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CHAPITRE IX

Depuis un mois, Christiane, Julien, Pierre-Marie et Fidèle Galdec étaient installés dans la maison du patron pêcheur Magnan, au fond de la calanque deSormieu. Il leur fallait, pour aller à Marseille par terre, une heure démarche et, par mer, une heure et demie, dans un tout petit bateau à vapeur loué pour la saison. Le premier trajet, avec ses vallonnements, sa vue sur la Méditerranée, était délicieux; le second était admirable, car la sortie de la calanque, entre deux parois de rochers lisses contournés en labyrinthe, aboutissait brusquement au grand large, à l'immensité bleue sous l'azur clair

du décembre méridional. Les fiers îlots blancs qui gardent la vieille cité, à la façon de guerriers de pierre, étincelaient au soleil. De l'horizon soufflait un vent froid qui semblait déplacer des lames de cristal.

Devant la demeure à deux étages, le « Cagnard » ancien et de style provençal, très simple mais très confortable, s'étendait un bois de pins, droits, nets et tous semblables, colonnes végétales calées dans un tuf d'aiguilles tièdes et glissantes. C'est là que, vers midi, Pierrinet, son père et sa mère, venaient recueillir la bonne chaleur incorporée depuis l'été à la résine, respirer l'air salin et parfumé d'écorces, jouaient à courir entre les troncs. Les alignements déviaient sans cesse la perspective toujours rigide, aboutissant toujours à l'eau bleue : « 0 Pu vis de Chavannes! » criait Julien et, saisissant son fils au passage, il l'élevait en riant à bout de bras, le tendait vers cette sérénité dans le beau, comme pour l'imprégner d'art classique. Il disait encore : « Quand on pense que les ibséniens nous ont tant bassinés avec leurs fjords et que nous avons ça à douze heures de Paris! »

Il n'était pas complètement heureux, attendu qu'il vivait sagement en abstinence conjugale.

Mais il était moins malheureux. L'échec du traitement de Dutemps, dans les circonstances dramatiques où il s'était produit, lui avait ouvert les yeux sur la nécessité d'une tactique de prudence remplaçant une tactique de violence. Ghristiane, de son côté, lui avait su gré de sa prompte retraite, de son élan généreux. Ils faisaient chambre à part. Ils évitaient, par un accord tacite, de revenir sur les derniers événements. Leurs rapports quotidiens étaient tendrement amicaux, et un étranger n'eût pas deviné le malentendu physique qui continuait à les séparer : « Ils s'aiment comme du pain », répétait volontiers maître Magnan, avec un soupir. Resté veuf vers la quarantaine, avec un petit garçon de dix ans et une fillette de douze ans, ce Provençal aux yeux de braise, à la face solide et régulière, au teint brun, déplorait amèrement son célibat. Toutes les jolies fdles des environs lui faisaient plus ou moins la cour. Mais il répugnait, dans son bon sens, à donner une marâtre à ses deux enfants. La vie était régulièrement installée au Cagnard. Le matin, levé de bonne heure, Julien, après une petite leçon d'écriture à Pierrinet — qu'il fallait plutôt modérer quant au travail, — s'attelait luimême à sa pièce. La remise des Ames conjointes à

une date indéterminée lui permettait de retoucher et de polir une à une des scènes primitivement un peu négligées ou du moins qu'il croyait telles. Car il était un auteur maniaque, rarement satisfait de son premier jet, et il gâchait ses facultés d'improvisateur par des revenez-y compliqués. Ensuite il soumettait son travail à Christiane, qui approuvait, discutait, rectifiait. Ce leur était un vif plaisir que cette collaboration morale. Elle trompait la faim et la soif amoureuses de Julien. La communion intellectuelle lui donnait pendant quelques heures l'illusion de l'union sensuelle. Mais il y avait là aussi un piège. Car le sujet des Ames conjointes n'était pas sans rapport avec leur propre situation. D'où la nécessité pour la jeune femme d'être prudente et d'éviter des remarques qui eussent été autant de renseignements.

Avant le déjeuner, courte promenade, généralement au bois de pins.

Le temps était soiivent si beau et si tiède qu'on prenait le repas de midi, la fenêtre ouverte. Une cuisinière engagée à Marseille composait ces menus méridionaux qui font la joie des vrais gourmands, les scipions à la poêle aromatisés, la bourride de sardines fraîches, les pommes de terre au coulis

d'ail et de tomates, les incomparables salades de haricots blancs et les petits morceaux de viande grillée ou sautée, bien revenus, bien montés que le palais n'oubliera plus jamais, qui sont liés à l'heure et au paysage. Le tout précédé d'olives noires, de saucisson, de figues confites, arrosé d'un vin blanc du Rhône qui fleure à la fois la brique et la rose.

Mais deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, patron Magnan se réservait la confection de la bouillabaisse; non point de cette purée de poisson et de pain trempé, trop riche, trop lourde, trop épaisse que les restaurants parisiens fabriquent à la demande des faux amateurs. Il s'agissait cette fois de la réelle bouillabaisse de mer, aérée, légère, point pâteuse, à peine safranée, qui porte dans le goût le brusque haut et bas de sa flamme parfumée : (f Hein, elle est bien plaisante », disait le fin marin en la posant lui-même sur la table, car il pensait que la Bretonne Galdec, faite aux soupes sombres « de là-haut », n'avait pas le droit de manier la soupe d'or. Le brave homme ajoutait en regardant alternativement Monsieur et Madame « seulement, que voulez-vous, elle a son bouqet... » Hélas, cela n'avait pas d'importance.

