CHAPITRE III
Julien Sauvineau se réveilla en proie à un bizarre malaise. Il gratta une allumette, regarda l'heure à sa montre : u Minuit et demie... » Il ne dormait que depuis une heure. Il s'était couché à onze heures, après une soirée de travail dans l'atelier, auprès de Christiane qui lisait.
Bien que le système des deux chambres séparées durât depuis un an «par consentement réciproque », comme il l'avait dit à Dutemps, et à la suite d'une scène douloureuse, il n'était pas encore habitué à sa solitude. Elle lui donnait, quand il y songeait, de violents mouvements de mauvaise humeur.
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Pourquoi avait-il accepté cela?... Mais en ce moment il cherchait autre chose, la raison de cette angoisse qui lui faisait encore battre le cœur et lui mettait dans la bouche le goût amer d'une lame d'acier. Peu à peu, par lambeaux, comn^te on déchiffre un manuscrit obscur, la mémoire lui revenait. Il avait rêvé de Christiane... c'était bien cela, de Christiane... de son refus, sans doute, de ses échappatoires, de la ruse qu'elle mettait à éluder son rôle intirhe et conjugal... Non, quelque chose de pire... Mais il y avait un tiers... une relation... un ami... Dutemps... non, pas Dutemps... ah! Bréauté, parfaitement, Antonin Breauté... Il était tel que dans la vie, bredouillant, avec son lorgnon, son air à la fois triste et bonasse, sa moustache grise un peu rude... et il riait, d'un rire atroce, luxurieux et bas... Pourquoi?... Lui, qui dans la vie ordinaire s'égayait si rarement...
Julien eut un hoquet de dégoût. Il retrouvait la raison de cette hilarité insolite. La présence de Christiane en chemise, les bras nus, les cheveux défaits et qui venait, à n'en pas douter, de se donner à ce misérable, à ce traître. Car Antonin était le plus vieil ami de Julien et, depuis son mariage, l'habitué de la maison.
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Dressée à construire des épisodes et à les relier habilement, l'imagination du dramaturge Sauvineau refaisait à l'état de veille, et dans la même trame, le travail accompli pendant le sommeil. Elle conjoignait des remarques justes sur la tendresse de Bréauté pour Christiane et des intuitions fausses quant aux sentiments de Christiane visà-vis de Bréauté. Semblable au lago de Shakespeare, elle présentait des souvenirs dans le décor de la suspicion, puis s'excusait de la liberté grande et ne demandait pas mieux que de se rétracter... trop tard.
Quand il savait que Julien ne rentrerait que pour se mettre à table, Bréauté venait justement de bonne heure, afin d'avoir un plus long têteà-tête avec sa femme. Dans le fond ce pessimiste était un anarchiste. Malgré sa peur affichée de l'enfer, il ne croyait à rien qu'à son désir. Il avait de temps en temps, au milieu des réunions les plus animées, cet air d'absorption profonde qui tient fréquemment au remords. Christiane, pour son anniversaire, — car elle fêtait l'anniversaire de Bréauté comme celui de Julien, — lui avait donné une montre!... je vous demande un peu, une montre!...
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« Je suis un fou et un imbécile, » se disait Sauvineau, tandis que, couvert de sueur, il échafaudait ces extravagances dans les ténèbres.
Mais plus elles justifiaient son récent cauchemar, plus il les chérissait en se détestant. Il éprouvait cet acre plaisir de saccage sensuel que tous les jaloux connaissent et qui tourne l'amour en haine, l'amitié en mépris, la confiance en poison de l'âme.
Physique et moral, son point de départ était : « Christiane ne m'aime plus, puisqu'elle fuit mon contact. Dona elle en aime un autre. » Là-dessus son tempérament et son imagination brodaient à qui mieux mieux. Il haletait. S'il avait tenu Bréauté en cette minute, il l'eût étranglé. Il se dressa, tourna un bouton électrique, vit sa chambre inondée de cette lumière toujours crue et blessante en dépit des globes de couleur, les photographies de Christiane et de Pierre-Marie, ses livres familiers dans une bibliothèque à portée de sa main. Au milieu du silence complet, sa solitude conjugale lui parut ainsi qu'une pierre scellant d'affreux secrets, lourde, écrasante, dont il pouvait mourir. Il se leva, passa un pyjama de soie, ouvrit la fenêtre.
