CHAPITRE II
LE JOURNAL DE CHRISTL\NE SAUVINEÂU
Ghristiane Sauvineau commença par pousser le verrou de son cabinet de toilette, pièce assez vaste et ensoleillée ce matin-là, où la lumière jouait dans les miroirs et les flacons brillants. Ensuite, comme elle achevait de s'habiller et qu'elle était debout en peignoir devant sa psyché, elle s'observa longuement, méticuleusement.
Elle avait à peine vingt-neuf ans. Elle était au point de perfection de sa beauté. Longue, brune, de proportions parfaites, elle avait une peau extrêmement fine, dont elle entretenait l'éclat chaque matin par une friction vigoureuse, une peau
aromatique qui fleurait les petites herbes des Alpilles. Car elle était une demoiselle Aimeril, de la famille provençale bien connue. Née à Paris, elle avait, tel un vin généreux, conservé la flamme et le bouquet de là-bas. Les yeux et les cheveux étaient bruns, la ligne des sourcils d'une finesse extraordinaire, comme un coup de pinceau japonais. Le nez court, la bouche railleuse et fière, les joues d'un modelé charmant, le cou ferme et rond, tout criait en elle la volupté sentimentale et la vie qui cherche la vie. Cependant, elle n'aimait pas.
Elle répéta : « Je n'aime pas » avec un regard mélancolique, sous les paupières de biche, à ces merveilles inutiles et qui demain, tout à l'heure — les années vont si vite ! — seraient flétries. Elle avait cru pendant six ans et demi qu'elle aimait son mari, son Julien, si loyal, si brave, si généreux, si attentif à la satisfaire. Ensuite, pendant six mois, elle avait cru qu'elle le détestait, et c'avait été une vraie douleur. Maintenant, c'était peutêtre pire. Elle savait qu'elle ne l'aimait pas.
Elle se sentait seule. Sa sœur Jeanne, qui n'était pas mariée, qui était, elle aussi, jolie et douce, bien que très différente de Christiane, vivait près d'eux
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dans la maison. Pierre-Marie, son fils, était un enfant d'une sensibilité, d'une précocité rares, un vrai petit compagnon. Elle avait des amies, des amis, des relations. Malgré tout cela, c'était le désert, mais le désert presque physique, avec la soif et le mirage de l'amour.
Elle soupira, étira ses bras nus et pâles, sur lesquels glissaient les manches soyeuses de sa robe d'intérieur. Ils avaient la forme de l'étreinte et de la langueur. Elle vit scintiller ses bagues, son anneau d'or, signe d'un inexistant esclavage, car elle n'avait même pas un maître. Julien Sauvineau, malgré ses violences et sa puissance de travail, était un faible. Il préparait savamment une minute de domination, puis la détruisait d'un regard.
Elle murmura : « Je vais essayer... puisque le docteur me le conseille... ce journal. »
Une petite table carrée, laquée blanche, était préparée devant la fenêtre, avec de l'encre, du papier écolier, une plume d'or, cadeau rarement utilisé mais qui cette fois allait servir. Au cours de la visite qu'elle lui avait faite la veille, sur le conseil de son mari, Dutemps avait recommandé à Ghristiane d'écrire au jour le jour, le plus simplement, le plus sincèrement possible, toutes ses
impressions. Il usait de ce moyen pour débonder les imaginations ardentes, pour donner une issue à leurs rêves. Il l'avait avertie que le début serait pénible, mais qu'ensuite cet exercice quotidien deviendrait agréable et même indispensable. Elle s'assit et traça la date : 28 Juin. Mais elle ne savait de quelle façon commencer. Gela lui rappelait ses devoirs de style, à la pension, jadis, et les conseils d'un vieux professeur chauve, choisi pour sa laideur, qui répétait: « Laissez parler votre cœur, mademoiselle... » Docilement, elle écrivit ces mots : « Je dois laisser parler mon cœur » et soudain s'ouvrirent dans sa pensée, dans sa ; mémoire, une multitude de petites portes, derrière lesquelles les aveux et les espérances frémissaient comme un essaim d'abeilles :
« Je dois laisser parler mon cœur. Il y a si long- « temps qu'il se tait. Seuls ses battements, quand « mon fils m'embrasse avec une tendresse exaltée, i « m'avertissent de son existence. Que s'est-il « donc passé en moi? Est-ce ma faute? Est-ce « celle de mon pauvre et cher Julien?
« Je l'admirais. Je l'admire encore. Il est brave, « il est impétueux, il est jeune, il est beau ; d'autres |
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« femmes le désirent, je le sais, et je donnerais tout « au monde pour être jalouse de ces rivales. J'ai « pour lui une amitié profonde, une reconnaissance « que rien n'altérera. Il m'a épousée sans fortune, « lui qui pouvait prétendre aux plus riches unions. « Je lui dois tout. Sa bonté s'est étendue à ma sœur « Jeanne, qu'il m'a laissée prendre chez moi à la « mort de mes parents, qu'il a dotée, traitée comme « sa propre sœur. Je n'ai jamais exprimé un désir « qu'il ne le satisfit aussitôt, une crainte qu'il ne « l'apaisât. Il m'a donné mon petit Pierre-Marie, « qui mêle nos deux natures dans la sienne, qui « réalise en lui ce prodige heureux de la fusion com- « plète que nous n'avons pu accomplir. Il m'est « cher deux fois, et par lui-même et par notre « enfant.
