‹ La mésentente, roman de moeurs conjugalesChapitre 16 sur 22 · LA WÉSE>'TE.\TE · texte numérisé non relu

LA WÉSE>'TE.\TE

permissions de Purgatoire... « Cette fois elle garda son sérieux.

Plus attentive, elle eût pu remarquer le passage rapide, tel que d'une petite truite remontant le courant, d'une enfant du faubourg bien attifée, aux yeux rieurs, à laquelle le beau Montmartrois adressa le salut d'une paupière complice. C'était la délurée Brigande, curieuse du somptueux mariage et de la tête qu'y faisait son amoureux. Elle devait lui dire le soir entre deux baisers : « C'que t'avais l'air de t'amuser! On aurait cru qu'tu posais un pendu au cinéma. »

Le déjeuner chez Bréauté fut gai et somptueux, servi dans le grand cabinet de travail à trois fenêtres qui donnait sur le Luxembourg. Assis en face de sa chère Christiane, entre la mariée et Marie Saint-Egly, le misanthrope semblait heureux. Il plaisantait, mais tellement vite qu'on ne comprenait pas ses blagues, invitait tous les convives à goûter un admirable meursault conservé pour les grandes circonstances, s'en versait à luimême de larges rasades, qu'il vidait en renversant la tête « à la gargoulette ». Son élocution devint plus claire. Il parla, s'adressant à Pierre-Marie, d'un vieux théâtre de Guignol aux grandes ma-

rionnettes artistiquement sculptées qui lui venait d'un de ses oncles, où on jouerait plus la comédie qu'une seule fois... mais quelle fois!...

« Les Ames conjointes/ » cria. Valentine Sandral, invitée malgré la rupture, très éméchée et désirant retourner dans le cœur de Julien le fer du refus de son rôle...

— Non, les Anies disjointes... c'est plus fré... plus fréquent », dit Bréauté avec un rire nerveux, chargé de tant de présages qu'il y eut un silence.

Sauvineau, lui aussi, voyait le monde en rose. Dutemps lui avait promis pour le lendemain la guérison de leur étrange mal conjugal. Ensuite ce serait la vie à deux dans un des plus beaux paysages de France, la calanque marseillaise, avec le cher petit trait d'union Pierrinet, véritable voyage de noces qu'il n'eût pas troqué pour celui de Jeanne et.de Henri de Rovel.

Quand il avait, par quelque plaisanterie sonore, fait rire toute la tablée, il se tournait vers sa femme, lui en faisait hommage. Elle clignait des yeux pour lui faire plaisir, mais elle sentait assez loin d'elle le reproche muet d'autres regards qui l'avaient vue aussi tout entière.

Quand le lendemain Christiane se réveilla, par

un temps humide et triste, elle réfléchit que désormais elle serait seule, en face de son époux, sans le secours de sa tendre petite Jeanne. Cette pensée lui fit froid. Elle se leva pieds nus et alluma le feu. Toutes nos inquiétudes et nos préoccupations dansent dans le halètement de la flamme. Elle s'assit par terre en robe de chambre, devant le foyer, présentant ses mains aux bûches ardentes, s'intéressant à leur incendie, à l'éclatement de l'écorce, à leur fendillement, à leur écroulement. La multitude d'images imprécises qui se rapportent là à notre vie intérieure l'apaisait. Elle était pareille à un blessé qui porte une plaie ouverte, sans pansement. Tout ce dont elle essayait de recouvrir le souvenir de sa faute l'exaspérait. Combien de temps demeura-t-elle dans cette position, elle n'aurait su le dire. Quand elle se releva, une aimantation mystérieuse l'attira vers la fenêtre. A travers les rideaux de vitrage elle aperçut, sur le trottoir d'enface, à l'entrée des Champs- Elysées, la silhouette très reconnaissable de François. Elle crut d'abord à une illusion. Mais non. C'était bien lui, vêtu d'un grand manteau au collet relevé, coiffé d'un chapeau mou, et qui regardait dans sa direction. Il resta ainsi immobile quelques

minutes, puis traversa... -Allait-il entrer?... La sonnette retentit... plus de doute... Elle courut à sa porte, l'entr'ouvrit. Un pas alerte gravissait les marches de Tescalier. Le peintre se faisait introduire chez Julien.

Cette visite n'avait rien d'extraordinaire. Elle pouvait s'expliquer de bien des façons. Mais Ghristiane n'en était pas moins tremblante, énervée, à l'idée que son amant était là, sous son toit, à deux pas d'elle et qu'elle ne devait plus le revoir... le revoir en tête à tête. L'interdiction du père jSIaxence était formelle. Elle avait juré. Le pardon divin était à ce prix. Allait-il tenter quelque ruse, éloigner son camarade Sauvineau, faire remettre une lettre par un serviteur? Fallait-il craindre quelque imprudence? Cependant de toutes les parties du corps de l'amoureuse une multitude de voix s'élevaient, appelant, comme autant d'instruments, le musicien qui savait jouer d'elles. Christiane finit, ô puissance de l'illusion, par se boucher les oreilles, et elle priait à genoux, la tête dans ses mains, avec une douloureuse ferveur.