Une grande distraction aussi était la relève des filets en pleine mer. Patron Magnan, à 3 heures du matin, frappait à la porte de Julien, qui frappait à celle de Christiane. Ils s'habillaient vivement, remettant la toilette à plus tard... et en route! Le petit bateau à vapeur les remorquait jusqu'à la sortie de la calanque où les attendait une barque à voiles. Il faisait froid certes, mais, selon le mot des matelots, « sans désespoir ». Ils exprimaient par là, en bons mocos, qu'ils n'avaient point à redouter les sinistres frimas des ponantais. Serrés l'un contre l'autre, sur le banc de bois, dérangés de temps à autre par les manœuvres, Christiane et Julien fraternisaient dans l'admiration émue du ciel où pâlissaient les étoiles, de la mer tantôt huileuse, tantôt rebroussée en lames courtes par un coup de vent. Quelquefois ils frôlaient un récif surmonté d'une croix rappelant un célèbre naufrage. Un mât de navire englouti émergeait encore au-dessus des cadavres décomposés, qui dormaient dans la profondeur et qu'on n'avait pu remonter. Des repères habilement choisis permettaient aux pêcheurs de découvrir les bouées de liège indiquant l'emplacement des filets. Ils les ramenaient alors d'un mouvement cadencé. Dans les mailles frétil-

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laient les rougets, les grondins, les rascasses, que les gros doigts rugueux décrochaient et jetaient sur le plancher. Puis c'étaient les oursins, les palourdes, les crabes, les araignées, la vermine de la mer qu'on projetait dans une caisse à part. Cependant l'aube pointait, montait, éteignant le clignotement des phares, allumant les écailles des poissons, la splendeur vitreuse et molle des méduses, disposant sur la côte des lueurs roses, puis pourprées, puis incandescentes.

« Que c'est beau, ma chérie! » murmurait Julien. Il sentait son corps tiède sous l'étoffe. Il eût voulu la saisir et l'embrasser au ^miheu de ces gars robustes, dans cette barque rude, parmi les saines odeurs marines, devant l'air et devant la lumière. Mais à son regard, à sa réserve pire qu'un retrait, malgré le charme du sourire, il comprenait que c'eût été inutile et dangereux. Alors, comme il arrive, il donnait à son excès de force un tour funèbre et songeait qu'il eût été bon de mourir, en une telle minute, au fond de cette belle eau oublieuse, froide aussi, et bercé par elle.

Christiane, en quittant Paris, en s'éloignant de Françoisj avait d'abord éprouvé une sorte de soulagement. Elle ne risquerait plus de le rencontrer.

Elle n'aurait plus rillusion de son visage à chaque tournant de rue. C'est une grande chose, même en amour, que le dépaysement, non par la distraction qu'il apporte, mais par le trouble qu'il jette dans les habitudes. Cette absence matérielle achevait de séparer la faute unique de la possibilité d'une rechute. Elle laissait aux dernières ondes physiques et morales le temps de s'écarter, de se dissoudre.

Mais, à peine une semaine après l'arrivée à Sormieu, commençait un nouveau tourment que la pécheresse n'avait point prévu et qui, léger d'abord, tournait peu à peu à l'obsession et au supplice : le besoin de l'aveu. Une passion comme celle qu'avait subie en quelques semaines la sage Christiane, en triomphant de l'honneur et du scrupule religieux, constitue, au point de vue mental, un empoisonnement véritable. Il s'agissait maintenant d'éliminer et l'aveu fait partie de l'élimination. En vain s'objectait-elle sa confession, par laquelle sa conscience devait être désormais en repos. En vain évoquait-elle l'effet peut-être mortel d'une semblable révélation sur son mari, assez malheureux comme cela. Plus elle essayait de se dire que le passé était le passé et qu'il importait d'apaiser le présent en vue de l'avenir, plus elle sentait au

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bout de ses lèvres les mots irrémédiables, les paroles qui tuent.

Elle était infiniment sensible aux spectacles naturels. Dutemps la traitait volontiers de grande absorbante et c'était vrai. Les couleurs, les parfums, les sons, les voix surtout pénétraient en elle à certaines minutes, jusqu'à ce point où le réel exaspéré tourne à l'hallucination. Ces minutes-là étaient les plus redoutables. Son secret lui pesait alors, comme une pierre posée sur son expansion. Elle avait envie de la rejeter, d'être libre vis-à-vis de Julien, sans réticence et sans lâcheté. Il lui fallait se cramponner au silence comme le vertigineux s'appuie à la muraille.

Un jour, pour se distraire et distraire Pierrinet, ils avaient été déjeuner en automobile à Aigues- Mortes. Ils avaient longé la Camargue par un temps royal. Le soleil faisait étinceler les « clairs » à l'horizon ainsi que des lames de sabre. Des vols de flamants et de canards sauvages passaient dans le ciel rose. Une température exceptionnellement douce semblait tromper la nature sur la saison, et les mille petits bruits de l'été commençaient à frémir dans les roseaux. Ainsi parfois, en ces climats pitivilégiés, le Grand Pan se réveille en avance, regarde au-

tour de lui, essaie quelques modulations sur sa flûte, puis, s'apercevant de son erreur, se rendort jusqu'à l'avril prochain. Ils revenaient à la chute du jour, par Sylveréal où il y a un pont de bateaux noirs. Une courte panne leur permit de descendre de voiture. Tandis que Pierrinet travaillait avec le chauffeur, Christiane et Julien s'avancèrent dans la campagne dénudée, sur laquelle soufflait une bise froide. Un corbeau croassait, vieux rabâcheur. Là-bas l'astre de la vie, en plongeant au milieu des vapeurs palustres, les colorait de violet et de pourpre. Sa lumière s'égouttait lourdement en franges ocreuses sur lesquelles gagnait la nuit: «Ah! Julien, mon cher mari! » murmura la jeune femme défaillante.