« Je ne l'aime pas d'amour. Trop longtemps, je « me suis leurrée, je me suis menti à moi-même, « j'ai essayé de lui mentir. Je n'ai jamais rien senti « entre ses bras. Je suis toujours demeurée specta- « trice..., avec désespoir, avec bonne volonté, avec « le regret amer de ne point participer à son « enthousiasme, de ne point me donner, au sens « vrai et profond du mot. Quel supplice ! Elles ne « sauraient le concevoir, celles à qui la bienfai-
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« santé nature a permis le bonheur physique dans « le mariage, celles qui ignorent l'odieuse feinte, « le froid, le retrait, la hâte d'en finir, celles qui ne « voient point avec angoisse arriver la nuit, la soli- « tude à deux, monter dans les regards de leur « mari un désir mêlé d'appréhension.
« Le docteur Dutemps m'a demandé, comme « me l'avait déjà demandé le père Maxence, mon « confesseur, si à l'origine de cette indifférence, • — « dont l'insistance fait une répulsion, — il n'y « avait pas une maladresse, une brutalité. Nulle- « ment. Dès la première heure Julien a été pour « moi le protecteur indulgent et généreux que « j'attendais. Mais il n'a pas été l'amant. Un « rideau de glace est tombé ce soir-là entre nous, « que rien depuis n'a pu fondre. J'ai tant prié, en « vain. J'ai tant supplié le Ciel de bénir notre « union, de la rendre parfaite dans ses profondeurs « corporelles comme elle l'était dans ses profon- « deurs morales I Mon imploration ne faisait que « creuser l'abîme.
« Et pourquoi, aujourd'hui que j'ai obtenu, « après bien des scènes et des larmes, de faire « chambre à part, aujourd'hui que nos rencontres « sont plus rares, d'ailleurs aussi douloureuses,
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« pourquoi suis-je plus triste, plus désolée que a jamais? Pourquoi cette révolte contre lui, contre « moi, contre le disparate de nos tempéraments, (f contre ce qui ne dépend ni de lui ni de moi? ({ Car il m'adore et sa souffrance m'est un remords. « Je la lis dans ses yeux, dans ses attitudes, dans « son silence. Elle plane entre nous, même aux « minutes d'intimité spirituelle..., la seule intimité « qui nous soit permise... »
A ce moment Christiane s'interrompit. Elle croyait avoir entendu un frappement discret. Elle ne se trompait pas. La voix de Julien, légèrement altérée, demanda : « Tu es là, ma chérie?...
— Oui, j'achève de m'habiller...
— On ne peut pas entrer?...
— Non, tout à l'heure. »
Elle avait vivement caché les feuillets dans le tiroir fermant à clé. Ce journal allait nécessiter une nouvelle dissimulation. Le pas s'éloigna. Elle était déjà mordue par le besoin de l'aveu écrit. Elle revint à sa page interrompue :
« Suis-je une exception, suis-je un monstre? « Je ne le crois pas. C'est bien ce qui me peine le
« plus. Ce que mon corps refuse à Julien, il saurait, « me semble-t-il, l'accorder à d'autres. Puisse ma « sœur chérie, ma petite Jeanne, ignorer ce mal « affreux!... Hier, à la plus belle heure de la journée « d'été, au crépuscule, nous traversions la place de « la Madeleine, Quelqu'un qui passait me salua et « je reconnus un grand garçon fade et souple, le « peintre François de Rovel, pour lequel j'ai toua jours senti une antipathie instinctive, d'ailleurs « irraisonnée, car on le dit un charmant homme, et « il a beaucoup de talent. Jeanne avait tressailli. « Je crois que de Rovel lui plaît, à moins que ce ne « soit son frère, sorte de lutteur, de boxeur assez « agréable. Il y eut un silence. Je la laissais venir. « Quelques minutes plus tard elle murmurait en « me serrant la main : « Ils ne sont pas nombreux « ceux dont on se supposerait la femme sans hor- « reur... » Cette formule naïve rencontrait ma « pensée au point de mon scrupule le plus vif. Ceux- « là « dont on se supposerait la femme sans hor- « reur » doivent exister en effet.
« Dutemps m'a aussi interrogée là-dessus, avec « beaucoup de discrétion et de tact. J'ai deviné t qu'il se demandait si mon détachement conjugal t n'était pas l'envers d'un attachement extra-
« conjugaL Je l'ai aussitôt rassuré. Il n'y a per- « sonne dans mon existence: C'est bien ce qui « m'épouvante. J'aurais quelque chance de revenir « à mon mari si je l'avais quitté pour aller ail- « leurs. J'ai bien vu, à la moue du docteur, qu'il « partageait mon avis.