La ntiit était d'une délicieuse douceur, semée d'étoiles et d'un bleu presque aussi léger que le jour. Quelques voitures passaient encore dans les Champs-Elysées, emportant des couples heureux et unis. Si loin dans son ménage que remontât le souvenir de Julien, il ne se rappelait pas une joie de ce genre, la plus parfaite et la plus stable de toutes. Avec l'ombre, la tendresse de Christiane, si franche à la lumière, se faisait honteuse, timide, et réservée. Elle alléguait tantôt la migraine, tantôt un commencement de grippe, tantôt un peu de fatigue nerveuse et se rencoignait dans le fond du coupé, sans mauvaise humeur, mais avec un flot de paroles inutiles, placées là pour éviter le silence et ce baiser qui, entre amants, succède naturellement au silence.. Ou bien elle jouait à ouvrir et refermer une vitre, afin de gagner du temps. D'abord lui n'avait pas compris. Ce petit manège, qu'il prenait pour de la coquetterie, l'agaçait, mais ne l'irritait pas. Ensuite étaient venues la grossesse, la naissance de Pierre-Marie, les précautions naturelles consécutives à l'accouchement, les recommandations peut-être exagérées de la sagefemme. Christiane ne lui avait-elle pas fait la leçon?
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Il avait fini par se persuader que cette froideur était la conséquence d'une éducation trop conte ue, trop rigide, comme on la donne encore aux jeunes filles dans certains milieux provinciaux. C'était la faute des parents Aimeril. Mais, comme ils étaient morts l'un et l'autre, on ne pouvait s'en prendre à eux. A partir de cette réflexion — .première idée des Ames conjointes — Julien s'était efforcé de remédier à ce qu'il supposait être l'ignorance sensuelle de sa femme par les petits moyens chers aux débauchés. Le résultat avait été navrant, exactement contraire à son attente. L'honnêteté foncière de la jeune femme s'était rebiffée farouchement et le pauvre diable s'était retrouvé seul, tout penaud, avec son potage bisque, son Champagne, ses propos licencieux et ses mauvaises lectures. Il en était résulté une période de méfiance et de mécontentement qui avait traîné, duré au milieu de scènes et de bouderies. Puis, subitement, la vérité leur était apparue à l'un et à l'autre, malgré leurs efforts désespérés pour se la dissimuler. Il y avait eu sans doute, dans l'histoire de leur ménage, m.auvais départ...
A moins qu'il n'y eût, dans le cœur de Christiane,une préférence coupable pour Bréauté. Peut-
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être même à son insu... Cela semblait de prime abord invraisemblable. Bréauté était laid. Bréauté n'avait pas d'esprit. Mais la pitié n'est-elle pas. pour les femmes généreuses, un chemin dangereux au bout duquel il y a quelquefois la chute. Julien se remémorait certains propos de Christiane sur l'importance excessive que les coquettes attachent au don d'elles-mêmes. Était-il admissible qu'elle fût allée jusque-là? « Allons donc! Elle est croyante et pratiquante. »
Sauvineau s'était assis sur son lit défait, les mains entre les genoux, la tête basse pour examiner avec soin cet argument, quand son armoire à glace lui renvoya l'image d'un bien pauvre homme, d'un cocu. Il dit le mot tout haut, il sentit une bouffée de rage qui de nouveau lui montait aux tempes. Quelle sottise de se faire ainsi sans nécessité le bourreau de soi-même!
Néanmoins, Dutemps consulté avait bien, à un moment, aiguillé sur cette piste si révoltante et si simple. Il venait d'être question de Lola de Vie. Quelques interrogations avaient été posées, d'un ton distrait, sur l'entourage de Christiane. Puis on avait parlé d'autre chose.
A ce point de divagations sur un thème malheu-
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reusement réel, le Diable, qui ne cesse de guetter l'anxiété des cœurs faibles et passionnés, suggéra ceci à Julien : « Tente une expérience, encore une. Ta femme n'est pas loin. La nuit n'est pas avancée. Tu n'as que le palier à traverser et tu trouveras peut-être, par cette belle soirée, soit la fm de tes maux, soit une réponse. » Les êtres soudains^, impulsifs et qui souffrent, ne rêvent qu'à la soudaineté de la guérison. C'est par l'impatience que les séduit le plus aisément le Tentateur.