Toujours à l'affût du miracle, il crut que ce soupir et cette langueur signifiaient la guérison conjugale. La saisissant par les poignets avec une expression passionnée, il répondit : « Alors, Christiane, alors?... » et il attendait qu'elle tombât dans ses bras, comme dans les Ames conjointes, avec un grand cri de vaincue victorieuse. Elle tremblait de la tête aux pieds, comme si la fièvre des marécages l'avait saisie et passait par son cœur; elle continua : « Veux-tu savoir?...

— Oui, oui, de toute mon âme, ô ma bien-aimée, je veux savoir. Délivre-moi du mystère qui me tue... délivre-nous... Rends-moi la joie et la fierté! »

Elle comprit sa méprise. Quelques paroles de plus et il allait tomber de l'espérance dans un désespoir motivé qui pourrait s'attacher à un nom, à une figure, qui deviendrait implacable. C'étaient, vers la chute du jour, avec la fureur et la haine, la folie peut-être qui la tentait sous le masque de l'abandon. Elle eut, cette fois encore, la force de se contenir et, tandis qu'il l'attirait contre lui, qu'elle sentait sur ses lèvres scellées deux lèvres brûlantes et balbutiantes, elle murmurait : « Plus tard, plus tard... patience encore... »

Et elle ne savait plus s'il s'agissait du don d'ellemême ou d'une révélation inutile qui les arracherait pour toujours l'un à l'autre.

A peine endormie, elle était en proie à un songe, toujours le même, qui trahissait sa préoccupation. Elle ne se rappelait plus, dans ce rêve, si elle avait appartenu ou non à François. Elle interrogeait son mari, qui tenait la clé de ce cruel problème, mais la lui refusait en secouant la tête d'un air las. Elle le suppliait. Elle le suivait dans des pays étranges, sous des ciels mornes, fatiguée, brisée, implorante.

II fallait qu'elle fût fixée sur sa faute. De là dépendait pour elle un grand bonheur ou un grand malheur mystérieux auquel était mêlé son enfant. Mais Julien, insensible et dur, continuait à marcher sans répondre. Elle se réveillait cependant... Où était-elle?... Lentement elle se rendait compte. Pareille au criminel, qui rentre brusquement dans la conscience de son crime, elle retrouvait sa certitude immobile, ainsi qu'un fantôme assis sur son lit. Elle avait été à François. Il l'avait tenue, toute une nuit, semblable à celle-ci, contre son corps.

Les courts répits de solitude que lui faisaient les jeux de Pierrinet avec Antoine et Ninette, le fds et la fille de patron Magnan, elle les employait à user son secret. Julien travaillait à sa pièce. Elle partait seule dans le bois de pins, et elle répétait tout haut son aveu pour les arbres et pour les insectes, pour le ciel bleu, pour l'eau bleue visible. Mais parler ainsi à la nature, c'est une illusion romantique morte, c'est boire dans un gobelet vide. La soif n'en est point étanchée. L'écho nous restitue ce qu'on lui donne. Parfois elle allait jusqu'au rivage, jusqu'à l'onde sans rides de la calanque, et, s'adressant à son mari absent : « Julien, pardonnemoi, je t'ai trompé avec ton ami François de Rovel...

Pardonne, Julien... » Ces mots à peine prononcés, elle en sentait la comédie et il lui semblait monstrueux, impossible de vivre ainsi toujours en état de mensonge.

Les anciens parlaient du Léthé, fleuve d'oubli. Elle eût payé de dix ans de sa vie quelques gouttes du liquide prodigieux. Elle comprenait comment une première faute peut mener au dévergondage par le désir de la mêler à d'autres, de la recouvrir, de l'éparpiller. Son unique rencontre avec François était nette comme un dessin de maître, sans retouches, sans estompage... une statue sur un promontoire. Lui faudrait-il traverser la vieillesse avec cette image implacable au fond des yeux?

Les distractions venant du dehors étaient rares. Jeanne et Henri de Rovel écrivaient peu. Ils abusaient des cartes postales, où une photographie impersonnelle que l'on ne regarde guère tient la place d'une description ou d'un récit. Leur voyage de nocefi en Espagne et au Maroc se prolongeait. Ils promettaient de s'arrêter au retour, en janvier, pendant quelques jours au Cagnard. Les lettres de Bréauté, courtes et insignifiantes, exprimaient une amertume croissante et un découragement, un dégoût sans remède. Avec l'ignorance des vieux

garçons, il 'envoyait à Pierrinet de magnifiques jouets de salon mécaniques et compliqués, dont l'enfant et ses petits amis rustiques faisaient aussitôt des jouets de plein air, en les détraquant et les simplifiant. Le docteur Dutemps boudait ses clients rebelles. Il leur en voulait de son essai malheureux et de ce qu'ils n'avaient pas ajouté un succès de plus à sa statistique, à l'actif de sa méthode de « coercition conjugale ». En revanche, Hélène Dutemps donnait assez régulièrement à Christiane de navrants détails sur l'emprise de plus en plus serrée de Lola de Vie. Le savant vivait ouvertement avec elle boulevard Raspail, Il ne venait plus rue Tronchet que pour ses consultations, La perfide trahison de Milouard était la fable des hôpitaux. Jacques et Paul Dutemps inquiétaient leur mère par leur irritation contre l'Espagnole. Ils ne parlaient de rien moins que de la menacer ou de l'assommer si elle ne renonçait pas à leur père. C'était, par la faute d'une étrangère, la destruction complète de la famille la plus unie,, la plus heureuse.