« Je ne demande qu'à aimer Julien. Si je connais- « sais un de ces philtres magiques qui vous glissent « dans les veines un feu intexinguible, je le boirais « avidement, dût ce feu me consumer. Qu'on « m'indique un traitement, un remède, une épreuve « à subir. Il n'est rien que je ne tente pour échapper « à cette horrible angoisse : le contact d'un être « exquis, d'un être sensible, d'un être cher, qui « vous désire avec frénésie, avec fureur, avec abat- « tement, avec nostalgie, et qu'on ne désire pas et « que, dans ces minutes tragiques, on voudrait fuir « au bout du monde ! »
La plume d'or maintenant courait sur le papier. Ainsi que l'avait prévu Dutemps, Ghristiane se soulageait avec ce récit plus détaillé, plus précis que ne l'aurait pu être une confession, même bien dirigée par le père Maxence. Dans un temps d'universelle littérature, où hommes et femmes s'exhibent au
public derrière le transparent du roriian et des vers, l'imagination ne distingue plus bien entre la devanture de librairie et le tiroir, entre la divulgation et le secret. Elle prête au manuscrit les ailes de la renommée. Par là se trouve multiplié le pouvoir de délivrance que Gœthe accordait à la poésie.
« Nous avons eu des scènes nombreuses, déchi- « rantes, Julien et moi, surtout depuis quelque ('. temps. Il ne s'habituait pas. Je ne m'habituais c pas davantage. Il en est de notre état comme « de ces températures extrêmes, tropicales ou po- « laires, que les explorateurs supportent d'autant « moins qu'elles se prolongent davantage. C'est « alors que nous avons pris le parti de regarder « notre mal en face, d'aller nous confier à un doc- (c teur qui se trouve être notre ami. Il nous a « d'abord écoutés séparément. Quand il jugera le « moment venu — à quels signes? — il nous réu- « nira. Mais que peuvent les exhortations, les .« ordres, la suggestion même, là où l'organisme « tout entier est en révolte, comme un pur sang « cabré?
« Mon cas ne doit pas être isolé. J'ai horreur des « conversations de femmes sur l'intimité de leur
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« alcôve, mais quelque chose me dit que des cen- « taines et des centaines de ménages, surtout dan» « la société parisienne, sont à la même enseigne que. « nous. En ai-je assez surpris de ces regards de « femmes à leurs maris, regards où transparaît la « rancune d'un malentendu quotidien, d'une « corvée abominable imposée de force, au nom du « Code! Que de fois un ton furieux m'a donné la « clé d'une lutte sourde, continue, implacable. « L'autre jour encore, à ce goûter de Villebon, la « sortie de cette grande bringue de Marie Saintce Egly contre son pauvre diable d'époux, coupable « de je ne sais quelle plaisanterie innocente sur la « jalousie : « De quel droit parlez-vous de cela ici?... « Que prétendez-vous faire croire à Christiane?... « Jaloux, vous!... ah! par exemple!» J'ai cru qu'elle « lui cracherait au visage. Il est devenu vert, mais « n'a rien répliqué; je me suis écartée de ces com- « battants mondains, avec un mélange de pitié, « d'horreur et un retour sur moi-même... J'avais « compris.
« Je suis catholique et pratiquante. Si je n'avais « la foi, la tentation serait trop forte de rejeter « comme un fardeau ma vie détruite et gâchée. « Car je n'ai pas peur de la mort. Elle m'apparaît
« comme la seule solution possible, même pour la « lassitude du bonheur. Mais le langage religieux « actuel, par une réaction naturelle contre le « matérialisme médical, a sans doute une tendance « trop forte à négliger le corps au privilège exclusif « de l'âme. C'est un très grand mystère que le « corps. Cet aveugle sait parfois ce que l'âme, « cette voyante, ne sait pas. Il tâtonne, il éprouve, « il attire, il repousse, il est attiré et repoussé. Il a « son intuition à lui, sa prévision, sa rébellion et « sa mémoire. Ses sympathies et ses antipathies « sont foudroyantes et incurables. Une tient compte « ni des milieux, ni des conventions sociales, ni de « la beauté, ni de la laideur. Il peut provoquer le « sacrifice comme le plus noble idéal et déchaîner « des haines folles. Certains contacts fortuits de « mains ou de jambes, certains frôlements nous « blessent et nous meurtrissent comme des coups. « D'autres donnent aux plus honnêtes, aux plus « chastes un ravissement incompréhensible. Je me « rappellerai toute ma vie le dos, oui, le dos musclé « d'un inconnu, pendant un feu d'artifice, il y a un « an, un soir à Versailles. C'était une possession... «. et je ne distinguais pas la figure... je n'ai jamais « su de qui il s'agissait. Ce que Julien n'a pas eu de
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« moi, en sept années de mariage, je l'ai donné là « en une seconde à un passant qui ne m'est rien et « pour qui je ne suis rien. »
« Maman... maman..., puis-je entrer? »
Une petite voix mélodieuse accompagnait le choc contre la porte d'un petit poing mou. La physionomie de Christiane changea soudain, transfigurée par un amour maternel qui n'est pas si distinct de l'amour. Elle eut une détente de lionne pour ouvrir au lionceau, délicieux enfant de six ans, au regard pur, aux boucles châtains, petit Parisien doré, vif et plein, tout chargé du soleil héréditaire. Il était habillé en marin blanc et tenait à la main un biscuit dit « à la cuiller ».