Le bon sens commença par résister : « Une femme, même aimante, surprise dans son premier sommeil, peut repousser celui qu'elle aime. Son recul, son mécontentement prouvent simplement qu'elle a envie de dormir,
— Eh eh, répond le Diable, quand le corps parle seul, l'âme étant engourdie, il parle avec d'autant plus de franchise.
— Il est imprudent et périlleux de donner à l'amour et à la douleur la figure ambiguë de la ruse.
— Il suffit d'une seconde pour faire jaillir et briller une flamme qui a peut-être couvé sous les cendres pendant sept ans. Voir le sujet des Ames conjointes.
— Les Ames conjointes sont une fiction.
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— Une fiction approuvée par Christiane.
— Elle m'en voudra. En croyant tout conquérir, j'aurai perdu du terrain.
— Elle t'en saura gré. Un peu de violence dompte le caprice. »
Julien était déjà debout. Sur la pointe des pieds, avec mille précautions, il ouvrit la porte de sa chambre, la referma, se dirigea vers la chambre de Christiane. Il n'avait qu'une douzaine de pas à faire. Chacun d'eux lui semblait sonner le minuit de sa destinée, l'heure du passage, l'heure décisive. Ou Christiane se réveillerait en sursaut et il la rassurerait d'une parole, ou elle ne se réveillerait pas et il se glisserait près d'elle comme un voleur.
Elle ne se réveilla pas d'abord. Elle était en train de rêver qu'elle se promenait avec François de Rovel dans un parc, par une nuit tiède. Il la tenait serrée contre lui. Il approchait ses lèvres des siennes, après l'avoir embrassée dans le cou ; et elle sentait son haleine brûlante, son étreinte irrésistible, adorable et cruelle, son étreinte ténébreuse où brillaient d'innombrables remords. Elle poussa un profond soupir, auquel répondit un autre soupir. Épouvantée, elle voulut se sauver, bondir, mais une voix rauque, pâmée, lui soufflait
dans l'oreille : « C'est moi, ton mari, ton Julien, qui t'adore, qui ne puis me passer de toi.
— Ah malheureux, malheureux fou ! »
Elle avait, en le repoussant de ses deux bras glissants, de ses deux jambes nerveuses, en le chassant de son corps parfumé et chaud, une telle détente de sincérité qu'il en demeura comme assommé près d'elle. Ghristiane, tirée du plus ardent des rêves par une amère surprise, eut néanmoins la force de se contenir, de surmonter le hérissement de tout son être : « Julien... comment, c'est toi... mais quelle idée de ... de me saisir ainsi... Tu m'as fait une peur... »
Son intonation était affectueuse. Il s'y trompa et parti pour le désespoir, il revint en arrière, essaya d'une caresse hardie : « Eh bien, te voilà rassurée... . oh ma chérie, je te retrouve ! Après tant d'heures cruelles, tant de déchirements, ma Ghristiane bienaimée m'appartient à nouveau... »
C'en était trop. Le contraste violent du songe était encore trop près d'elle pour qu'il lui fût possible de contenter Julien aux dépens de son illusion, sur des ruines. Pareille à ces dryades antiques qui retournaient au chêne et à l'orme pour fuir les approches des mortels audacieux,
elle se sentait devenir dure et ligneuse, comme une tige à la sève arrêtée. Les myriades de volontés infimes dont est faite notre volonté criaient en elle contre son mari, depuis les pieds minces et rétractés jusqu'à la chevelure trempée d'une sueur refroidie. En une seconde, Julien, de nouveau empressé, tint entre ses bras un cadavre où le souffle rare murmurait seulement cette prière : « Je t'en prie... laisse-moi dormir... Je suis si lasse...
— Ah! parbleu non, tu ne dormiras pas. )> Dans les doubles ténèbres des sens et de la nuit, le mâle irrité reprenait son lamentable rôle de gaffeur et de dévorant. Il eut enfin ce qu'il exigeait, non dans la forme où il l'eût souhaité, et sa brutalité assouvie le laissait face à face avec son malheur. Dans l'ombre Christiane pleurait silencieusement.