Un matin, Julien apparut, tenant à la main une lettre dont Christiane, à distance, reconnut aussitôt l'écriture : « Tiens, un revenant! Cet animal de

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François de Rovel, qui, depuis qu'il est' notre allié, ne nous donnait plus signe de vie... Il ne me raconte d'ailleurs rien d'intéressant... quelques lignes seulement pour se plaindre du silence d'Henri et de Jeanne. Je sais qu'ils ne le gâtent pas plus que nous. C'est étonnant combien ce dévergondé a le style prudhommesque et rangé. Ah! Fliypocrisie slave, on la retrouve même après toute une carrière de Montmartrois.

— Montre », dit-elle d'un air détaché.

Tout de suite son regard fut attiré par une date soulignée deux fois en tête de la feuille bleutée :

22 décembre. C'était en effet la nuit du 22 au

23 septembre qu'elle avait passée en compagnie de François. Celui-ci avait supposé, comme il était arrivé, que son mari montrerait la lettre. Il rappelait à sa maîtresse le chiffre adorable et fatal. Afin de cacher son trouble, elle répéta : « Oui, c'est insignifiant », et jeta le bout de papier soigneusement à côté du feu allumé. Julien parti, elle le ramassa, s'enferma dans sa chambre, le défroissa et l'étudia minutieusement. EJle connaissait l'écriture veule et négligente de François. Il disait quelquefois « la plume n'est pas mon affaire », et c'était vrai. Il formait à peine les traits, sautait la

moitié des syllabes, écrivait en abréviation « voltrement » pour volontairement » et « svenir » pour « souvenir ». Mais il excellait à intercaler un signe conventionnel ou un rébus amoureux dans une page d'aspect innocent. Ghristiane cherchait ce chiffre sentimental. Elle ne fut pas longue à le découvrir. La lettre, parfaitement banale, était divisée en sept petits paragraphes dont chacun commençait par une majuscule J. E. T. A. I. M. E. Elle glissa l'audacieux message entre ses seins. Il est doux et cruel d'être brûlée en secret par la voix écrite de celui que l'on n'a plus le droit de revoir. Galendal, la fête de Noël, était célébrée traditionnellement chez maître Magnan. Il y eut ce soir-là sur la table les plats maigres de rigueur avant la messe de minuit, le poisson, les escargots^ la tarte à l'anchois, les épinards. Pierrinet et ses petits amis Antoine et Ninette étaient ^de la bombance, ainsi que les parents de l'hôte, un vieux et une vieille aux magnifiques visages cuits par le métier et le temps, une sœur d'une grande beauté, brune et pâle. Julien fut très gai, chanta au refrain les vieux airs provençaux, et Ghristiane, dominant sa mélancolie, ne pouvait s'empêcher d'admirer sa cordialité si souple et si vraie, sa façon

allègre de fraterniser avec la grandeur discrète des paysans et des pêcheurs. Car ceux qui croient « se pencher vers les humbles «, comme ils disent orgueilleusement, sont plus odieux encore que ceux qui veulent ignorer le peuple. Sauvineau. lui, était de plain-pied. Bon dramaturge, bon observateur, sauf de ce qui se passait chez lui, il participait aux milieux etil était'sympathique àtous.

Ensuite on alla à la messe, dans une chapelle du voisinage où l'office fut célébré avec la magnificence des cœurs simples et écouté avec recueillement. Christiane pria longtemps et ardemment pour le bonheur de son ménage, pour l'oubli.

Au retour et comme maître Magnan et Fidèle Galdec marchaient l'un près de l'autre, à demi éclairés par la lanterne que portait le pêcheur, la jeune femme, à l'harmonie rapprochée de leurs deux silhouettes, eut l'intuition qu'ils s'aimaient. Depuis quelque temps il flottait dans la petite maison une atmosphère de désir partagé. Le pauvre Galdec, là-bas, dans son port breton, était évidemment bien loin de supposer la menace suspendue au-dessus de lui, mais sans doute mieux renseigné se serait-il consolé de son côté. Que Julien n'en faisait-il autant!

Arrivés au « Cagnard », on se 'sépara. Pierrinet embrassa ses petits amis. Les époux rentrèrent chacun dans leur chambre. Christiane, après avoir réfléchi quelques instants, assise sur son lit, comme c'était son habitude, commençait à se déshabiller, quand elle remarqua une persienne mal attachée qui battait sous l'action du vent. Elle ouvrit sa fenêtre pour la fixer. Elle aperçut, au fond de la ruelle sombre, maître Magnan qui serrait Fidèle dans ses bras. Elle tressaillit.