« Comment, on va déjeuner dans cinq minutes et tu manges!... A quoi pense donc Fidèle... Pierrinet, tu n'es pas raisonnable... »
Pierre-Marie répliqua gravement : « Ce n'est pas Fidèle, c'est la cuisinière qui me l'a [donné. C'est la suite d'un pari. J'ai gagné. Elle paie. »
Il avait une syntaxe d'une justesse extraordinaire et un ton adapté à cette syntaxe. Son parrain, le docteur Dutemps, qui s'y connaissait, avait prédit qu'il serait musicien. De fait, il composait
déjà de petits poèmes sur des airs en général mélancoliques, que sa mère fixait au piano. Il s'était approché du « journal » épars sur la table, et le regardait avec curiosité.
« Tu écris, maman?...
— Oui, mon chéri, ma dépense.
— Eh bien, vrai, elle doit être sérieuse, ta dépense!... j'aime mieux que ce soit toi que moi... »
Christiane, afin de détourner ses idées, lui demanda : « Où est papa?
— Dans l'atelier, »
Comme beaucoup d'immeubles de l'avenue Montaigne, édifiés puis vendus par des peintres, l'hôtel possédait cette pièce indéterminée, aujourd'hui démodée, et Sauvineau s'y tenait volontiers pour rêver, travailler, ou rager.
Pierre-Marie câlinement se rapprocha de sa chérie et lui caressa les bras avec lenteur, tandis qu'il la regardait de tout près. Elle rit et, se penchant dans les belles boucles soyeuses : « Toi, je te vois venir avec tes gros sabots. Tu as quelque chose à me demander.
— Oh! quelque chose que tu ne peux pas me refuser... mais je n'ose pas, j'ai honte...
— Il s'agit de Fidèle?...
— Pas du tout.
— De moi?... »
Un mouvement négatif de la charmante tête d'ange italien fut la réponse.
« De petite tante Jeanne? »
Même geste.
« De papa?
— Tu as deviné, de papa...
— Et, alors? »
L'enfant se serra contre elle et lui murmura dans l'oreille, de telle sorte qu'elle sentait l'empreinte, l'arc des lèvres tièdes : « Je voudrais que tu l'embrasses la première et bien fort, ça lui ferait tant de plaisir... Mais oui, hier, il se plaignait comme ça, la tête dans ses mains, que tu ne l'embrassés jamais la première. Oh ! je t'en prie, maman adorée, fais ça pour ton petit Pierrinet. Quelle belle journée ensuite, mon Dieu, quelle belle journée! »
Ghristiane était émue. Ainsi le malaise de leur ménage avait, par sa faute, transpiré jusqu'à leur enfant. Elle répondit : « Qu'est-ce que c'est qu'un petit bonhomme qui fait la leçon à ses parents!... » D'autre part, ce que lui demandait cet innocent n'était pas sans danger, car Sauvineau n'avait que trop de tendance à croire à chaque instant le
miracle possible et à interpréter sensueilenient la moindre approche sentimentale. Pierre-Marie insista d'une façon si touchante, la tirant par la main, qu'elle se laissa faire, enferma de nouveau son journal et monta deux étages jusqu'à l'atelier. Mais la vaste pièce était vide.
« Parti! » s'écria l'enfant désappointé. Une enveloppe, bien en évidence sur la table de travail, attira l'attention de Ghristiane. Son nom était dessus. Elle la décacheta, non sans inquiétude, et lut : « Ma ch^e amie, je voulais seulement t'avertir tout à l'heure que je déjeunais chez Valentine Sandral, avec qui je désire parler des Ames conjointes. Je compte rentrer pour dîner; mais, si je n'étais pas là à sept heures précises, tu ferais enlever mon couvert. »
Rassurée, Ghristiajie comprit que Julien, conseillé par Dutemps, cherchait à éveiller sa jalousie. Hélas! peu lui importait que son mari déjeunât et dinât avec toutes les comédiennes de Paris; mais sa terreur était qu'il ne rentrât au milieu de la nuit et ne vint la réveiller, elle, avec une illusion tenace et l'ardeur non communicative d'un bon dîner. Quel cauchemar! D'autre part, elle ne voulait pas pousser son verrou; elle n'avait pas le droit de con-
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sommer ainsi la rupture. Elle avait oublié Pierre- Marie qui promenait tout autour de l'atelier des yeux pleins de grosses larmes contenues : « Cette lettre est de papa, comprends-tu, qui est allé déjeuner en ville. Mais, quand il rentrera, je ferai ce que tu m'as demandé. C'est promis... »
Elle fut récompensée par un de ces élans d'adoration comme en ont les tout petits. Alors ils s'agrippent à leurs parents ainsi qu'à une bouée de sauvetage. On croirait qu'ils sentent déjà gronder et souffler autour d'eux les menaces et les tempêtes de la vie. Quand cette expansion fut calmée, on redescendit dans la claire salle à manger, joviale, rassurante, où la table sans nappe, à l'anglaise, présentait des hors-d'œuvre appétissants, où la petite tante s'impatientait :
« Allons, allons, les retardataires. Le second coup est sonné depuis longtemps. Je meurs de faim. »
