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t'étrangle. Si ce n'était pas nuit, vous verriez encore la marque des doigts. La preuve, je vais te ladonner. » Elle imitait la voix rauque de l'étranglement et mimait les gestes de défense. Sauvineau s'était renfoncé dans l'angle de la voiture pour lui faire place. Elle fouilla dans son réticule ; « Une lettre comme celle-là, mais celle-là c'est une factoure... une lettre de Milouard, je l'avais dans ce même petit sac. Elle était d'amour, comme il m'en écrivait tout le temps, avec la lune, les étoiles, et des dessins, des caricatures très drroles qu'il faisait de son meilleur ami. Je me dégage, je la prends, je la lui mets sous le nez, comme ça... Voilà qu'il commence à lire en soufflant, ma chère, en soufflant de plus en plus rude; puis il porte la main à sa poitrine, large et velue sous la chemise, et il gémit : « Lola, j'étouffe, je meurs, piquoure! «Au début je n'ai pas fait très attention, ces douleurs-là le prenaient quelquefois et il prétendait que ce n'était rien, que c'était nerveux. Mais ses yeux tournent, chavirent, et lui, qui était assis, retombe en arrière sur le traversin, en demandant encore piquoure, piquoure! Moi je ne sais pas faire une injection. Puis on m'aurait accusée d'assassinat. En castillan
je réfléchis très vite. J'ai compris aussitôt : Lola
c'est la fin, tu n'as plus qu'une chose à faire, t'en aller et au galop, ma petite. Sans cela on t'arrachera les yeux. »
Ici elle eut encore un sourire cruel qui découvrit dans l'ombre ses dents de jeune louve : « C'est bien ce qu'aurait voulu d'abord son fils Paul, le jeune Paul... mais ensuite il voulait le contraire...
— Son fils Paul vous a menacée? » dit Julien qui se rappelait le récit d'Hélène Dutemps. i
— Eh oui, il est venu à Black Friar, mon ancien hôtel, où je m'étais réfougiée avec mes malles. Il a forcé la porte, il m'a insoultée, mais je me souis défendue, et de telle façon qu'au bout d'une heure il aurait bien couché avec moi. y
Dans son ton perçait la fierté de la femme qui fait des hommes ce qu'elle veut. En effet, il émanait d'elle un attrait bizarre, redoutable, sournois comme un parfum toxique. Sauvineau le subissait depuis le début de ce récit, qu'il écoutait avec horreur et attention. C'était une rosse, une coquine, qui trompait, qui ruinait, qui tuait. Mais, ma foi, elle valait la peine. D'ailleurs, impossible de démêler le siège de sa magie, dans la voix chaude et basse, la taille molle et pleine, la peau souple, ou dans l'immoral et l'insaisissable?
La stupeur évidente du dramaturge incitait l'Espagnole à continuer. Rejetée à la fois par la société et par le théâtre, elle voulait prouver qu'elle était une autre amoureuse quelles belles dames et une autre guerrière que les cabotines. Julien jadis lui avait fait un peu la cour, puis s'était retiré. Elle tenait à lui laisser des regrets. Elle lui saisit le bras et rapprochant de lui une figure confidentielle, grave, aux regards à demi recouverts par les paupières lourdes, aux narines frémissantes : « Nous ne nous reverrons sans doute jamais. Il faut que vous sachiez qui je souis. Comme cela, quand on parlera mal de moi, vous verrez que le monde est bête. Il soupçonne de travers comme Amédée. Je ne souis pas une amante, parce que l'homme ne m'excite pas. Je souis une voleuse, parce que c'est le vol qui m'excite.
— Allons bon ! » fit ironiquement Julien, qui ne voulait point passer pour un jobard. Mais l'expression sauvage de cette femme arrêta la blague sur ses lèvres. Au milieu des demi-ténèbres, des lents flocons de neige qui recommençaient à tomber, il écouta, sans l'interrompre, la plus étrange, la plus imprévue des confessions : « Il n'y a qu'un plaisir pour moi — et c'est ce qui fait qu'avec mes airs
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ardents je suis une déconvenoue, je suis froide : prendre ce qui ne m'appartient pas. Quand cette idée-là me tombe dans la tête, que ce soit dans un magasin, ou chez mes amis, ou près d'un amant, ou dans la rue, ou dans l'église, ou n'importe... il faut que j'ouvre les doigts et crac, que je mette dedans et me sauve avec. Dutemps avait compris, loui, mais les autres ne peuvent pas comprendre. Ma mère était ainsi et mon père avait beau la battre, elle recommençait. J'ai volé François de Rovel, je loui ai pris une petite statuette , un joujou en bois^ des pierres de couleur. J'ai volé Henri de Rovel; j'ai volé la bague de la Saint-Egly, vous vous rappelez, sur le bateau; j'ai volé à la pension, j'ai volé votre femme, votre belle-sœur, je vous ai volé.