Elle voulut dormir, mais le sommeil ne venait pas. Soudain, dans le silence de la maison, elle entendit un bruit sourd où, avec un peu d'attention, elle reconnut un gémissement. Gela partait de la chambre de Julien. Elle s'avança doucement, sur la pointe des pieds, le long de l'étroit corridor, jusqu'à la porte de son mari, se pencha. Il n'y avait pas de clé dans la serrure. Elle aperçut alors — et elle ne devait jamais oublier ce spectacle — Julien comme écroulé, la tête entre ses mains, sur sa table de travail où brûlait une grande bougie de Noël. A côté de lui, son revolver sorti de sa gaine, et comme tout préparé pour le suicide. C'était cela, sa consolation!

A cette vue une affreuse émotion saisit la jeune

femme. Elle remercia la Providence qui lui permettait d'empêcher un irréparable malheur. Mais, vis-à-vis de son mari, elle devait n'avoir rien vu. Elle frappa très légèrement : « Julien! c'est moi... »

Il y eut un mouvement brusque. Elle comprit qu'il avait reconnu sa voix et qu'il cachait son arme. Elle reprit sur le même ton : « Julien! c'est moi )>, puis, bien décidée, le corps toujours rebelle, mais le cœur débordant de pitié, elle entra.

Les jours qui suivirent apportèrent, avec leur mensonge, un grand soulagement. Cliristiane avait conscience qu'elle expiait et cela diminuait en elle le besoin si cruel de l'aveu. Julien croyait le miracle accompli. Le plus difficile pour sa femme était de se maintenir au diapason de sa joie, de son exubérance, car elle n'osait plus maintenant, sous peine d'une catastrophe, le détromper. Elle se privait même d'alléguer comme jadis une migraine ou une insomnie. Elle devait jouer jusqu'au bout, et en conscience, et fréquemment, le rôle ardu d'amoureuse malgré soi, sous des yeux inquiets qui auraient décelé la moindre défaillance. Aucun homme ne serait capable d'un tel effort. Mais la femme a en elle, pour le bien comme pour le mal, d'infinies ressources de ruse.

Tout ce qu'elle avait pu maintenir, — en alléguant la nécessité de dissimuler une réconciliation qui eût présumé une rupture antérieure — c'était la séparation des chambres. Dès le matin, elle trouvait à sa porte des fleurs et une pièce de vers exaltée que son mari avait composée la veille en la quittant. Elle respirait les fleurs, elle les mettait dans l'eau. Elle lisait les vers et les plaçait sur son cœur — car elle avait brûlé la lettre de François. Elle espérait, par les apparences de l'amour, arriver à sa réalité. Laissant à la maison Pierrinet, qui d'ailleurs était ivre de camaraderie et de gambades émancipées, ils allaient tous deux se promener au bord de la calanque, ou en mer, ou vers Marseille.

Julien, à tout hasard, s'était muni des poètes ardents et divins que la Provence a donnés à la France dans la deuxième moitié du xix^ siècle. Il les lisait à Ghristiane au milieu des paj'^sages mêmes où ils avaient été conçus. Il comprenait assez bien le provençal pour restituer à la traduction française la couleur, la césure et la cadence de l'original. Chacun avec sa voix, le grand ^Mistral, le sensible Aubanel et le familier Roumanille ont chanté l'amour harmonieux des races latines, filles

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de l'unité et du soleil. En eux rien de malade, rien de douteux, rien de pervers. La douleur même est saine et crie comme la joie, dans un air salubre, sous un ciel limpide, hors d'un cœur traditionnel et pur.

On choisissait le site approprié, l'heure favorable à l'évocation de la douce Mireille, de l'intrépide Calendal, de la brune Zani. Chaudement vêtus, les deux époux, si le vent soufflait, se mettaient à l'abri des cyprès ou d'un mur, ou même entraient dans une auberge dont la vue donne sur la campagne. Mais leur refuge préféré, c'était le Creux tiède d'un rocher devant la mer. Avec fièvre et admiration Sauvineau commençait à lire. Il nuançait merveilleusement, sans cabotinage, comme quelqu'un qui sent jusqu'au fond, et il communiquait à sa chère femme le frisson transmis par les jnagiciens. Mais hélas, quelqu'efïort qu'elle fit, c'était invariablement à François qu'elle rapportait l'extase de Mireille ou les soupirs du poète de Zani, c'était là-bas en haut de Montmartre, dans l'atelier maléficieux ou chez elle, dans la brumeuse maison, qu'elle localisait ces cris de passion, ces regrets, cette nostalgie brûlante.

Le lecteur ne s'en doutait pas, tant l'illusion

pétrit les hommes. A certains passages plus pénétrants encore, ainsi que des flèches trempées de miel, il se penchait sur son adorée, achevait le vers dans un baiser. Elle se prêtait à cette caresse lyrique avec un tressaillement double que Julien ne pouvait comprendre et qui allait jusqu'à diviser l'âme.

Il revenait, la tenant par la taille, dans la chute vive et rousse du jour, comparant le malheur d'hier au bonheur d'à présent, parlant à sa chérie de l'indifférence sensuelle de Christiane comme d'un mal complètement guéri, dont il avait héroïquement souffert. Il n'ajoutait pas « jusqu'à me tuer », mais elle évoquait aussitôt sa silhouette tragique sous la bougie, et elle puisait dans cette vision le courage nécessaire à des réponses du même ton, à un rassurant frôlement de tout son être.