Jeanne Aimeril avait vingt-deux ans. Elle était grande, mince, blonde, d'un type tout différent de celui de son aînée ; car sa figure avait les lignes à la fois idéales et osseuses des héroïnes de Burne Jones, ses yeux gris-bleu poursuivaient un rêve invisible, et elle était aussi en dehors et romanesque que
Christiane était réservée et repliée. Elle aimait profondément son beau-frère qui l'avait accueillie chez lui, qui avait toujours été parfait à son égard. Elle était au courant — autant qu'une vierge peut l'être — de la mésentente sourde du ménage. Elle la déplorait et ne la comprenait pas. Son perpétuel refrain, quand elle s'entretenait de ce pénible sujet avec sa sœur, était : « Je ne vois pas ce que tu peux reprocher à ton mari, »
L'absence de Julien la surprit. Elle s'informa. Christiane la mit au courant. Ensuite il fut question d'un vieil ami intime et commensal de la maison, Antonin Bréauté, dramaturge original et misanthrope, qui n'en était plus à compter ses fours, mais qui s'entêtait, car il se croyait une mission. On ne l'avait pas vu depuis plusieurs jours.
« Serait-il malade? » demanda Jeanne.
Pierre-Marie, très occupé à beurrer des mouillettes pour un œuf à la coque, déclara sentencieusement : « On ne peut pas être malade quand on achète de si beaux joujoux...
— Et pourquoi cela, s'il te plaît?
— Parce que — il prononçait pat-ce-que — on a envie de s'amuser avec, donc.
— C'est juste. »
Généralement les deux sœurs faisaient leurs courses et leurs emplettes ensemble. Christiane avait plaisir à parer Jeanne de tous les raffinements de la mode, en évoquant les souvenirs de leur enfance et de leur bien modeste maison. Elle mettait aussi la conversation sur le mariage, s'efforçant de démêler les goûts et les préférences de la jeune fille. Mais aujourd'hui elle ne pensait plus qu'à continuer son journal, tant ce premier effort lui avait rendu d'énergie, de santé morale. Soudain un souvenir récent la traversa :
« As-tu rêvé de la rencontre d'hier..., place de la Madeleine, le peintre François de Rovel, voyons?... »
Jeanne entra dans la plaisanterie : « Si, j'en ai rêvé... toute la nuit... Défaisait mon portrait et j'étais contente... Ah! c'est un bien joli garçon... Il est peigné lisse comme un chat.
— Qui ça, petite tante? Qui ça, maman? »
Christiane devait se rappeler plus tard qu'à cette innocente plaisanterie elle sentit un pincement aigu dans la région du cœur et qu'elle bouscula Pierre-Marie, en le priant de ne pas se mêler à la conversation des grandes personnes. Jeanne ajouta aussitôt que son frère, Henri de Rovel, celui qu'on appelait « l'athlète » à cause de sa vi-
gueur sportive, n'était pas moins agréable que lui. « Enfin, s'il te fallait choisir?
— Eh bien, mon Dieu... peut-être l'athlète... il a de si beaux biceps... »
Il était difficile de démêler le sérieux de la blague. Les êtres jeunes échappent à l'analyse dans la mesure où eux-mêmes s'ignorent.
La suite du repas se traîna dans des remarques sans importance. Au dessert, la Bretonne de Pierre- Marie fit son apparition. C'était une belle fille, bien campée, avec une de ces figures rêveuses sous la coiffe, où les yeux et le front ont l'air taillés dans la pierre dure et grise par un ouvrier visionnaire du moyen âge. Elle avait nourri le petit et l'aimait farouchement, comme son propre enfant. D'une voix chantante elle demanda : « Où l'on va, Madame, ce tantôt?
— Vous sortirez avec mademoiselle Jeanne. Je vous rejoindrai à cinq heures au rond-point.
— Avec petite tante, ah veine, ce qu'on va s'amuser! » s'écria Pierre-Marie ivre de joie.
Il faisait chaud et lourd dans le cabinet de toilette quand Christiane reprit la plume. Mais elle ne sentait rien que l'immense bienfait de l'affranchissement par son journal.
LE JOURNAL DE CHRISTIANE SAUVINJilAU 51
« Le pire est que, par des voies tortueuses, le
« corps peut influencer l'esprit, sinon l'âme. Avant
« d'être la femme de Julien et pendant nos courtes
« fiançailles nous constations avec joie la parité
« de nos opinions politiques et religieuses et sur la
<( plupart des points de la vie courante. Il n'était
« pas croyant comme je le suis, mais tout au moins
« il pratiquait; en littérature, en poésie, en art,
« nous avions les mêmes goûts et le désir d'avoir
« les mêmes goûts. Nos sympathies et nos anti-
« pathies pour les gens coïncidaient. En cuisine
« même et quant à la toilette, nos préférences
« allaient aux mêmes couleurs, aux mêmes coupes
« et aux mêmes plats. Dans la conversation, dans
« la discussion, notre penchant était de nous
« appuyer, de nous corroborer. Il nous eût déplu
« de nous contredire. Nous nous acheminions ainsi
« vers cette perfection de la vie conjugale qui cons-
(c titue comme un double relief, une vision à quatre
« regards.
