CHAPITRE VIII
« Maman — demanda Pierre-Marie qui était en train de prendre dans la chambre de sa mère une leçon de botanique à sa taille, — est-ce que l'on pourra sortir aujourd'hui? »
Christiane, allongée sur son canapé, souleva le rideau de la fenêtre. La campagne était noyée d'une de ces brumes pluvieuses comme il en flotte, vers la fin d'octobre, sur les coteaux et sur le fleuve. Elle répondit : « Si le soleil se lève, je ne demande pas mieux. Mais il est bien improbable qu'il se lève...
— Alors qu'est-ce que je ferai, dis?...
— Eh bien, tu resteras à la maison.
— C'est que petite tante ne pense plus qu'à son mariage, et toi, tu ne ris plus jamais. »
C'était vrai. Depuis la nuit de sa vie, depuis un mois, la jeune femme était toute à sa douleur. Elle pleurait sa défaillance, elle pleurait sur Julien et elle pleurait aussi son amant perdu. Elle avait essayé de son remède, le journal. Impossible. La plume lui tombait des mains. Dans la prière seulement elle trouvait un peu de répit. Mais elle ne pouvait prier toujours. Le reste du temps, prétextant d'atroces migraines, elle restait étendue sur sa chaise longue. Si la nostalgie d'avant la possession est une hantise, celle d'après la possession est un supplice. La première est une aveugle enfiévrée qui ne veut pas voir les obstacles. La seconde est une clairvoyante, un bourreau chinois. Il n'était pas une parcelle de son corps qui n'appelât de toutes ses forces la parcelle correspondante de François. Comme il arrive dans la passion vraie, son attente amoureuse avait été cent fois dépassée. Car le coup de foudre n'est pas autre chose que la reconnaissance brusque de deux tempéraments conjugués. En refoulant aujourd'hui son désir, elle croyait batailler avec une flamme qui l'enveloppait de la tête aux pieds.
« Tu ne ris plus jamais... »
Elle attira vers elle la tête aux longs cheveux et sans répondre, l'embrassa avec véhémence. Pierrinet demanda : « Veux-tu que je te récite mon dernier poème... ma dernière chanson? »
Il avait rougi en rectifiant, comme si le mot de poème, trop prétentieux, avait échappé à sa vanité d'auteur. Elle eut la force de sourire : « Vas-y. Mais pas trop vite, en détachant les mots... «
Il obéit et de sa voix encore enfantine, qui avait par moment quelques inflexions graves, il dit sur un ton de mélopée :
Aux petites mouches de V arrière-saison
Conter ma peine
Je ne saurais le faire sans déraison,
La chose est certaine.
Car elles iraient aussitôt alentour
Trahir mes amours.
« Quelle peine, mon chéri, quelles amours; L'enfant blottit sa tête davantage et murmura, levant ses yeux candides : « Elle, parbleu...
— Qui ça, elle?
— Madame Lola... Il ne faut pas le raconter à Fidèle. »
Il connaissait la répulsion de sa bonne pour la
« sorcière », pour « madame Malheur ». Christiane admirait l'Espagnole de charmer à la fois un petit bonhomme de six ans et demi et un vieux docteur de cinquante-deux ans. Où résidait donc cet attrait mystérieux? En même temps le pouvoir de l'amour lui apparaissait, comme dans les estampes allégoriques, courbant sous ses lois des hommes de tout âge, de toute race, de toute condition. Lui seul était le grand niveleur, le guerrier au masque pacifique, qui tient son glaive caché sous les roses.
On entendit un pas décidé. Julien rentrait, la mine soucieuse. 11 venait de Sèvres où il avait été relancer Valentine Sandral, laquelle tout à coup, en apparence par pur caprice, venait d'abandonner, comme trop vieux pour elle, son rôle des Ames conjointes. Ce coup de tête remettait la pièce au calendes.
« Papa, bonjour, papa », cria Pierrinet. Mais le père en ce moment cédait à l'auteur. Sauvineau embrassa vivement son fils et lui dit : « Va à côté, mon petit homme, pendant que je parle avec maman... »
Le banni obéit à contre-cœur. Il s'en alla avec une mine mécontente et ce cri du cœur : « Fidèle...
on me renvoie
« Eh bien? demanda Christiane.