Ils dînaient maintenant à une très petite table, en face l'un de l'autre, les jambes mêlées, sans écouter les récits enchanteurs que Pierrinet, gaillard et bruni, faisait de sa journée, de ses rustiques compagnons, des coquillages ramassés, des animaux rencontrés. Tandis que son père découvrait l'amour, hélas! le petit Parisien découvrait la nature. Du

coup sa précocité diminuait. Il avouait ne presque

plus composer de chansons : « Celles de la mer sont beaucoup plus belles... » répétait-il, un os à la main, les paupières déjà touchées par le marchand de sable. Fidèle Galdec, retenue par Magnan, venait le chercher vers neuf heures, allait le coucher, puis courait aussitôt sournoisement, comme une bête sauvage, rejoindre son amant; et le père et la mère fermaient les yeux, car ils n'étaient pas .si loin de l'enfant qu'ils ne pussent contrôler son sommeil. Cette surveillance était le dernier alibi de Christiane. Elle allait le voir dormir, le beau petit, dans son lit, tandis que Julien se déshabillait et elle restait là le plus longtemps possible, penchée sur ce souffle régulier, avec des yeux de mère, une volonté d'épouse, plus amante que mère et que femme. Julien impatient venait la rejoindre. Elle obtenait qu'il restât là quelques minutes encore, tenant sa main, charmé par le plus doux des spectacles, celui de l'innocence qui s'abandonne. Mais tout a une fin et peu à peu il la ramenait, avec une tendresse impérieuse, à un devoir qu'il croyait une extase.

Ainsi le temps passait, éparpillant sur eux le contenu de sa corbeille de cendres chaudes.

Un soir qu'ils rentraient de la ville, ils aperçu-

rent une automobile trépidant devant le Cagnard. Un gros bonhomme réjoui et glabre, une élégante silhouette enveloppée de voiles bleus demandaient des explications à patron Magnan. Ils reconnurent, non sans horreur. Pichet, directeur du Théâtre Moderne, et Valentine Sandral qui venaient les relancer jusqu'à Sormieu pour leur parler des Ames conjointes.

Il leur fallut faire les aimables et les sucrés, accueillir gracieusement ces raseurs, si profondément en discordance avec le paysage et les sentiments, leur servir des rafraîchissements qu'ils buvaient de trois quarts comme au théâtre, en exposant leur petite affaire. Réconciliée avec Inexistence, depuis que l'amour tout neuf de Pichet la consolait des dédains de François de Rovel, Valentine Sandral voulait jouer maintenant le plus tôt possible les Ames conjointes. Elle sentait son rôle, elle l'avait dans le sang, elle en rêvait la nuit. Il le lui fallait là, tout de suite, définitif et sans retouches. Son auteur tenait dans ses mains sa vie ou sa mort.

Elle racontait ces balivernes très vite, en écartant puis ramenant ses voiles de gaze, avec des parenthèses admiratives pour le paysage, l'installa-

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tion, le vin blanc et la limonade, Pierrinet, que sa mère, par précaution, envoya rejoindre ses petits amis. Sa bouche fatiguée faisait une plaie rouge sous sonnez court et gras de fard, au-dessus de son long menton de chèvre juive. Comme Julien hésitait, tiraillé par des sentiments divers, elle implorait l'aide de Christiane : « N'est-ce pas, madame, que j'ai raison? N'est-ce pas qu'il faut qu'il m'écoute? » avec une moue enfarinée de vieille petite fille qui demande du susucre et du lolo.

Pichet gravement venait à son aide. Il parlait entre des joues énormes comme Éole dans les allégories, et son discours était vide et enfïé à la façon de celui du vent. Le vaudeville qui avait remplacé les Ames battait déjà de l'aile. La recette était tombée de quatre mille à deux mille cinq cents. Ensuite une reprise quelconque ferait les deux mois nécessaires aux répétitions. D'autre part le moment de Pâques était pour une nouveauté — et quelle nouveauté! — la saison favorable : « Je vais vous monter ça..., quel bijou!... N'est-ce pas, Valentine?... J'ai déjà commandé les maquettes. Pigez-moi un peu ce lac Majeur. »

Il sortit de sa poche un rouleau, l'étala sur la table soigneusement, avec des doigts gras. Il répé-

tait à chaque instant : « Hein, mon ami... oui, ami..,, que dites-vous, amie?», s'adressant tantôt à Julien, tantôt à la Sandral avec une camaraderie larmoyante. C'était un sentimental, car il avait été douze fois trompé, au cours de douze liaisons différentes, dans les circonstances les plus diverses, et il expliquait, par des allusions fort délicates, que son renouveau d'amour porterait bonheur à la nouvelle pièce. Montrant ses cheveux poivre et sel et encore plus sel que poivre : « J'ai l'âge de la dernière illusion. Je la cueille de toutes mes forces. Laissez-moi cueillir en même temps votre triomphe. »

Il est impossible de ne pas retenir des gens qui viennent de si loin et qui s'aiment tant. Pichet et sa Valentine eussent pu rentrer coucher à Marseille, mais ils préférèrent, en battant des mains, louer une chambre, « un nid » disaient-ils, dans une maison voisine. 1 andis que leur chauffeur, arsouille de Paris goguenard et dégourdi, procédait à leur installation, tandis qu'on allongeait le repas d'une magnifique langouste fraîchement pêchée et toute vive, ils déballaient les derniers potins.

