son chant plutôt, il avait compris qu'elle mentait. Il retint le fait vrai : l'absence de Julien. Elle continua, montrant l'aquarium au poisson rouge qu'il tenait à la main :
« Ah! un petit souvenir de la fête. «
Ici François sentit vaguement qu'elle l'avait épié. Il répondit :
« Je le rapporte pour le fils de ma concierge. II le péchera à la Hgne.
— Mais vous avez donc un concierge?
— C'est vrai! s'écria le peintre, que cette allusion à leur dernière rencontre étonna. Je veux dire au petit garçon du café d'en face qui... »
Il n'acheva pas, et se rapprochant : « Pourquoi
disons-nous toutes ces bêtises, vous savez bien que je vous aime.
— Ce n'est pas vrai. Vous aimez Valentine Sandral. Vous l'avez embrassée là tout à l'heure devant moi. »
Ils s'étaient écartés de la voie près d'une petite barrière basse. Il la poussait de telle sorte qu'elle sentait ses jambes musclées contre les siennes. Les gros yeux rouges et verts des signaux éclairaient seuls leurs silhouettes confuses. Elle entendit sa voix toute proche : « Un mot, un seul, de votre chère bouche, qui ne se refusera pas toujours, et je ne revois jamais Valentine.
— Quel mot?
— Allons donc... le seul... le seul. »
Elle le prononça, comme on boit dans les ténèbres un vin parfumé, avec un léger balbutiement qui rendit François fou d'amour. Pour ce tressaillement d'oiseau pris, pour la promesse de ce corps défaillant, il eût donné sa vie entière. Il déposa à terre le bocal encombrant comme une mappemonde et murmura : « Venez, venez... » Il ne savait où il voulait la conduire. Il savait seulement qu'ils étaient seuls, qu'elle s'abandonnait, qu'il l'adorait et qu'il fallait saisir cette heure sombre au coeur de feu.
Chez la jeune femme la malice était très proche de l'ardeur. Elle ne résista pas, mais fit remarquer qu'il laissait là le poisson rouge.
« Voilà qui m'est égal, par exemple. »
Ils ne redescendirent pas l'escalier. Ils suivirent la voie et, traversant un passage à niveau, se retrouvèrent au bras l'un de l'autre dans la campagne, au-dessus de la fête. Ghristiane sentait qu'elle avait franchi le fossé, que cette nuit serait décisive, unique sans doute, mais immortelle quant à i'immortel de son âme. Elle en acceptait la damnation avec un calme tout neuf, surprenant, qui limitait sa vie amoureuse à cette irrémédiable faute de quelques heures.
Chaque fois que François posait une question, rappelait une de leurs rencontres, s'informait de la route, elle le faisait taire en approchant ses lèvres des siennes. A un moment elle murmura : a Comme au Purgatoire. » EUe voulait que cette conjonction se réalisât dans les limbes, dans le double mystère des ténèbres et du silence, que rien d'accessoire ne vint rayer le diamant noir de leur désir. Elle se serrait contre lui à la façon d'une grande chatte tiède et ses yeux dégagaient une très vague phosphorescence. A voix basse elle lui demanda : « Vous
n'avez pas peur? » Il répondit en riant : « Non, mais c'est toi qui n'es pas sûre du chemin. » Et ce tutoiement en cette minute donna à la jeune femme l'impression d'une blessure délicieuse. Elle dut avouer qu'en effet elle s'était trompée : « C'est tout naturel... Attends un peu ... » Il était d'une grande habileté manuelle. Il gratta une allumette et, la protégeant de ses paumes, fit un cercle de clarté suffisant pour que sa compagne pût s'y reconnaître : « Par ici, par ici, suivez-moi. » Elle ne lui disait pas « tu », elle se réservait.
Les ténèbres étaient opaques. Le hasard veillait sur les amoureux. Au-dessus d'eux les étoiles brillaient, mais un passant n'aurait pas distingué leurs visages. De Sèvres à Meudon, ils ne rencontrèrent pas âme qui vive. Quand elle aperçut le mur de la propriété, Ghristiane consentit enfin à chuchoter quelques explications qu'il écoutait en serrant à tâtons sa petite tête fraîche sur son cœur : « Chut... Je vais passer devant... et vous me suivrez. Voilà le moment difficile. J'ai la clé d'une porte. Ensuite c'est le jardin. Puis une autre porte, un escalier dérobé et ma chambre. Il s'agit de ne pas faire de bruit. »
François songea qu'il eût sans doute été plus
commode — puisqu'on se risquait — de rentrer tous deux à Paris, quitte à trouver ensuite une fable pour le mari et les domestiques. Mais il ne fit aucune observation. Il se contenta de retirer ses chaussures. Il avait l'habitude de ces expéditions. Les femmes, à tous les niveaux, sont romanesques.