— Eh bien, la rosse n'a rien voulu savoir. J'ai eu beau m'y prendre de toutes les manières, supplier, menacer, verser de pleins pots de pommade, rappeler nos communes victoires, notre amitié ancienne. Rien n'y a fait. Elle m'a répété peut-être cent fois, comme une juive entêtée qu'elle est : « Le rôle, cher, est trop vieux pour moi. » Je l'aurais battue avec joliment du plaisir.
— Et le vrai motif de cette obstination soudaine?
— Je ne l'ai connu qu'au moment où, désespéré, j'annonçais mon intention de recourir à François de Rovel. C'est vrai que c'était ma dernière carte. Elle a eu son rire que tu connais, son rire du « trois » : «Ah! celui-là, par exemple... ah! celui-là, vous tombez bien!... » Un peu interloqué, j'ai demandé des explications. Elle m'a appris que son amantl'avait plaquée depuis unmois...Mais qu'estce que tu as?
— Rien, je réfléchis. »
Ainsi François tenait parole. Il n'avait fait aucune tentative pour se rapprocher de celle qui lui avait appartenu dans les ténèbres. Mais il avait rompu le dernier lien de sa vieille liaison.
Christiane n'avait pu réprimer le mouvement de joie que lui causait ce message indirect. Son mari avait repris le fil de son récit : « Quelle guigne ! crois-tu?... Ce diable de Rovel aurait bien pu attendre la cent cinquantième des Ames. Et moi qui le croyais encore toqué de Valentine. Tu te rappelles, sur le bateau, le jour du Vieux Garçon, comme il était aux petits soins pour elle. Il la couvait. Eh bien, pas du tout. C'est Brigande qui l'a emporté...
— Qui ça Brigande?
— Une jeune ouvrière de dix-neuf ans qu'il a débauchée à la sortie de son atelier, rue de la Paix. Il va là tous les soirs, à huit heures, guetter les trottins qui remontent chez elles. Il leur offre à dîner. Il les régale, il les grise, les ramène chez lui à Montmartre et le tour est joué. Voilà comment Brigande me coûte cent mille francs, ma pauvre petite... et un collier de perles... j'oubliais ton collier de perles... »
Il s'agissait bien de cela. Christiane se représentait les jeunes amours de son amant. N'était-elle pas déjà à ses yeux, avec ses vingt-neuf ans, une vieille femme! C'était pourtant à ce bas séducteur, à ce bellâtre d'atelier, qu'elle s'était donnée sans
calcul, comme on se jette à l'eau. Elle avait envie de vomir. Mais en même temps elle voulait savoir, elle était avide de détails...
« Eh bien, puisque tu la connais, cette Brigande, ne peux-tu. moyennant finances, l'écarter de Rovel le temps que celui-ci revienne à la Sandral et que la Sandral ait joué ta pièce? Les femmes de théâtre pardonnent vite. »
Juhen se mit à rire : « L'idée est amusante. Malheureusement, d'après Valentine, la petite adore de Rovel et de Rovel est très pincé. A son âge le fruit vert est celui qui tient aux dents et aux gencives. C'est un vicieux... »
Christiane se sentait près de s'évanouir. Heureusement elle était étendue. Sauvineau remarqua la contraction de ses traits : «Tu souffres encore?