En se relevant, elle vit son mari debout derrière elle, attendri par sa piété. Elle ne l'avait pas entendu entrer. Il lui dit allégement : « Je viens de

recevoir la visite de notre Don Juan, de François de Rovel. Imagine-toi qu'Henri avait oublié de lui laisser son adresse en partant, et il ne savait où faire suivre le courrier de son frère. Ces jeunes mariés!....

— C'est tout ce qu'il avait à te demander?

— Mais oui... ah! incidemment il s'est informé aussi de l'endroit où nous comptions nous abriter. Je n'avais pas de raison de lui cacher que ce serait vraisemblablement dans la calanque de Sormieu... et j'ai ajouté en matière d'avertissement que nous espérions n'être pas dérangés. C'est ton avis, n'est-ce pas?...

— Tu penses », répondit Christiane.

Sauvineau n'avait pas tout dit. Il fit quelques

pas, allumant une cigarette, regarda une estampe au mur, puis avec une néghgence affectée : « N'oublie pas que nous dînons ce soir en garçons chez Dutemps, rue Tronchet, à 8 heures. C'est promis, et il nous en voudrait de ne pas lui faire ce petit plaisir. »

Christiane, après plusieurs emplettes nécessitées par le prochain voyage, fut exacte au rendez-vous. Quand elle entra dans le cabinet du célèbre docteur, son mari était déjà là, et elle se rappela plus tard l'air de complicité des deux hommes.

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« N'est-ce pas, chérie — dit Julien, — que les lieux changent d'aspect avec les circonstances? Cette pièce sévère où tant de gens viennent livrer leurs secrets les plus intimes, a pris ce soir un air de petite fête, de cabinet particulier. »

Ce n'était pas tout à fait exact. Il flottait dans l'atmosphère quelque chose de grave et de sombre. Mais Christiane ne démentit pas. Dutemps, assis devant son bureau, jouait avec le petit marteau de caoutchouc durci à l'aide duquel les docteurs essaient les réflexes rotuliens des malades. Il invita Christiane à relever sa jupe. Elle rit et obéit, montrant une jambe de déesse. Julien pâlit. Dutemps chercha avec les doigts, sous la robe fine, le lieu d'élection pour le choc, abaissa son marteau d'un coup sec; et la jambe se soulevant oscilla plusieurs fois avant de retomber sur le tabouret.

« Bigre! — fit le clinicien — vous ne manquez pas de tempérament. »

Ensuite il alla chercher dans un coin de sa bibliothèque un grand album de gravures demi-Hcencieuses du xviii^ siècle, et il montrait complaisamm.ent à ses deux invités les Vénus et les Adonis, en y joignant quelques remarques sur les canons comparés de la beauté antique et moderne. A ce

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moment Christiane songea que décidément la fréquentation de Lola de Vie ne lui valait rien. Elle essaya de le ramener au familial par le biais de ses grands garçons et de leurs vocations différentes. Mais Amédée Dutemps répondait du bout des lèvres en s'interrompant pour revenir au « satané bouquin » et à « l'importance de l'harmonie des formes )>.

A huit heures et demie on passa à table. Il y avait des fleurs à la place de Christiane. Julien était à côté d'elle. Dutemps lui faisait vis-à-vis. Au diable l'étiquette. Il voulut à toutes forces leur verser d'un certain quinquina de sa composition auquel il mélangea une poudre apéritive. Suivirent un potage bisque, un homard à l'américaine, un poulet au curry, une salade de piments verts, le tout arrosé d'un Champagne sec et frappé. La jeune femme sentait sa tête tourner. Elle entendait à travers un brouillard agréable les plaisanteries assez vives de son mari et du parrain. Elle-même se laissait aller à rire, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. La cible de ces messieurs était un absent, Bréauté, dont on racontait l'histoire suivante. Il avait adopté une petite raccrocheuse du boulevard Saint-Michel, toujours la même, à

laquelle il léguait — disait-il — par testament trois mille francs de rentes, sous la condition expresse qu'elle continuerait son métier. Cette idée était bien de lui. Christiane trouvait cette disposition abominable, indigne du vieux brave homme qu'était, en dépit de ses manies, Antonin. Là-dessus, Dutemps fort éméché se livra à un certain nombre de considérations matérialistes sur les variations du moral et de Fimmoral qu'il n'avait même pas le mérite d'inventer à mesure, car elles lui avaient été soufflées par Milouard. La jeune femme ne put s'empêcher de remarquer que le cynisme lui allait mal, ainsi qu'un déguisement emprunté.

Au dessert, Sauvineau était rouge, il avait pris les jambes de sa femme entre les siennes, comme un étudiant qui se targue de sa première conquête. Elle le laissait faire. Elle n'avait pas la force de se dégager et elle voulait éviter une scène. Elle éprouvait une sorte de béatitude traversée de . flammes étranges. Les objets dansaient devant ses yeux ainsi que le visage tourmenté de son vis-à-vis.

