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CHAPITRE X

La neige tombait par tourbillons blancs sous le ciel gris. On sortait du cimetière Montmartre où quelques amis intrépides avaient accompagné la dépouille de Dutemps. Christian e et Julien, serrés l'un contre l'autre et relevant les cols de leurs manteaux, se hâtaient parmi les tombes. Ils se remémoraient le service funèbre à la Madeleine, le désespoir des deux fils du médecin, la silhouette prostrée d'Hélène Dutemps, les larmes égoïstes des malades et parents de malades qui perdaient leur sauvegarde et leur espérance. Tous avaient ce mot si humain : « Qu'allons-nous devenir main-

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tenant? ». Car l'action du savant disparu était surtout morale, personnelle, destinée à disparaître avec lui. Ce qui fait le grand docteur, c'est moins la sûreté de son diagnostic et l'action de ses remèdes que la sécurité qu'il donne, que la confiance, reflet terrestre de la foi. Même sous l'égide de la Faculté, c'est encore l'âme qui sauve le corps.

Bréauté semblait le plus touché parmi ces pleureurs sur eux-mêmes. Il avait à peine eu l'air de reconnaître ses amis. Son dos voûté, son regard éteint, ses jambes flageolantes donnaient l'impression d'un accablement complet : « Un mort qui marche », déclarait Sauvineau attendri, et, dans un accès de pitié expansive, il l'avait invité à dîner pour le lendemain.

François de Rovel n'était pas venu. Les Saint- Egly, chose extraordinaire, n'étaient pas accompagnés de Guy Dévcrin. Valentine Sandral, toujours suivie de Pichet, avait rempli la nef de ses sanglots, de ses éternuements dramatiques, de ses cris étouffés. On avait beaucoup remarqué l'absence de Lola de Vie. En revanche, le huguenot Milouard, l'œil sec et la mine chafouine, contractée par une sorte de rictus, avait scandalisé l'assistance en refusant ostensiblement d'asperger le

cercueiL Sans doute jugeait-il ce geste indigne d'un homme libre et d'un esprit émancipé.

Maintenant les deux époux étaient en voiture. On réparait leur automobile. Ils n'avaient pu trouver par ce temps affreux qu'un triste fiacre dont le cheval butait et glissait, et ils se rendaient rue Tronchet où ils devaient retrouver Hélène Dutemps. Ils n'avaient pas revu l'appartement depuis l'alerte la plus douloureuse de leur vie conjugale. Mais la mort a le privilège de changer les lieux.

Le domestique les introduisit tout de suite dans la chambre où se trouvait la veuve, courbée sous son voile noir, ayant auprès d'elle ses deux fds, qui avaient précédé les Sauvineau. On s'embrassa parmi les pleurs et les soupirs : « Je n'ai pas emmené Pierrinet là-bas, — dit Christiane. — J'ai trouvé que l'église suffisait. Il aimait tant son parrain. Il a eu une telle crise en apprenant...

— Vous avez eu raison!... fit Hélène Dutemps. Puis'~se tournant vers ses deux grands garçons : « Voulez-vous nous laisser une minute, mes petits... Il faut absolument que je..-. Tout à l'heure, on vous rappellera. »

Quand ils furent seuls tous trois, la malheureuse

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femme leva son voile de crêpe. Ses traits complètement cireux apparurent. Elle avait l'air ellemême d'un cadavre : « Vous ne savez pas comment les choses se sont passées?... On ne vous a pas dit?... C'est vrai... qui aurait pu... Eh bien, voilà, c'est épouvantable... »