Antonin Bréauté dégringolait, physiquement et moralement. On le rencontrait le soir sur le

boul'Mich, ivre-mort comme un vieil étudiant, au bras d'une fille de brasserie devenue pierreuse, toujours sombre, toujours amer et convaincu de l'hostilité du genre humain à son endroit. Valentine, qui donnait ces détails, ajoutait : « Je sacrifierais cinq ans de ma vie pour le tirer de là. J'ai essayé de lui faire de la morale. J'ai été le sermonner jusque chez lui, dans ce magnifique appartement où il nous a offert un si bon déjeuner le jour du mariage de votre sœur, madame... Ce qu'il m'a envoyé balader... ah! mes enfants, j'en cours encore!... Quel dommage, un si beau talent, si réel, si sobre, si bien en chair... »

— Tout os. tout muscles... mais un peu noir, opina Pichet.

— On raconte qu'il y a dans son existence un amour malheureux pour une femme du monde. Avez-vous entendu parler de ça, madame? »

C'était la gaffe. Julien fronça le sourcil, se demandant si c'était, chez la cabotine, bêtise ou rosserie. Christiane répondit simplement : « Non mademoiselle, mais c'est fort possible, Bréauté a si bon cœur...

— Oh pour ça!... Imaginez que quand j'avais ma scarlatine... vous vous rappelez, Pichet, il y a

deux ans... il venait, me voir deux fois par jour, et il m'apportait des brassées de fleurs, le pauvre cher. Moi d'abord, je suis reconnaissante autant que je suis vindicative. Je n'oublie ni le bien ni le mal... »

Suivirent de multiples exemples à l'appui. Depuis le début du diner, Ghristiane attendait le tour de François et se préparait à l'indifférence. Mais ce fut d'abord celui de Dutemps. Pichet, ayant eu mal aux reins, était allé le consulter. Il ne l'avait pas trouvé rue Tronchet. Il avait dû y retourner deux fois. La troisième, le docteur l'avait reçu fort aimablement, gardé deux heures dans son cabinet et lui avait demandé ensuite, comme la chose la plus naturelle du monde, d'engager Lola de Vie au Théâtre Moderne aux appointements de deux mille francs par mois : « C'est moi qui paierai », ajoutait-il avec fébrilité. Pichet, pris à l'improviste, se défendait comme il pouvait, alléguait qu'il jouait des comédies ou des drames sans chant, danse ni ballet d'aucune sorte. Mais le savant s'entêtait : « Qu'à cela ne tienne. Je prierai Sauvineau d'intercaler un divertissement dans ses Ames conjointes. »

Cette idée baroque fit rire. Mais elle dénotait

26 i LA MESENTENTE

chez le parrain un degré de passion peu rassurant. D'ailleurs, il avait changé même physiquement, beaucoup maigri, et son attendrissement, aussitôt qu'il était question de Lola, tournait au gâtisme. Il insistait encore en raccompagnant Pichet jusque sur l'escalier : « Faites traduire une pièce de Galderon. Cette artiste-là dans une œuvre de son pays, ce serait une révélation...

— Merci bien — ajoutait l'imprésario avec un œil de chat effrayé, — elle me coûterait vingt mille francs de bouillon aux œufs, cette petite blague-là, »

Au dessert enfin, le châteauneuf-du-pape opérant, Valentine Sandral demanda à son amant la permission de se débonder quant à François : « C'est plus fort que moi, j'ai été si malheureuse. Pensez, un homme pour qui on a tout fait, tout, car je lui ai même avancé del'argent... ah! mon cher, je lâche le paquet... Oui, vingt mille francs pour le tirer de la mouise dans un moment où les peintures et les joujoux ne rendaient plus... Et il me mentait sans nécessité, il me trompait sans plaisir, histoire de s'entraîner, disait-il... Si ça n'avait été que la petite Brigande... j'aurais fermé les yeux... Mais chaque semaine, monsieur se payait une

nouvelle fantaisie, tantôt la femme d'un dentiste du boulevard des Batignolles, tantôt une charcutière de la rue Notre-Dame-de-Lorette... et indiscret avec ça, laissant traîner les lettres... les portraits, les bagues... ah! la rosse! la sale rosse!... Au repas chez Bréauté je me suis joliment retenue, allez, pour ne pas lui flanquer mon Champagne à la figure...

— Calmez-vous, amie, calmez-vous, c'est si loin tout cela... » ripostait Pichet conciliant.

Christiane n'aurait pas cru que ce vomissement sur l'homme qui l'avait eue et qu'elle aimait encore, lui ferait autant de mal. Sous les yeux de son mari souriant, il lui fallait écouter cette juive, au lieu de sortir de table en lui lançant, non le Champagne, mais tout le service à la tête. Elle avait détesté Dutemps le soir de la fameuse expérience. Maintenant elle détestait la Sandral. L'amour blessé pleure de la haine. Sauvineau insista. L'exaspération de la cabotine et la philosophie de son compagnon l'amusaient : « Ma chère amie, tant de rancune m'inquiéterait si j'étais Pichet. Êtes-vous bien sûre de n'avoir plus, pour cette délicieuse canaille de François, le plus petit sentiment? Ces choses-là arrivent, n'est-ce pas, Christiane?