Il fallut tout de même, au bout d'une heure et demie, sortir de table. Dutemps se leva lourdement, alla voir si le concierge et sa femme, qui avaient

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assuré le service jusqu'au fromage et aux liqueurs, venaient de quitter l'appartement où ils avaient ordre de ne pas rentrer avant le lendemain matin. Alors, s'approchant de ses invités et leur mettant à chacun la main sur l'épaule : « Mes petits, je ne vous prends pas en traître, et voilà ce dont il s'agit. Vous, Christiane, depuis quelques mois, avez une tendance à repousser votre mari. Toi, Julien, en revanche, tu as été faible par amour et tu n'as pas su triompher tout seul d'une petite difficulté passagère. C'est un rien. C'est une bêtise. Entre deux êtres qui s'aiment comme vous vous aimez, ces enfantillages ne comptent pas. Mais il en est comme de ces bobos qu'on doit inciser tout de suite, si l'on veut éviter qu'ils ne dégénèrent par le frottement. Je vous ai conviés ici ce soir, mes enfants, à une réconciliation complète, radicale. Vous étiez venus, chacun de votre côté, me raconter vos ennuis. Je vous ai donné à l'un et à l'autre quelques indications morales, un régime. Il s'agit d'en finir. Vous avez là à côté un grand lit qui vous tend les bras. Je file de mon côté. Au dodo, les tourtereaux, et que ça ne traîne pas! »

Julien s'attendait à ce discours prononcé d'un ton ferme, avec rondeur, et à ce conseil impératif

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présenté comme une chose toute naturelle. Mais Cliristiane était stupide, révoltée. Elle aurait voulu réagir. Ni sa tête embrouillée, ni ses muscles à la fois tendus et las ne se prêtaient à cette réaction. D'ailleurs le temps de rassembler quelques idées, d'ébaucher une vague protestation et Dutemps avait disparu. Le double bruit sec de la clé et du verrou indiqua que c'était pour de bon.

« Allons, ma chérie, » dit Julien, d'un ton décidé.

Il se leva. Elle le suivit avec l'impression d'une bête qui suit le boucher à l'abattoir. Il y avait dans la vaste chambre, ornée de bronzes offerts par les malades, une lampe allumée, un lit ouvert, des pantoufles, des chemises de nuit. Une lumière plus vive venait du cabinet de toilette où l'eau ronflait doucement sur un réchaud de porcelaine au gaz.

Christiane songea : « Le guet-apens dans toute sa hideur... » Une timidité bizarre et comme narcotique lui paralysait la langue et les mouvements, l'inclinait à l'obéissance ou plutôt à la passivité. Que lui^avait-on fait boire pendant le dîner? Elle avait envie de se donner, mais pas à celui-ci, mais pas à Juhen... ni à l'autre... à François... oui plutôt à un inconnu, à un passant, dans les ténèbres.

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C'était horrible, quelque chose comme la grimace automatique de l'amour.

Cependant Julien se préparait vivement, tel un homme pressé de se baigner ou de se noyer... elle ne savait pas. Elle eut une inspiration. Passant dans le cabinet de toilette, elle ouvrit largement le robinet de la cuvette et se trempa la figure dans l'eau froide.

u Christiane, que fais-tu, je t'attends, » appela Julien.

— Me voici... » Elle venait seulement d'ôter son corsage. Elle avait le haut de la gorge et les bras nus et humides. Son engourdissem.ent s'était dissipé. Elle se sentait de nouveau lucide. Elle vit son mari, les yeux égarés, qui s'avançait vers elle comme un ivrogne, avec l'affreuse expression du désir bestial. Elle se recula : « Julien, je t'en supplie, ne m^ perds pas... à jamais... tu m'entends... à jamais... »

Il se penchait, la figure changée par un affreux rire, un rictus de singe. Ç'allait être le viol, préparé, combiné, inéluctable. Elle bondit vers la fenêtre, l'ouvrit, ainsi que les volets, sur la nuit sombre et glacée : x Si tu ne me laisses pas... si tu ne t'en vas pas... tout de suite... Julien... tout

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de suite... je te jure, sur la vie de notre enfant... que je me jette en bas! »

Son ton et ses regards donnaient la mesure de sa tragique sincérité. Il hésita, fit un pas en avant, puis s'arrêta net, vaincu cette fois et sentant la folie de sa tentative : « C'est bien, Christiane, je m'en vais. Pardonne-moi. Dutemps est un vieux serin. C'est lui qui m'avait donné ce mauvais conseil... Ferme la fenêtre. Tu attraperais une pneumonie. Je suis un malheureux, j'ai failli être une brute, mais je ne serai pas un meurtrier. »

Il se rhabilla en deux minutes, sans colère, sortit d'un pas raide, somnambulique. Christiane entendit qu'il ouvrait — Dutemps lui ayant donné un double de son trousseau de clés, — refermait, puis, d'une voix forte, demandait au concierge le cordon. La grande porte retentit. Alors elle respira, comprenant qu'ils avaient échappé tous les deux à un danger de honte et de mort.

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