CHAPITRE IV
Sept heures et demie du matin, par une belle journée de juillet, sur le pont du yacht à vapeur le Touriste^ amarré au quai de la Concorde. Antonin Bréauté, organisateur de la promenade en Seine, s'assurait que ses ordres avaient été bien exécutés. Le pont était tendu de toiles. Un buffet avec rafraîchissements était préparé dans l'entrepont. Quatre tziganes déballaient leurs instruments de musique. Il y avait des fleurs au salon. Une femme de chambre aimable et jeune surveillait l'installation d'un cabinet de toilette très confortable, à l'usage de mesdames les pas-
sagères. Bref, tout semblait minutieusement aménagé pour une traversée d'une semaine, alors qu'il s'agissait simplement d'aller déjeuner au delà de Corbeil, en face du Coudray, au restaurant du Vieux Garçon, célèbre pour ses matelotes incomparables, et de revenir à Paris dans la soirée.
Bréauté était coutumier de ces luxueuses petites fantaisies. Chaque année, avant la séparation des vacances, il imaginait quelque chose de nouveau, une partie originale et soumettait à ses amis Sauvineau le programme complet de la fête avec la liste des invitations. Christiane rayait, ajoutait, combinait. Lui, plongé dans ses rêves et pensées moroses, détestait le plaisir, ses contemporains en général, «la face humaine « comme il disait, mais chérissait quelques personnes de son intimité et cherchait généreusement à les distraire. C'était un homme de soixante-trois ans, à la tête longue et maussade, au nez gros, aux cheveux en brosse, poi^TC et sel, drus ainsi que la moustache, imberbe, assez myope et qui bafouillait de hâte, en parlant. Il abondait en manies. Il faisait toutes ses visites, son haut de forme à la main, en gants noirs, comme un administrateur des pompes funèbres. Il marchait à petits pas, les jambes arquées, « afin de décontracter
le cœur », car il était neurasthénique et très préoccupé de théories médicales inédites, de remèdes nouveaux. Il possédait un talent dramatique puissant, amer et sombre, qui lui valait tous les deux ans un four solennel. Mais les directeurs continuaient à jouer ses pièces, parce qu'on le savait riche et bon commanditaire. Sa dernière, Véronique, était une histoire d'optimistes auxquels arrivaient toutes* les catastrophes. Le quatrième acte était occupé par un enterrement. A la répétion générale, les gens avaient fui épouvantés, laissant l'auteur, les interprètes et le directeur en présence. Bréauté avait eu ce mot épique : « Il y a eu froid, petit froid, je ne le nie point. » Avec cela, un bonhomme plein de contradictions, qui s'avouait athée, et qui avait peur de l'enfer.
On lui reconnaissait des goûts crapuleux. Il ramenait pour la nuit dans son luxueux appartement de la rue de Médicis, des petits « linges » — comme il disait — auxquels il servait lui-même à souper, qu'il renvoyait le lendemain matin, attendris par le bon accueil et un billet de cent francs dans la poche. Il prétendait que, sans l'influence bienfaisante de Christiane, il aurait dégringolé Dieu sait où, et il lui portait une tendresse vrai-
ment paternelle, augmentée d'une reconnaissance de naufragé à sauveteur.
Il tirait sa montre à chaque instant, car il croyait toujours être en retard. Il appartenait à la race de ceux qui arrivent à la gare pour le train précédent et dans les maisons avant que les chandelles du dîner soient allumées. Il se rassura quand il vit apparaître successivement et par groupes les deux frères de Rovel, puis le docteur Dutemps, le docteur Milouard et Lola de Vie, et enfin Christiane, Julien et Jeanne Aimeril.
« Allons, allons, dépêchez-vous! Il est huit heures. Nous ne serons jamais au Vieux Garçon pour midi... Et la matelote n'attend pas.
— Du calme, vieux, du calme... fit François de Rovel. A quarante-trois ans, il était jeune et toujours beau, imberbe, avec une physionomie claire, des yeux gris et rieurs, des cheveux blonds et plats divisés jusqu'au bas de la nuque par une raie impeccable, une moustache blonde en pointe à l'allemande. Une origine polonaise donnait à son accent quelque chose de musical. Son frère, Henri de Rovel, avait la carrure d'un athlète, un charme du même ordre et mêmes moustaches, avec cette différence qu'il était brun. Leur mise était soignée
et même recherchée. Les hommes, jaloux de François de Rovel, disaient volontiers de lui : « Il a l'air d'une gravure de mode. »
Amant en titre de la belle Lola, heureux de le faire constater, Amédée Dutemps était équipé en canotier, pantalon clair, vareuse bleue, chapeau de paille, ce qui lui donnait tout à fait l'air cette fois d'un ouvrier serrurier endimanché. Son ami et confrère, le huguenot Milouard, sec et pointu, dans sa redingote — il ne la quittait que pour dormir, — portait l'ombrelle et le réticule d'une Lola extravagante, moitié Goya, moitié Watteau, et qui déjà déclarait ça drrrole.
« Mais qu'est-ce que tu as? — cria Julien — il manque encore au moins quatre personnes. Puisque tu as désiré, vieux superstitieux, qu'on soit treize.