— Affreusement. Cette né\Talgie ne me lâche pas. Ouvre un peu la fenêtre, veux-tu? L'air me fera du bien. »
Il obéit, mesura machinalement la hauteur du regard, comme avait fait François, puis se rassit près d'elle : « Elle m'en a, entre temps, conté de bonnes sur notre ami. Imagine-toi qu'il y a un an environ il avait enjôlé, séduit une femme du monde, une vraie celle-là. Comme le mari était jaloux et
que la dame avait une silhouette connue à Paris, devine où avaient lieu les rendez-vous... dans une maisonnette de cantonnier, sur l'avenue de Neuilly, à deux pas de l'Arc de Triomphe. Hein, c'est du toupet. Il avait, paraît-il, arrangé ce réduit avec un goût... »
Il riait, l'inconscient bourreau, mais le sérieux lui revint : « Le Théâtre Moderne est le théâtre qu'il me faut. Pichet est le directeur qu'il me faut. Valentine est l'actrice qu'il me faut. D'autre part, François de Rovel est un bon garçon, un vieux copain, je crois qu'il a toujours de l'affection et même de l'admiration pour moi. Voilà mon idée : je vais aller lui exposer le cas et lui demander très simplement, d'homme à homme, d'artiste à artiste, d'allié à allié, de se réconcilier au moins en apparence avec Valentine afm que celle-ci, rassérénée, rassurée, consente à reprendre son rôle.
— Ne fais pas ça, à aucun prix — s'écria Christiane, oubliant sa prétendue névralgie. — De quoi aurais-tu l'air? )^
Devant les gros yeux étonnés de Julien, elle ajouta : « ... d'un mêle-toutet d'un gaffeur. De quel droit t'immiscer ainsi dans la querelle de cette fille et de son amant? Et puis, mon pauvre ami, t'ima^
gines-tu en conscience qu'on puisse, même pour faire plaisir à un camarade, jouer la comédie de l'amour? »
Cela était parti malgré elle. Le rapprochement était si évident que Sauvineau pâlit, comme sous un outrage auquel il ne s'attendait pas. Depuis quelque temps d'ailleurs, il ne méritait aucun reproche, se montrait d'une grande discrétion conjugale. Il y eut un silence. Il se leva sans brusquerie : « Tu as peut-être raison. En ce cas je mets ma pièce dans mon tiroir et j'attendrai des jours meilleurs. Ça tombe mal, juste l'année du mariage de Jeanne. »
Il constituait à sa belle-sœur une dot de deux cent mille francs. La discrète allusion à ce sacrifice d'argent augmenta la brûlure de Ghristiane. Elle refoula ses souvenirs, son chagrin et, prenant la main de son mari : « Ne t'en va pas ainsi. Écoutemoi. Je connais les femmes. La Sandral a un accès d'humeur parce qu'elle souffre, Mais ça passera vite. Elle est de théâtre. Veux-tu me croire? Elle reviendra d'elle-même à ce rôle des Ames i^onjointcs qui est beau, fait pour elle et où son succès est certain. Elle y verra mêine une chance de ramener son infidèle. Alors gagnons du temps, et pour faire
des économies, sitôt Jeanne mariée, filons, toi, moi et bébé, au bord de la Méditerranée, dans une calanque quelconque, près de Marseille. On se chauffera au bon soleil. Qu'en dis-tu? »
Ce qu'il en disait ! Rien du tout. C'était trop beau. Ce retour de tendresse, cette espérance étaient pour lui une telle surprise, une si douce joie!... Mais, stylé par Dutemps, il avait appris à se contenir et à ne pas « éteindre la première étincelle » — suivant le mot du docteur. Il se contenta d'embrasser la main de sa femme en murmurant : « Tu es une merveille de bonté. Je ne serai jamais digne de toi. »
Le mariage de Jeanne Aimeril et d'Henri de Rovel devait avoir lieu le 5 novembre à Saint- Philippe-du-Roule, à onze heures. Le père Maxence avait promis de bénir les époux, qui partiraient ensuite pour leur voyage de noces en Espagne. Les témoins de Jeanne étaient Antonin Bréauté et le docteur Dutemps. Ceux d'Henri : son frère et Guy Déverin. Il était entendu que la cérémonie à l'église serait suivie d'un déjeuner intime, et Bréauté avait tenu à ce que ce repas eût lieu chez lui. C'était là le signe extérieur d'une réconciliation plus apparente que réelle, car le misanthrope
avait ressenti cruellement l'offense, le soupçon injurieux de son ami, et Julien n'avait pas complètement renoncé à sa burlesque jalousie.