« ^Nlais enfin, qu'est-ce que tu as? » Sur cette question bien « homme » et comme sûr de son droit — celui du plus fort, — il étendit le bras, donna de la lumière. Sa femme mit la main sur ses yeux, aveuglée, et il admira une fois de plus sa grâce, son geste harmonieux, sa gorge semblable à ces petits pains de forme antique que cuisent
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les boulangers de Provence. Son odeur naturelle était au delà du parfum et comme répandue dans un paysage. Les larmes perlaient entre ses doigts fins.
Il reprit : « Qu'est-ce que tu as?... », puis, avec colère : « Tu aimes Bréauté..., avoue-le... ce sera plus simple. »
A tout autre moment Christiane eût éclaté de rire, tant cette idée était baroque, tant le soupçon portait à faux. Mais il veille dans la plus droite un instinct de défense qui lui fait utiliser les erreurs. Elle se contenta de répéter : « Laisse-moi dormir... Demain, nous parlerons. «
Cette remise ne contentait pas la fébrilité de Julien. Auteur dramatique, il avait amorcé sa scène et il entendait la conduire jusqu'au bout, dut-il se déchirer, se scarifier le cœur. D'ailleurs le plaisir de détruire est lié aux soubresauts sexuels comme le plaisir de créer. Il vociféra : « Tout de suite... Explique-toi tout de suite.
— Plus bas, je t'en prie. Pierre-Marie dort audessus, tu vas le réveiller.
— Je m'en moque. Quand on est une mauvaise épouse, on ne joue pas la comédie d'être une bonne mère. »
Ces accusations désordonnées trahissaient un tel désarroi intérieur que Christiane eut pitié de son mari. Elle se reprochait son incapacité à dominer ses nerfs, à dissimuler le refus et la rébellion de ses sens. Elle essaya de le calmer, de l'apaiser par de douces paroles, par des demi-excuses qui ne faisaient qu'exciter sa frénésie jalouse. Car, cette fois, il était jaloux — ô mystère des transmissions invisibles! — jaloux comme s'il eût assisté au rêve de sa femme; et son bégaiement de haine et ses yeux égarés et toute son attitude disaient assez l'ulcère qui le rongeait.
« C'est bien simple... qu'y a-t-il de nouveau, pour que nous fassions chambre à part?... Si tu es toujours la même vis-à-vis de moi, pourquoi ne couchons-nous plus dans la même chambre, dans le même lit, comme autrefois? »
Elle ne pouvait pas lui répliquer que la situation était en effet identique depuis la première nuit de leurs noces, plus intolérable seulement par la durée. Elle sentait toute la faiblesse des mots, des phrases et des périphrases en présence de ce monstre : l'instinct. Elle se rappela une expression employée par lui dans une heure d'explications calmes : u Voyons, Julien, tu convenais qu'il peut
y avoir quelque chose de faussé entre nous, sans qu'aucun de nous d'eux soit responsable de cette fêlure, de ce pli... C'est pour cela que nous avons pris le parti des deux chambres...
— Mais quoi, fêlé, pourquoi faussé, quel pli?
— Eh le sais-je, moi? Demande à Dutemps...
— Dutemps, il te considère comme une déséquilibrée, c'est bien simple. Son avis est qu'il te faudrait la maison de santé et la douche. »
L'injure lui fit hausser les épaules.
Debout, contre elle pelotonnée, rendu cruel par sa triste victoire, l'infortuné cherchait à tâtons une arme morale, avec du venin, dans l'arsenal de ses rancœurs. La question d'argent parait toujours à juste titre la plus blessante :
« En somme, tu m'as épousé sans m'aimer, parce^que je pouvais te donner la nourriture, le luxe, les toilettes... Tu m'as épousé, comme disent les soldats, pour la houle. C'est du propre!...
— Faut-il que tu souffres », soupira Christiane, en lui montrant tout grands cette fois, malgré la blessure de la lumière, des regards d'une miséri-
' corde infinie... « Faut-il que tu souffres, pour t'oublier ainsi, toi, la générosité même. »
Elle disait vrai. Il ne tenait à rien des choses matérielles. Sa prodigalité était sans limites. Mais ce ton de commisération l'exaspéra.