« Or, dès la première nuit, nous n'avons fait « que nous écarter l'un de l'autre, d'abord imper- « ceptiblement. Nous différions d'avis sur tel « ou tel, sur le plus ou moins de poivre et de sel, « sur l'utilité de l'échalote dans la salade, sur le
« rouge dans l'ajustement des femmes, sur le fait « de subir ou de rejeter la mode. Il n'en résultait « nulle aigreur, mais une multitude de petits bar- « rages séparaient nos sensations en commun et « les faisaient dériver vers le silence. Je sentais que « je l'agaçais, sans comprendre encore pourquoi. « Lui sentait qu'il m'agaçait et n'en recherchait « pas la raison. Après ce que j'appellerai une « étreinte vaine — quant à moi, — nos humeurs « demeuraient distantes pendant plusieurs heures, « puis se rejoignaient par étapes à la suite d'une « causerie cordiale, d'une plaisanterie. C'est bon « de rire. Le rire peut remplacer quelquefois « l'amour... et Julien a tant d'esprit. Je répète « cela, j'en suis persuadée, tout le monde en est « convaincu autour de moi. Ma sœur Jeanne, « Bréauté ce misanthrope, tous mes amis et tout « le public et les étrangers eux-mêmes accordent « à mon mari une flamme d%onie et de gaieté « presque géniale, unique en tout cas. On le re- « cherche, on l'invite, on lui fait des succès de « table aussi grands que ses succès de théâtre. « Dès qu'il ouvre la bouche, les gens se hâtent de « s'esclaffer ou de prendre des airs fins, de peur « de paraître n'avoir pas compris. On me dit : « Avez-
l.E .lOLRNAL DK CHRISTIANE SAUVINEAU ."kJ
« vous de la chance de posséder ce foyer, ce feu « d'artifice à domicile ! »
« Eh bien — c'est très mal d'avouer cela, — il y « a des jours où ce fameux humour, où ces anec- « dotes, où ces plaisanteries me donnent une « immense lassitude et l'envie de pleurer là, de- « vant tout le monde. J'y sens le tour de force, le a. désir d'étonner les autres, et à travers les autres, « moi-même. Je me gronde, je me sermonne, je me « traite d'idiote et de m^échante. C'est plus fort que « moi. Cependant il faut que je refoule mon exé- « crable sentiment et que je fasse chorus avec les « camarades. Quand nos hôtes sont partis ou quand « nous revenons en voiture, Julien me demande « avec une orgueilleuse modestie : « Est-ce que « je n'ai pas été trop mal ce soir?... » Il me fait « l'effet d'un cabotin qui se renseigne auprès de sa « cabotine et je réponds avec un faux empresse- « ment : « Mais non, chéri, étourdissant comme « d'ordinaire. »
« Il est brun, terriblement brun, jusqu'à la
« négrure », comme on dit dans le Midi. Un peu
« plus il serait velu. Malgré le soin qu'il prend de
« sa personne et les parfums dont il s'inonde, il
« a l'odeur forte de ses ancêtres, une odeur que
54 I,A MESENTENTE
« j'avais perçue déjà avant mon mariage, que je « voulais croire grisante et qui, maintenant, ne « me grise plus. Est-ce là l'origine de cette répul- « sion?... mais non, car il ne s'agit même pas d'une « répulsion, plutôt d'une pétrification, ainsi que « je l'expliquais à Dutemps. Sitôt qu'il s'étend à « mes côtés et que je le sens contre moi, le feu « de la vie s'éteint, d'humides ténèbres m'enve- « loppent. Lui qui dégage tant de chaleur par la « parole, par la plume, par sa verve constante, il « me gèle... que faire à cela, mon Dieu, que faire? »
Ici Christiane, posant sa plume, tomba dans une méditation profonde. Elle s'était définie, elle avait — avec le concours du docteur — fait le diagnostic de ce mal conjugal, diffusé auparavant comme la cendre grise des jours et des nuits. Elle savait que désormais elle avait dans le papier blanc mieux qu'un sûr confident, un excitateur. ^Mais elle sentait aussi qu'à vingt-neuf ans, pour une femme comme elle, l'existence sentimentale et sensuelle commence. Donc il fallait guérir à tout prix, sous peine d'une revanche de la nature qui la ferait souffrir horriblement ou qui la jetterait dans le péché... Gela non, mille fois non... Elle était liée à son mari
par le serment et le sacrement. Il lui avait tout sacrifié... Elle serait un monstre.