Christiane ne voyait pas approcher sans terreur cette rencontre inéluctable avec son amant d'un soir. Elle avait beau se répéter qu'il était un indigne et un débauché, déplorer l'erreur irrésistible de ses sens, le concours de circonstances fatales qui l'avait perdue. Elle avait beau se persuader que tout était fini, que François l'avait oubliée, qu'elle ne jouait même pas dans sa volage mémoire le rôle d'une Brigande. qu'elle n'était qu'un numéro de plus sur la liste de ses éphémères conquêtes... elle n'en était pas moins hantée, hallucinée par cette nuit délicieuse et funeste, comme par un poison. La présence perpétuelle de Henri de Rovel, les récits qu'il faisait de la récente mélancohe de son frère, dégoûté de tout, même de sa peinture, se promenant seul jusqu'à des heures avancées par les rues du \aeux Montmartre, refusant toutes les invitations, surexcitaient l'imagination de la déplorable amoureuse. Elle n'osait interroger. Elle craignait surtout le regard de sa sœur, innocent et pourtant troublé par son trouble à elle. Par on ne sait quelle voie le bruit était parvenu à l'office
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d'une bizarre promenade de madame à Sèvres le soir de la fête. Elle croyait lire le soupçon dans les yeux aigus des domestiques. Chaque coup de sonnette la faisait tressaillir. Des histoires de chantage lui trottaient par l'esprit. A peine les yeux fermés, elle était assaillie de cauchemars et elle tremblait de livrer son secret par le relâchement imprudent du rêve.
Souvent l'aube la surprenait, agenouillée sur son prie-Dieu, demandant à la Providence, avec une ferveur exaltée, le soulagement de son remords et de sa misère. Une voix lui disait : « Confessetoi '). Mais une terrible honte la retenait, et derrière celle-ci l'idée fausse — et qu'elle savait fausse — du sacrilège qu'il y a à demander l'absolution d'un péché dont on n'est point complètement guéri dans son cœur. Enfin, après bien des hésitations, des tergiversations, des crises de scrupule qui la bouleversaient, elle se décida, quelques jours avant le mariage, à aller se déhvrer au tribunal suprême. Le père Maxence ne fut pas surpris. D'abord rien ne peut plus étonner les grands médecins de l'âme humaine. Depuis des siècles et des siècles ils soignent et connaissent tous les maux des profondeurs morales que les savants croient
découvrir. Ils ont pour lutter contre eux des ressources bien supérieures à celles du laboratoire et même de la psychologie clinique. Ensuite le moine était au courant des fléaux de cette vie conjugale et il en avait pesé les redoutables suites. Jamais absolution ne tomba sur pécheresse plus repentante, plus douloureuse. Une seule pénitence : « Ne jamais revoir en tête à tête votre complice... » Votre complice!... Ce terme appliqué à François lui fut plus cruel que tout le reste. Il lui montrait le crime dans l'amour. Rentrée chez elle — c'était la veille du départ de Bellevue, on reprenait les quartiers d'hiver, — elle s'enferma et brûla son journal. Le père Maxence ne lui défendait pas de confier au papier le trop plein de ses angoisses, le cri de sa souffrance, à condition de le détruire aussitôt.
Elle se distrayait en aidant sa sœur dans les mille préparatifs de son existence nouvelle. Elle était heureuse de la voir mariée à son gré, établie, sortie des limbes, mais elle mesurait le vide que cette absence laisserait dans la maison. Pendant cette épreuve de sept ans, la jeune fille leur avait évité, à elle et à son mari, le tête-à-tête pendant les repas. Après les querelles, c'était elle
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qui facilitait les réconciliations. Elle doublait Pierrinet aux heures où l'on renvoie l'enfant pour qu'il n'assiste pas à la mésentente, même passagère, de ses parents.