Elle raconta d'une voix lente, usée, en s'interrompant pour s'essuyer les yeux, la fin tragique de son mari. Depuis plusieurs mois, depuis que Lola de Vie avait mis complètement le grappin sur lui, sa santé empirait. Il avait eu trois étourdissements. Son chef de chnique avait alors diagnostiqué une angine de poitrine et averti l'entourage. Mais que faire? Dutemps, à la moindre observation, entrait dans des colères terribles et dangereuses pour lui. Il ne faisait plus, rue Tronchet. que les apparitions exigées par ses consultations. Sa famille le voyait seulenient une fois par semaine, le dimanche au dîner, et encore partait-il au dessert, après avoir dépêché le repas presque en silence, l'air préoccupé. Sa véritable vie était boulevard Raspail, où Milouard le remplaçait dès qu'il avait le dos tourné, où s'entassaient les meubles rares, les peintures, les bijoux. C'était là <jue, six jours auparavant, Hélène Dutemps et

ses fils, prévenus en hâte par un commissionnaire, l'avaient trouvé étendu à sept heures du matin, sur le lit, déjà froid, sans personne auprès de lui, au milieu de cet horrible luxe sans âme. La gueuse avait fui tout de suite, emportant les tableaux, les bibelots les plus précieux et l'argenterie. On savait seulement qu'au milieu de la nuit il avait éprouvé un malaise, que Madame avait sonné la bonne et ordonné d'aller chercher un médecin, mais que, presque aussitôt, « il avait passé » en se tordant les bras et réclamant une piqûre de morphine. Ce père de famille, ce magnifique esprit, était mort comme un débauché, sous les yeux d'une fille indifférente qui ne songeait qu'à garer son butin. En outre, il avait signé en quelques semaines pour près de six cent mille francs de billets, ce qui laissait supposer une formidable exploitation. Évidemment Lola et Milouard avaient tiré de lui tout ce qu'ils avaient pu.

Hélène Dutemps coupait ce sombre récit de « ah! mon Dieu!», de « oui, voilà», de « le pauvre chéri », - « le pauvre adoré », qui trahissaient sa profonde, son inaltérable tendresse. Elle ne comprenait pas grand'chose à ce qui s'était passé, à ce coup de foudre, à ces excès, à cette prodigahté sénile chez

un homme jeune encore — Dutemps n'avait que cinquante-trois ans, — trop sevré depuis son enfance^ Mais elle savait qu'en faisant souffrir les siens, il avait beaucoup souffert lui-même, et cela surtout lui était douloureux. Elle ajouta : « Paul voulait tuer cette misérable femme. Il l'a poursuivie dans cette intention. Mais Jacques, plus raisonnable, l'a calmé. D'ailleurs, à quoi bon châtier, punir?... Cela regarde la providence. Cela ne me rendrait pas mon pauvre Amédée...

— Garderez-vous cet appartement-ci? — demanda Christiane.

— Nous ne le pouvons pas, ma chérie, nous sommes presque ruinés. Il me reste tout juste douze mille francs de rente, ma petite dot. Jacques et Paul sont pleins de bonne volonté. Mais à leur âge, ni la médecine, ni la littérature... »

Elle n'acheva pas. Le reste se perdit dans un flot de larmes.

« Nous avons une chambre pour vous, chez nous, avenue Montaigne... celle de Jeanne. Nous vivons très retirés. Nous ne voyons personne. Si vous voulez, pendant ces premiers jours... »

Mais Hélène Dutemps secoua la tète. Elle allait quitter cet affreux Paris, si plein d'embûches,

se retirer en Bourgogne chez sa belle-mère : « La pauvre femme adorait son fils. C'est aussi pour elle un coup terrible. Je ferai en sorte qu'elle ne sache jamais la vérité, car il est une chose pire que la mort, c'est la souillure sur ceux que nous aimons. » Sauvineau s'excusa et partit, laissant sa femme auprès de cette grande et inconsolable douleur. La nuit était venue. La neige avait cessé de tomber et, comme la température était douce, elle formait sur la chaussée, sur les trottoirs, des amas de boue gluante. L'écrivain ressentait vivement la cruauté de ces circonstances. Il se voyait, au moins de juin de l'année précédente, confiant à Dutemps sa détresse, écoutant ses conseils. Il aurait ri au nez de quiconque leur eût révélé l'inconduite et le délire de ce savant si sûr de lui. Ensuite, sur le bateau, il s'était bien douté de quelque chose. Mais comment prévoir cette ruine, cette déchéance morale, cette fin atroce et rapide? L'enfantillage et la faiblesse de ceux qui semblent les mieux défendus lui donnaient l'idée d'un drame bien moderne et bien âpre, comme il les aimait, où seraient autant que possible défigurés et transposés les cas étranges de Lola, de Milouard et de Dutemps. Ce Milouard, quel prodigieux tartuffe sous son apparence aussi

tère et raisonnable!... Il était même tellement poussé au noir qu'un peu plus il eût dépassé le mélodrame et serait retombé dans le poncif.