Guérir, mais comment? La médecine et la psychologie semblaient également démunies. Tandis que Dutemps affirmait de sa bonne voix que « ça passerait », ses yeux tristes démentaient le rassurant pronostic. Les conseils qu'il lui avait donnés — rédiger ses impressions, observer des périodes d'abstinence, puis se soumettre brusquement au premier éclair de sensibilité, — étaient courts et sans perspective. Il avait dit en fm de compte : « Tenez-moi au courant. Revenez me voir. A un moment donné j'interviendrai, vous verrez... »
Elle verrait... Une immense mélancolie l'envahissait comme si ses veines s'ouvraient dans un bain tiède. De nouveau elle rangea les feuillets épars, les dissimula avec soin. Elle mit à sa chaîne d'or la clé du secrétaire. Ces mouvements machinaux lui faisaient du bien. L'amitié... il lui restait l'amitié intacte, indissoluble qui l'attachait à Julien. L'amour maternel... son Pierrinet... Sa sœur Jeanne se marierait; mais avec un enfant qu'on adore, un mari qu'on admire, ne peut-on traverser le temps de la vie?
Elle sonna sa femme de chambre et s'habilla
56 LA MÉSENIENTE
lentement, minutieusement, dans un rêve. Quatre heures sonnaient comme elle descendait l'escalier garni de gravures et de tableaux. Elle entendit un bruit de serrure, un pas solide et vit devant elle Julien, son Julien, robuste, joyeux et fier, qui dit promptement : « J'en avais assez des gens de théâtre. Valentine est une bonne fille, une jolie fille, mais il lui faut l'éclairage de la rampe. Au lieu que toi, tu es faite pour ce beau soleil. Où allais-tu?... ' '
— Aux boulevards faire quelques courses... puis je remonterai prendre Pierrinet qui sera au rond-point avec Jeanne.
— Veux-tu que je t'accompagne?
— Mais volontiers, mon chéri. »
Ce mot d'affection le rendit tout heureux. Depuis quelques mois il passait par des alternatives de crainte et d'espérance. Christiane était si tentante dans sa robe de toile de soie à raies blanches et noires, qu'il ne résista pas au plaisir d'embrasser goulûment son cou savoureux.
Ils tournèrent à droite dans l'avenue, arrivèrent au quai. Les tonneaux d'arrosage répandaient une bonne odeur de terre^ mouillée. Des enfants jouaient. Le fleuve miroitait sous la lumière;
Tété donnait aux choses cette expansion dorée qui est^une si grande fête.
A travers le ciel libre et bleu passaient les cris aigus des hirondelles.
Comme Julien et Christiane frôlaient une jeune dame qui sermonnait un vieux monsieur maussade, celle-ci s'interrompit pour dire : « Oh! le beau couple!... » Tous deux firent semblant de n'avoir pas entendu, mais cet éloge mérité les rapprocha.
Julien exposait l'effet du scénario et des premières scènes des Ames conjointes sur Valentine Sandral, sa principale interprète, et sur Pichet, le directeur du Théâtre Moderne : « Ils sont ou ils paraissent emballés. Alors je me méfie. Car ils n'y connaissent rien et quand ils prévoient le triomphe, c'est le four noir. Tu te rappelles le désespoir de notre pauvre Bréauté après cette Véronique à laquelle Pichet prédisait deux cents représentations. »
Ils rirent ensemble à ce souvenir. Mais Julien n'en comptait pas moins sur un gros effet de répétition générale : c Toute la question est de savoir si le public suivra.
— Et s'il suit — ajouta-t-il avec une gentille menace, — je' connais une petite dame qui aura
5S LA MESENTENTE
vingt mille francs de perles autour de son joli cou.
Elle avait jusqu'alors aimé les bijoux. Elle s'aperçut avec stupeur qu'ils lui étaient devenus tout à coup presque indifférents; elle se força pour prendre cette mine gourmande qui est celle des femmes à l'annonce d'un cadeau :
« Les préfères-tu mêlées aux diamants?... Tiens, nous allons voir chez Schôndorf. Ils ont en devanture un collier mi-parti magnifique. )>
Il lui avait pris le bras au-dessus du coude et il la faisait marcher d'un bon pas, en fredonnant l'air des chasseurs alpins : « Un jour Marie à son amant qu'elle aimait tant... à la foli...i...i.,.i...e, lui donne un rendez-vous galant... pour satisfaire son envie. ..i...i...e....
Elle continua :
Tu viendras ce soir
Combler mon espoir.
Ah! ne manque pas, je te prie...
Ils reprirent tous deux au refrain :
Ah! ne manque pas, je te prie...
avec un ensemble et une justesse qui enchantèrent un petit garçon de l'âge de Pierre-Marie, lequel se
mit aussitôt à pousser sa brouette en mesure tout en se dandinant sur ses mollets nus et bronzés.