— Moi!
— Vous. Est-ce que vous croyez que vous êtes involable? Ce n'est point chez moi cupidité, ni avarice, ni même besoin d'argent, quoi qu'il m'en faut énormément d'argent. C'est délices, délices et délices. Vous, quand vous embrassez votre femme ou votre maîtresse, vous perdez la tête. Moi, c'est quand j'ai dérobé, quand j'ai la chose dans ma manche ou dans mon manchon, quand j'ai eu peur et que je n'ai plus peur.
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— Vous êtes kleptomane... » conclut Sauvinoau, qui lisait volontiers les traités de riiédocine.
La belle Lola, se détachant de lui, haussa les épaules. « C'est un mot de livrrre, de pion, un mot creux, pour payer vingt francs au docteur. Je souis oune larronne. Ce qui me plaît en ejnportant tout à l'heure Guy Déverin, c'est que je le dérobe à la Saint-Egly, Ce qui me plaît dans son automobile où nous sommes, c'est que c'est comme oune petite maison volée, et il est très probable que je quitterai l'homme en volant la voiture. Si la police venait jamais chez moi, j'ai toute oune argenterie de pièces et de morceaux et je la préferrre mille fois aux magnifiques services que m'a payés Dutemps et qui ne me représentent ni crainte, ni tracas, ni jouissance.
— Comment n'ètes-vous jamais pincée?
— J'ai été pincée trois fois, oune à Barcelone chez un confiseur, oune à Nice, et oune à Paris dans un grand magasiji de fourrures. Mais les trois fois on n'a pas eu la preuve et on a été forcé de me relâcher. Si vous saviez conmie les inspecteurs de la Sûreté sont bêtes. Ils ont l'habitude des femmes qui crient et qui menacent. Les femmes calmes leur en imposent... N'est-ce pas que Lola de Vie a pour
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vous un tout autre goût? N'ost-ce pas que vous regrettez presque d'avoir été si sage avec elle?... »
Sauvineau comprit que cette invitation cachait un piège et qu'il ferait sagement de ne pas s'y rendre. Il demanda la permission de baisser une vitre, car on étouffait dans l'automobile :
« Vous voulez vous en aller, maintenant que vous avez mon secret. Mais gare à vous, si vous êtes bavard. Moi aussi j'ai le vôtre.
— Le mien?
— Vous oubliez qu'Amédée me racontait tout. » Le mari de Ghristiane sentit entre ses épaules
un froid subit. Il fit bonne contenance : « Et que vous a-t-il raconté à mon sujet?
— Au sujet de votre ménage?... car votre femme faisait partie de son récit. Oh! peu de chose. Que Ghristiane et vous ne parveniez pas... comment exprimer cela... à. être heureux, tout à fait heureux dans les bras l'un de l'autre, qu'il avait essayé de vous accoupler chez lui, de force, ou presque de force, au mois d'octobre dernier, mais que ça n'avait pas réussi, que vous étiez parti en pleurant parce que Ghristiane avait menacé de se jeter par la fenêtre.
— Quelle série de blagues!... » fit Julien avec un grand calme, mais la rage au cœur.
Lola enchantée pouiïait et se rejetait en arrière : « Mais non, ce ne sont pas des blagues. Vous le savez fort bien. Même je disais à Dutemps qu'il y avait certainement quelque chose là-dessous, merluche sous rocher. Quand un mari ne plaît pas suffisamment à une femme, c'est que son amant lui plaît trop.
— Ah! vous êtes une pauvre toquée, en voilà assez!... » Sauvineau essaya d'ouvrir de son côté, afin de s'évader de cette chambre de torture ; mais il eut beau ébranler le loquet de toutes ses forces, frapper le panneau de son genou, la portière ne céda point. Cependant l'Espagnole, toujours railleuse, secouait la tête avec une feinte commisération : « Tous les mêmes, du grand au petit. Ils ne veulent pas être cocous et ils font tout ce qu'il faut pour être cocous. Allons, gosse, ne vous cassez pas les os. Je vous donne congé, mais gare à Menudo! »
Elle s'effaçait pour laisser passer le furieux qui sentit, en les frôlant, ses jambes fines et solides de danseuse. Il pataugeait sur le trottoir, dans la boue neigeuse qu'il entendait encore cet odieux rire.