Comme il arrivait au coin du boulevard Haussmann, le songeur éveillé aperçut une magnifique limousine qui le suivait depuis une minute et qui venait de stopper. Par la vitre baissée quelqu'un l'appelait : « Cher maitrrre... » 11 reconnut la voix sans pouvoir l'attribuer à une personne déterminée. Mais en s'approchant il vit les larges yeux, le pâle visage d'oiseau de proie de Lola de Vie : « Montez avec moi, montez, j'ai à vous parler... C'est très sérieux. »

Il obéit. Le chauffeur avait des ordres sans doute, car il arrêta son moteur, descendit de son siège et se mit à marcher de long en large, cependant que l'Espagnole disait à Sauvineau : « Comment cela s'est-il passé?... Je n'ai pas revu Milouard depuis et j'étais inquiète.

— Inquiète de quoi? — répliqua Julien que cette énigmatique créature intriguait et irritait à la fois.

— De la cérémonie, de la famille, des histoires, de tout. Comme je pars ce soir même, je voulais savoir avant...

— Vous partez?

— Oui, pour mon pays, dans cette voiture même, devinez avec qui... »

Elle n'attendit pas la réponse et ajouta victorieusement : « Avec Guy Déverin. Il en a assez de sa vieille. Il m'enlève. Hein, c'est une aventoure ? »

Elle riait, comme une inconsciente qu'elle était, posant sur la main de son interlocuteur ses petits doigts froids et glissants. Dans la demi-lumière des réverbères et des lanternes de l'auto, son regard avait quelque chose de pervers et d'enfantin à la fois. Elle rem.uait fébrilement les jambes, et une fleur indistincte, qu'elle portait à son corsage, avait une odeur ambrée. Elle continua : « Je parie que ces gens vous ont raconté à leur façon la mort du docteur. Voulez-vous connaître la vérité? J'étais là, je peux vous renseigner. Pour un dramatourge, c'est intéressant.

— Certes, fit Sauvineau, abasourdi par tant de cynisme.

— Eh bien, c'est pire encore que ce qu'on imagine. Je l'ai tué, mon cherr, comme avec un couteau, et pourtant il m'aimait, il m'amousait et il me faisait honneur. Quand nous allions ensemble au restaurant et au théâtre, c'étaient des chuchote-

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ments, des rumeurs. Le monde me traitait en bohémienne, en « caraque », même mes anciennes camarades de pension, même votre femme, si, si, je sais... mais là je me rattrapais, j'étais importante, et le meilleur moyen d'avoir une consultation à l'oeil du grand maître, c'était encore de s'adresser à moi... »

A ce moment elle se pencha et tira du fond de la voiture une petite chose geignante et poilue qui n'était autre que son chien Menudo : « Donc il y avait eu une scène de reproches, comme souvent, car il était terriblement jaloux, le povre... à propos de je ne sais qui. J'alloume et je crie : « Tu soupçonnes quand il ne faut pas et tu ne soupçonnes pas quand il faut. Ainsi tu supportes très bien que Milouard vienne ici quand ça lui plaît et me fasse la cour. Il faut vous dire que j'étais furieuse contre Milouard qui m'avait emprunté mille francs et no voulait pas me les rendre.

— Est-ce possible?...

— Mais oui, très possible. Milouard est une crapoule, commode pour les choses d'argent que moi je ne connais pas bien en France. Toujours il est que Dutemps bondit, me prend le cou que j'ai délicat : La preuve, misérable, la preuve, ou jr

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