Depuis la promesse faite à Julien, dans un élan d'affectueuse gratitude, Christiane s'approvisionnait de courage pour cette longue solitude à deux au bord de la mer, thème perpétuel des conversations du dramaturge : « Tu verras comme je travaillerai... » Elle avait envie de répondre : « Et ma besogne à moi, celle de l'oubli, crois-tu qu'elle sera moins acharnée, moins pénible? »
Enfin le 5 novembre arriva. Les fiancés n'avaient pas voulu d'une réception avenue Montaigne, prétextant que leurs amis ne seraient pas encore rentrés à Paris, en réalité pour éviter un surcroit de peine à Christiane, dont le découragement, la fatigue étaient visibles malgré ses efforts. Le matin de ce grand jour, Jeanne, avant de revêtir sa belle robe blanche et le long voile d'illusions candides qui ne dure que quelques heures, demanda à sa sœur une minute d'entretien. Dès qu'elles furent seules : « Ma chérie, il ne m'appartient pas de te questionner. Mais je devine que tu
as de la peine, que cette peine tu ne peux la confier
à personne et que personne ne pourrait la soulager. Je te remercie de toute mon âme pour l'exquise bonté que toi et Julien m'avez toujours témoignée. Vous me permettez de me marier selon mon cœur et je ne l'oublierai jamais. Et maintenant, grande sœur, embrassons-nous, de toutes nos forces comme si j'étais encore ta petite fille. »
Ce petit discours, très sincère, qui ne sentait pas la leçon apprise, à peine terminé, Jeanne se jeta dans les bras de Ghristiane. Elle serra contre elle un cœur puissant et brisé dont les battements irréguliers trahissaient la souffrance ; elle sentit un flot de larmes tièdes qui coulaient sur les joues tremblantes de son aînée. N'aurait-elle pas eu des lueurs sur la cause profonde de cet amer chagrin, qu'elle eût, en cette minute, compris.
Après s'être si longtemps préparée au choc que lui serait la vue de François, la jeune femme fut étonnée de son courage. Elle put lui tendre la main avec un mot aimable et un semblant de sourire. Lui, en revanche, était fort pâle, plus beau encore que de coutume dans sa correcte redingote, portée comme lui seul savait le faire et relevée par une cravate claire. On était en public et observé. Sa voix chantante mêlait les syllabes, il se mordait
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les lèvres après chaque phrase. Bréauté, lui aussi, revenait pour la première fois chez ses amis depuis la scène absurde que lui avait faite Julien. Il exagérait son bredouillement, mangeait une bouillie de mots incompréhensibles. Avec tout cela il était rouge et il sentait Teau-de-vie. Il avait voulu vaincre sa timidité. Son chapeau haut de forme lui donnait Tair d'un prestidigitateur, ses gants noirs paraissaient trop longs pour ses mains.
Dutemps arriva un peu en retard, accompagné de Guy Déverin. Loin d'avoir rajeuni de vingt ans dans le commerce de son Espagnole, ainsi qu'il le répétait volontiers, il s'était en quelques semaines creusé comme un saule, selon l'expression pittoresque de François de Rovel, observateur implacable des transformations physiques. Cette maigreur lui seyait. Tandis que le gros Guy donnait à Christiane des nouvelles des Saint-Egly qu'on retrouverait à l'église, puis au déjeuner, Dutemps, prenant Sauvineau à l'écart, lui disait : « C'est pour demain soir... Je vous invite à dîner chez moi.
— Et ta famille?
— Hélène est toujours en Bourgogne. Paul et Jacques se baladent. Les concierges monteront et
serviront le dîner, puis disparaîtront. Moi j'irai coucher boulevard Raspail.
— J'ai peur — dit Julien. — Si ton expérience allait mal tourner.
— Veux-tu me ficher la paix... Je te répète que je n'ai pas un insuccès. Alors c'est entendu. Je compte sur vous. »
Il rejoignit le groupe de François de Rovel, Henri, Jeanne et Bréauté, puis s'écria en reculant et montrant les fiancés : « Le beau couple... On doit être impatient que les cérémonies soient achevées quand on est campé comme ça! »
La plaisanterie parut un peu grosse... mais venant d'un médecin... D'ailleurs, la grâce florentine de Jeanne Aimeril et la vigueur alerte de son brun fiancé composaient en effet un charmant assemblage. On pouvait bien se moquer d'eux, les admirer, les interpeller. Ils ne répondaient pas, ils ne voyaient pas, ils n'entendaient pas. Ils habitaient cette petite étoile filante et flambante du grand bonheur à deux, où le séjour est bref mais égoïste et dont la trajectoire subite est en dehors des autres existences.