Cette deuxième partie du trajet, la plus difficile, se passa bien. Tout était éteint. Les gens dormaient, persuadés que madame en faisait autant dans sa chambre. Julien avait emmené à la chasse les deux chiens de garde. Il ne restait qu'un vieux caniche geignard, sans voix et sans courage, que Ghristiane caressa de la main au passage. Semblable à deux cambrioleurs, ils franchirent les divers obstacles, des serrures, des marches de bois... un dernier seuil... un tour de clé... ils étaient libres dans leur belle prison. Aussitôt, tels deux altérés qui sont l'un pour l'autre une source vive, ils se confondirent sans plus attendre dans un long, un profond, un humide baiser
Brisé par la plus douce fatigue, François dormait encore. Ghristiane, elle, n'avait pas dormi. Appuyée sur son beau bras nu, à la rose lueur de
la veilleuse, elle considérait ce visage qui avait exercé sur elle un tel sortilège. Elle voyait ses défauts, le nez assez gros, le front trop haut, sous les cheveux plats et blonds, en désordre cette fois. La bouche était bonne et fine, entr'ouverte encore sous l'haleine du plaisir, la moustache longue et hérissée, le menton solide et si bien rasé qu'on n'y apercevait pas encore le moindre duvet. Une veine invisible, à intervalles réguliers, soulevait le cou gras et blanc. Ainsi auprès du cadavre qu'il vient de faire se tient dissimulé le jeune archer.
Quatre heures sonnèrent sur la campagne muette : « François, mon bien-aimé, il faut partir... »
Penchée sur lui, elle guettait son réveil comme celui d'un enfant. Il ne remua pas. Elle reprit : « François, François, il est quatre heures... » Cette fois il ouvrit les yeux et, tout de suite, l'attira sur sa poitrine d'une douce étreinte reconnaissante.
Tout en se préparant très vite, car il s'agissait de devancer le jardinier, il voulait la remercier, fixer sa victoire, organiser un autre rendezvous, un système de correspondance. Mais elle éludait ses prières fiévreuses : « Plus tard, oui plus tard, je te ferai savoir. » Car maintenant, à son tour, elle le tutoyait. Elle surveillait chacun de ses
mouvements, chacun de ses regards, chacun de ses soupirs, de façon à bien les graver dans sa mémoire. Elle le mêlait à sa chambre où, pour une fois, le perfide et adorable amour était entré. Elle se parfumait les mains à ses cheveux. Elle les froissait au bout de ses doigts fins.
Quand il fut prêt, il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit, écarta les persiennes : « Est-ce haut...? Bah, quatre mètres à peine... Et je retombe sur la route... J'aime mieux cela que reprendre le chemin d'hier au soir. » Elle se pencha pour mieux se rendre compte. Ce n'était pas encore l'aube; pourtant, à l'orient, au-dessus des bois, les étoiles avaient presque disparu. On eût dit que le voile de la nuit était devenu plus mince et comme diaphane.
« J'ai soif... )> dit François. Elle lui tendit un verre d'eau fraîche qu'il but d'un trait. Elle se sentait un corps nouveau, plein de jeunesse, d'ardeur et de joie, cependant que son âme était triste à mourir, désespérée. Mais elle appliquait tous ses efforts à ce que son amant ne s'aperçût de rien. Le moment était venu. Il la prit dans ses bras, lui renversa doucement le visage pour lire tout au fond de ses yeux brûlants et fixes : « Tu m'aimes encore... »
Elle fit signe que oui. Elle n'osait parler de peur de crier. Il fit une dernière tentative : « A quand?... n Sans répondre elle détacha de son doigt un petit anneau d'argent très simple qu'elle portait quand elle était jeune fille, le glissa dans la poche de son gilet en murmurant : « Toujours, toujours, » et elle le poussait doucement.
Il s'assura que la route encore sombre était déserte. Un dernier baiser. Il enjamba l'appui, se laissa glisser contre le mur en tenant la balustrade qui était basse. Il n'était plus guère qu'à deux mètres du sol. Il sauta avec légèreté, comme un acrobate et vit d'en bas une main longue qui faisait un geste d'adieu.
A une telle faute, aussi combinée, il fallait une txpiation exemplaire. Christiane n'osa pas prier, , mais elle fit le serment qu'elle ne serait plus jamais à François. Depuis la veille, à travers les pires délices, elle se disait héroïquement que sa souffrance serait son rachat.