— Oh! pas à l'âge de mademoiselie Sandral... »

Cette phrase cruelle à peine lâchée, la jeune femme ajouta en guise de correctif. «A mesure qu'on mûrit on est mieux fixée sur ses sympathies et ses antipathies. »

Il y eut un silence gêné. La personne mûre digérait l'affront avec, une peine visible. Elle ne s'attendait pas à celle-là, et malgré sa grande habitude de la réplique au souffleur, elle manquait de riposte dans la réalité. Pichet s'extasia sur le. calme parfait de la nature et sur l'excellence des aubergines. Ensuite la conversation traîna et languit dans des broutilles. A neuf heures, Valentine sombre et fatiguée donna le signal du départ. Il était entendu que son auteur viendrait lui faire ses adieux le lendemain matin et arrêter les dernières dispositions quant à la mise en répétition de la pièce. Les deux femmes se serrèrent la main froidement : « Bonsoir, mademoiselle... — Au revoir, madame... »

Sauvineau était partagé entre le rire et l'inquiétude. «Tu lui as posé ça dans la main!... C'est vrai que c'était une terrible tuile, le débarquement de ces cabotins dans notre ile bienheureuse... Mais l'enfant est rancunière, elle va me saboter

mes A ines, et c'est encore toi qui en pâtiras. Je ne pourrai plus t'offrir qu'un petit collier de vingtcinq sous.

— Ah! c'est une trop sale bête aussi, répondit Christiane encore irritée ; — elle sait que Dutemps est le parrain de bébé, notre ami intime, et elle le traîne dans la boue.

— Oui, mais pour François, elle y voit clair — et Julien l'embrassait sur les yeux, — nous ne pouvons pas nous dissimuler que notre ami manque de scrupules. »

Cette nuit-là Christiane ne put dormir. Elle ressentait la réaction de l'amoureuse à qui l'on a dit du mal de celui qu'elle aime et qui l'en aime davantage. Puis, à travers la rancœur de la comédienne, un reste de passion était visible, suffisant pour attiser la rivalité. La jeune femme était bien résolue à ne plus appartenir à François, mais il lui restait encore le désir d'avoir été importante dans sa vie, de n'être pas la passante d'un soir. Elle voulait l'oublier, et la pensée d'être oubliée totalement lui était intolérable. Les paroles acerbes, les souvenirs irrités de Valentine Sandral avaient infligé à son imagination une souillure dont elle avait encore à se délivrer. Elle se serait bien passée

certes de cette nouvelle épreuve, de cette souffrance de luxe.

Heureusement que quelques jours après le passage des « déguisés » — comme les appelait Sauvineau, sensible lui aussi aux atmosphères, — Jeanne et son mari tombèrent à Timproviste, joyeux de leur beau voyage de noces, amoureux, exubérants, chargés de cadeaux et de récits. On put leur louer la chambre même qu'avaient occupée pendant deux heures Pichet et Valentine, le nid de ces oiseaux mécaniques. Ivre d'avoir retrouvé sa petite tante, Pierrinet visitait les locaux, ouvrait les malles et valises trop nombreuses — comme c'est l'habitude des jeunes mariés, — croyait que tout lui était destiné. On le retrouvait drapé dans un châle sévillan, offrant une mantille de dentelle noire et un éventail tauromachique à Ninette et une paire de castagnettes au petit Antoine.

Mettant en commun leurs observations et sans soupçonner l'entière vérité, Henri de Rovel et Jeanne avaient conclu à un petit sentiment de Ghristiane pour François. Hs furent donc extrêmement sobres de renseignements sur leur frère et beau-frère. Ils étaient tout à leurs projets d'installation, et Jeanne confia à sa sœur qu'il lui fau-

drait une pièce claire, grande, bien aérée, pour un petit voyageur qui ne pouvait manquer de débarquer dans l'avenir. Elle était fixéej maintenant sur le mal étrange qui divisait, à certains jours, le ménage de scn a'née. Mais elle continuait à ne pas comprendre, et elle demandait à son cher époux • — sans spécifier — comment il se faisait que des femmes, d'ailleurs moralement éprises de leurs maris, avaient pour eux une répulsion physique. A quoi le beau et robuste gars, dont la vision était sommaire et le jugement péremptoire : « Ce sont des détraquées, voilà^tout. On aime oujon n'aime pas. Quand on aime on se marie, et quand on n'aime pas on ne se marie pas. » Il répétait avec fierté : « Je ne suis pas un psychologue. » Il n'avait pas besoin de prévenir son monde. Néanmoins son contact était plaisant et Christiane et Julien se félicitaient d'une^ union si parfaitement assortie.

Un soir, en revenant d'une grande course le long de la mer, les quatre Robinson du Cagnard trouvèrent deux télégrammes. L'un adressé à Julien Sauvineau : « Père mort subitement ce matin. Enterrement après-demain. Sommes désespérés. Jacques et Paul Dutemps. » L'autre, pour Chris-

tiane, était ainsi conçu : « Elle l'a tué. Que ne suis-je partie avec lui. Plaignez- moi, ma chérie. Hélène Dutemps. »

Ce fut une explosion de stupeur, en même temps qu'un amer regret. Pierrinet accourant, on se tut. L'enfant était sensible, il adorait son parrain. Il importait que la terrible nouvelle ne le frappât pas brusquement.

« Hélas, — soupira égoïstement Sauvineau! — nous ne pouvons pas ne pas rentrer pour la cérémonie... et l'on était si bien ici!.., »

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