A cet instant Pierre-Marie entra, tout en blanc, son livre de messe à la main. Cela fit diversion, iet
jusqu'au départ pour la mairie sa petite silhouette de follet bien sage, ses propos imprévus furent une échappatoire heureuse aux préoccupations trop lourdes des principaux assistants. Un adjoint remplaçant le mairebâcla cette formalité civile qui n'a ni prolongation ni grandeur, dont la fragilité et la sécheresse apparaissent mieux encore depuis le divorce. En revanche, la cérémonie à l'église, où le père Maxence officiait, fut harmonieuse et touchante. Le protocole fit qu'en passant à la sacristie Christiane donna le bras à François de Rovel. Elle s'appliquait à ne pas s'appuyer, évitant son regard qu'elle supposait chargé de reproches, car elle avait manqué à toutes leurs conventions. Elle faisait le vide dans son esprit. Il semblait ne s'apercevoir de rien, délivrait sa robe d'une chaise autour de laquelle elle s'était enroulée, souriait, s'enquêrait de ses projets d'hiver : « Je pense que nous allons partir au bord de la mer.
— En cette saison?
, — Oui, dans le Midi... pour plusieurs mois.
— Excellente idée. »
Une minute après, comme ils prenaient place pour le défilé obligatoire des amis et parents, elle sentit que son partenaire lui glissait entre les doigts
un petit objet froid. C'était l'anneau qu'elle lui avait remis en souvenir au matin de leurs brèves amours. Elle crut qu'une lame de couteau lui incisait le cœur. Elle eut la force néanmoins d'insérer, d'un geste lent et discret, l'anneau sous son gant... « Bonjour, chèrre, et tous mes compliments», dit une voix qui roulait les r. C'était Lola de Vie, très simplement mise par extraordinaire et d'autant plus jolie, avec sa poitrine lourde, son corps de bayadère, sa démarche harmonieuse. Elle embrassa Pierrinet qui rougit de plaisir et murmura tout bas : « Oh ! madame ! » salua Julien, François et Dutemps avec une chaude et malicieuse amabilité, esquiva le reste de l'assistance. Derrière elle venait Milouard, empressé, sournois et chafouin. Il ramassait couramment sous la table — ou plutôt sous le lit — les miettes du triste festin de son ami et confrère. Elle le traitait aussi comme sa chose et lui infligeait ses humeurs catalanes. Dutemps bondit : « Mademoiselle... Lola... ma chère. » Elle se retourna, déjà courroucée :« Quoi donc?... »
— Bien entendu, vous déjeunez chez Antonin.
— Ah oui ! c'est vrai, je suis invitée. L'adresse?...
— 64, rue de Médicis... Je vais monter dans votre voiture.
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— Pour cela non. Vous me compromettez assez de toutes les manières. Milouard me mènera... »
Rageant mais penaud, Amédée Dutemps vint reprendre sa place de figurant. Ce manège rapide n'avait pas échappé à François, qui regarda Ghristiane. Ayant l'occasion de sourire ensemble, ils en profitèrent pour se sourire.
Une foule de relations connues ou inconnues passaient devant eux, et l'on en apercevait d'autres dans le fond, derrière le suisse, les femmes rouges et comprimées, les hommes tenant leurs chapeaux au bout de leurs cannes. François murmura pour tous et pour personne : « C'est toujours laid, beaucoup de messieurs. » Elle répliqua sur le même ton : « Un seul monsieur aussi peut être laid. » Justement la victime Adolphe se dressait devant eux avec sa mine de zozo trompé, son grand front ridé, son air interrogateur. Puis venaient deux terribles spectres : Marie Saint-Egly, Parque chargée de bijoux, Valentine Sandral, desséchée comme un hippocampe, l'œil mauvais. Devant son amant elle se détourna, feignit de trouver très drôle une ânerie que lui soufflait un mondain pareil à une pomme de terre gâtée. Ghristiane ententendit le susurrement de son voisin : « Tiens, deux