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« Une bonne paire de claques, ce serait peut-être la seule chose qu'elle n'ait pas volée... »
Ce jeu de mots lui rendit quelque sérénité. Il regrettait de n'avoir pas corrigé la coquine. Mais son insinuation perfide lui restait dans l'esprit et, tout en écrasant les sorbets sales de l'hiver parisien, il reprenait une à une les stations du long calvaire conjugal. En effet, l'attitude de Christiane avait passé par des phases différentes et qu'eut assez bien expliquées une mystérieuse attraction d'autre part. Ce qui pendant sept années de vie commune avait été simple froideur, était devenu rapidement sinon soudainement, retrait, puis répulsion invincible. Ensuite, l'épreuve fatale imaginée par ce fou de Dutemps.Puisle départ pour le Midi, le séjour à Sormieu, la réconciliation aussi inexplicable que la rupture. Bizarre tout cela, bien bizarre !
Sauvineau était observateur. Mais il ne rejoignait pas ses observations, et la vivacité de ses impulsions empêchait en lui tout calcul. La hâte le rendait franc comme la flamme, car la ruse impUque la patience et la cendre. Sa faculté dramatique très réelle correspondait justement à la brusquerie d'un dialogue intérieur où la joie remplaçait
sans transition la douleur, et inversement. Il était construit, comme beaucoup d'imaginatifs, en contradictions et en à-coups. L'indifférence n'était pas son fort. Il aimait ou il détestait. Naturellement sa destinée lui envoyait des maux^. et , des douleurs conformes à son instinct. Là-bas, à Sormieu, il avait passé en quelques minutes de l'appétence, sinon de la volonté du suicide, au renouveau d'amour le plus chaleureux. En ce moment il oscillait d'une longue confiance à la méfiance farouche. Les dés étaient en l'air. Comment retomberaient-ils?
Il arriva chez lui, avenue Montaigne, au moment où Ghristiane, saturée de deuil et de tristesse, venait elle-même de rentrer et cherchait une diversion dans le gentil babil de son enfant : « Viens, lui dit-il, j'ai à te parler. »
Quand elle fut dans sa chambre, devant lui, interdite mais pressentant quelque chose de grave : « Ma femme, mon amie, ma confidente, jure-moi... »
Il se tut un instant, cherchant derrière ses beaux regards étonnés quelque indice de sincérité ou de mensonge.
« Jure-moi que tu ne m'as pas trahi, que tu n'en as pas aimé, que tu n'en aimes pas un autre. «
Christiane se raidit, luttant contre cet assaut imprévu, luttant aussi contre elle-même, contre son besoin de franchise. Mais elle vit clairement, dans les yeux qui l'interrogeaient — avec quelle angoisse ! — le désir éperdu de ne pas savoir. Son parti fut pris : « Je te le jure. Il n'y a jamais eu personne entre toi et moi.
— Sur la tête de notre enfant?... »
C'était le serment solennel, qui risque de porter malheur à l'innocence. Elle reprit sans hésiter :
« Sur la tête de notre enfant. »
Alors il poussa un profond soupir, comme un demi-noyé qui sort de l'eau, et la serra longuement sur son cœur, tandis qu'elle demandait à Dieu de lui pardonner.
Néanmoins le soir à table, après un silence soucieux, une onde de soupçon remonta vers le cœur inquiet de Julien et il prononça ces mots qu'en toute autre circonstance Christiane eût trouvés bien comiques : « J'avais invité Bréauté pour demain soir. Mais, à la réflexion, il m'embête. Je vais lui envoyer un pneumatique et le décommander. »
C'est ainsi qu'en ce monde assez mal organisé, les innocents paient pour les coupables.
Après le repas, n'y tenant plus, il raconta à sa
femme la rencontre avec Lola de Vie et les propos tenus dans l'automobile arrêtée. Christiane maudit avec lui l'odieuse indiscrétion de Dutemps, imputable à sa naïveté amoureuse. Mais elle fut rasrurée quand elle comprit que la scélérate manquait de repères sérieux et précis et qu'elle avait jeté son venin au hasard, sans désigner personne. Il y avait maintenant de grandes chances pour que Julien ne sût jamais rien.