Quand, après avoir traversé la place de la Concorde, pareil à un lac de pierre aveuglant, ils arrivèrent à la rue Royale, ils en étaient à un projet de voyage à Florence — si la pièce marchait bien. Ils avaient oublié ce qui les divisait. Ils pouvaient croire à leur bonheur, tant Julien était amoureux, tant la tendresse profonde de Christiane avait les apparences de l'amour. Ils stationnèrent longuement devant le bijoutier Schôndorf. Lui A^oulait déjà entrer et choisir. Elle s'y refusa :
« Ça risquerait de nous porter la guigne... Pas avant qu'on ait joué les Ames... »
Il était superstitieux, mais en ce moment, sous l'influence de la joie, la superstition lui paraissait baroque. Quelques emplettes de Christiane chez un chemisier, un papetier et un marchand de peignes d'écaillé furent pour eux une source d'amusement et de remarques gaies. Partout les commis, reconnaissant la figure célèbre, les moustaches tant de fois photographiées de Sauvineau, les accueillaient avec cette bienveillance que Paris réserve aux vedettes du théâtre. Dans leur dos on disait : « Ces deux-là n'ont pas l'air de s'embêter...
C'est sa femme... Oui, et on dirait que c'^st sa maîtresse... »
Ils étaient un peu en retard sur l'heure du rendez-vous quand ils remontèrent les Champs- Elysées. De loin, ils aperçurent Jeanne assise auprès de Fidèle, Pierre-Marie attelé à un tombereau que poussaient d'autres enfants.
« C'est dommage, dit amoureusement Julien, que notre Pierrinet n'ait pas une petite sœur. »
Parlant ainsi, il se rapprochait d'elle et elle crut qu'il s'éloignait. Il lui étreignait la main et elle sentit sa main, image d'elle-même, inerte et froide sous sa pression. Elle ne la retira pas. Elle n'avait pas le droit, elle n'avait pas de raison de la retirer. Sans s'apercevoir de rien, il tourna vers elle son visage gras, réjoui, régulier, animé par l'esprit, le beau temps, le désir, de nouveau confiant, et elle fit un très grand effort pour lui offrir en échange un sourire.
« Je vous surprends, les amoureux », dit une belle voix sombre, musicale.
C'était Lola de Vie, qui sortait à grands pas d'une allée latérale, suivie de son petit chien. Elle était habillée de jaune sous un vaste chapeau de paille à plume noire, vraiment espagnole et res-
plendissante de fraîcheur. On apercevait à peine sous la poudre de riz le très léger duvet qui rappelait la moustache drue de ses ancêtres catalans.
« Comme il y a longtemps qu'on ne t'a vue, bohémienne, » dit Ghristiane assez embarrassée, car, sur le conseil de son mari, elle se- séparait peu à peu d'une amie d'enfance devenue décidément « mauvais genre ».
« Mais si l'on ne me voit plus, c'est que l'on ne m'invite guère, » riposta Lola effrontément. Elle ajouta en serrant avec vivacité la main de Julien : « J'ai téléphoné cinq ou six fois. Tu n'es jamais là ou tu ne réponds pas. Alors je me suis découragée. «
Le mot imprudent de Dutemps sur le ménage avait suffi pour la mettre en éveil et elle les épiait successivement, cherchant pourquoi ça ne marchait pas, où était la fissure, le petit indice. Elle eut une inspiration. Un mensonge ne lui coûtait guère : « Je viens de croiser Henri de Rovel,tu sais, l'athlète. Il me plaît. C'est un beau gaillard... encore plus beau que vous, monsieur le conquérant... »
Elle s'adressait à Sauvineauqui salua avec ironie,
mais elle guignait sa camarade qui ne broncha pas.
Fidèle et Jeanne avaient signalé à Pierre-Marie
« papa et maman », et l'enfant quittant le tombereau, les camarades, se précipitait vers eux. En apercevant Lola il rougit. Il l'aimait. Il la trouvait belle. Il lui composait des pièces de vers en cachette. Son père le prit dans ses bras et le souleva en l'air comme quand il était petit. Il rit très fort. Le soleil jouait dans ses boucles soyeuses. Jeanne à son tour s'approcha, plaisanta avec Lola de Vie qui l'amusait par sa fausse franchise, ses toilettes excentriques, le mystère ambiant. Cependant, la Bretonne Fidèle, demeurée sur sa chaise et cousant, bougonnait en faisant le signe de la croix. Elle détestait l'Espagnole, elle la croyait « élue du diable » et affirmait qu'elle portait malheur. Jamais Christiane ni Jeanne n'avaient pu obtenir d'elle qu'elle fût polie avec « cette sorcière... »
Julien, se rappelant tout à coup les conseils de Dutemps, fut très, aimable avec Lola, au risque de paraître illogique aux yeux de Christiane, lui demanda quand on la trouvait chez elle et lui promit d'aller la voir : « A condition que vous me danserez un fandango.
— Entendu, mon cher, ce sera drrrole. » Cependant Christiane, qui n'écoutait plus depuis
qu'il avait été question d'Henri de Rovel, voyait tout à coup très distinctement la silhouette de son frère, de François de Rovel, et se disait : « Non, décidément il ne serait pas un mari pour Jeanne. Il a l'air trop capricieux, trop volage... »
Et cette pensée, très anodine, lui versait dans l'âme une étrange douceur.