« Ah! ah! tu me plains par-dessus le marché. On voit que tu as pratiqué le roman russe. Mais je saurai bien te faire crier, cabotine 1 Qui me dit que l'enfant qui dort là à côté est de moi, que tu ne l'as pas introduit ici par fraude... Pourquoi ne serais-je pas ta dupe sur toute la ligne? »
Cette fois, le coup avait porté. Ghristiane pâlit, porta la main à son cœur et gémit sourdement : « Oh que tu m'as fait mal ! »
Elle était éperdument mère, par la chair, par l'espérance, par l'inquiétude. Elle avait donné à cette maternité de lionne ce qu'elle refusait à l'amour sensuel; elle rendait à Julien dans son lils ce qu'elle ne pouvait lui accorder, malgré tous ses efforts, comme amante. Dans sa vie gâchée par la racine, alors qu'elle eût pu être si belle, son Pierre- Marie était la fleur radieuse qui a poussé, jailli par miracle. Il était la douce réalité, le pur et candide témoin d'une conjonction âpre, rebelle, devenue impossible. C'est pourquoi le blasphème de Julien venait de lui révulser l'âme.
Il le comprit. Un de ces revirements brusques,
habituels chez les sang-mêlés, le jeta aux genoux de celle qu'il ne parvenait pas à haïr. Mais, tout en implorant son pardon bredouillé dans un flot de larmes, il cherchait encore à travers le drap, avec des mains hésitantes, le consentement de ce corps souple, voluptueux, tant désiré et qui, lui, ne pardonnait pas.
Il ne fallait plus songer à dormir. Christiane, à son tour, se leva, revêtit vivement une robe de chambre, et tous deux assis côte à côte dans les ténèbres, sur le lit refermé, examinèrent la situation. Se quitter, même pour un temps d'épreuves, ils n'y pouvaient songer. Ils s'aimaient — en esprit — et leur Pierre-Marie eût affreusement souffert du déchirement. Attendre, en jouant la comédie de la possession, que la possession se réalisât... Christiane avait essayé pendant sept ans. Elle était à bout de forces, tout le prouvait. Persévérer dans la séparation actuelle, c'était risquer des scènes semblables à celle de ce soir et qui, à la longue, usent la tendresse. De tous côtés, avec la meilleure volonté du monde, ils se heurtaient à l'impossible, ils aboutissaient à la douleur. Rien de plus simple que leur cas. Rien aussi de plus inexorable. Plus ils l'examinaient, plus la fatalité pesant sur eux leur
semblait imméritée et sauvage. Elle s'en plaignait à lui, la tête sur son épaule, comme à son cher et seul confident, oubliant qu'il en était la première victime. Il s'en plaignait à elle comme d'une souffrance infligée par une autre. Leur mal prenait quelque chose d'impersonnel, de fermé, tel un signe illisible gravé sur un bloc d'ombre et qu'ils tentaient de déchiffrer en frissonnant.
Quatre heures sonnèrent qu'ils parlaient encore, d'une voix lasse et brisée, avec des pauses et des silences, cherchant un soulagement dans ces mots qui coulent, fleuve sans mouillure, au-dessus de nos états sensibles.
L'aube d'été venait toucher la fenêtre comme une main pâle, errante de malade. Un coq citadin, hôte d'une écurie du voisinage, poussa ce chant qui ferme à jamais l'irréparable journée d'hier et donne confiance dans celle d'aujourd'hui.
« Au revoir, Ghristiane, dit Julien sans conclure... tu ne m'en voudras pas de cette folie. Je te jure qu'elle sera la dernière jusqu'à ce que... »
Elle acheva sa phrase avec tout son cœur : « Jusqu'à ce que ta Ghristiane te donne ce qu'elle meurt de ne pas te donner... »
Elle disait vrai. Et pourtant, quand il l'eut quit-
tée, sur un baiser de rive à rive, un baiser d'amis qui se séparent, elle vit sur la grisaille de l'aurore deux yeux clairs qui lui souriaient : les yeux de François de Rovel.