— Voyons, voyons — fit Bréauté en comptant sur ses doigts. — il manque Valentine Sandral, les Saint-Egly et Déverin... C'est bien cela, quatre...
— Qui voulaient se battre, » ajouta Julien, faisant allusion aux démêlés extra-conjugaux de Marie Saint-Egly et de Guy Déverin, son amant.
Lola pleine de reproches, à cause des relations espacées, Jeanne et Christiane étaient déjà sur le bateau, dont elles admiraient l'aménagement.
Sauvineau avait de la sympathie pour les frères de Rovel. Ils s'étaient connus jeunes à Montmartre. Ils avaient canoté ensemble, partagé des illusions, des maîtresses, les mépris intransigeants des débuts de carrière. Tous trois projetaient pour le retour une surprise nocturne, un feu d'artifice sur l'eau et ils commençaient en grand secret à tirer leurs plans. Les tziganes essayaient leurs instruments en vue d'un départ en beauté.
« Démarrez pas sans moi, les p'tits frères », cria une voix un peu forcée, comme au théâtre. C'était Valentine Sandral, la vedette, le boute-en- train, l'incomparable..., du moins les échos des journaux et les applaudissements des spectateurs routiniers avaient fini par le lui persuader. Son automobile s'éloignait à peine, avec son chauffeur nègre, qu'elle dévalait l'escalier du quai, agitant son ombrelle rouge et envoyant des baisers à la cantonade. Cela doit se faire ainsi. C'est « partie de campagne ». Elle s'appelait en réalité Maus, étant d'origine juive. Sandral était un nom de guerre qu'elle avait rendu célèbre. On la déclarait très moderne, très dans le train. Elle était d'une bêtise profonde, semée de faux mots d'auteur, d'une insincérité absolue et d'une discrète élégance. Elle avait été
jolie quinze ans auparavant, admirée et lancée par un vieux critique idéaliste qui la croyait successivement un ange et un démon, alors qu'elle était tout bonnement une petite dinde. Maintenant, à quarante ans passés, elle était maigre, anguleuse, armée d'un grand os de menton, de pommettes saillantes, d'une chevelure trop jaune et trop abondante. Seuls ses yeux clairs et longs de chatte au soleil conservaient une certaine séduction.
Elle tendit la main à François de Rovel, son dernier amour, et dont elle était furieusement jalouse, avec un « bonjour vous » accompagné d'un battement de paupières, dit à Sauvineau : « bonjour, mon auteur », à Bréauté « cette santé, vieux? » à Henri de Rovel « on rigole, hein », puis embarqua d'un air futé et s'avança vers le clan des dames en bonne camarade, pas fière pour un sou.
« Quel crampon!... » murmura François. La présance de la fine et sobre Christiane lui rendait plus pénible sa Valentine et il maudissait Bréauté et sa manie d'inviter les ménages. Mais Sauvineau, songeant aux A mes conjointes, n'était pas de cet avis. Il faut vivre un peu avec ses interprètes pour leur communiquer la petite flamme indispensable.
UNE PAirriE UE BATEAU 81)
Tout était prêt, sous vapeur, on n'attendait plus que « le trio ». La sirène lança sur Paris ce sifflement prolongé, déchirant, où passe l'âme des grands départs, ce qui fit dire à Sauvineau : « Poseuse, va! » Bréauté, gravissant les marches du quai, grommelant, trépignant, inspectait l'horizon avec fièvre malgré les blagues lointaines de tous ses invités. Un modeste fiacre, d'une sage lenteur, tourna le coin de la rue Royale, se rapprocha, en s' arrêtant pour laisser passer les autres véhicules. Quand il ne fut plus qu'à une dizaine de mètres, on distingua deux silhouettes, l'une d'homme, l'autre de femme calées dans le fond — c'étaient Guy Déverin et Marie Saint-Egly — et, sur le strapontin, encombré de paletots, l'infortuné mari, celui que dans le monde on appelait « la victime Adolphe ».
Tandis que Guy, gros garçon à tête poupine, et Marie, ancienne belle au visage dur, rejoignaient les camarades sur le yacht, la victime Adolphe réglait le cocher sous la bousculade de Bréauté : « Ce n'est pas moi... je n'y suis pour rien... Ce sont eux... » Il avait la calvitie et le front « en persienne » signalés par Dutemps comme un indice de grande débilité, et il clignait des yeux à la façon
d'un homme qu'aveugle le soleil de l'évidence.
Cette fois, ça y était. Les marins larguèrent l'amarre, la machine fit son bruit sourd et régulier, le chef tzigane donna le signal, François et Henri de Rovel, Sauvineau, Valentine Sandral entonnèrent la marche de Rakotsky : « Ti ta ta tzin, ta ta tzin, ta ta tzin, tzin, tzin... » Lola disait gentiment à Christiane : « Moi, j'ai laissé mon chien comme vous avez laissé votre enfant. »
Aussitôt qu'un certain nombre de personnes de sexe différent sont réunies pour s'amuser, il s'établit une lutte entre leur désir de gaieté en commun et leurs préoccupations particulières. Parmi celles-ci la jalousie et la vanité tiennent la corde. Valentine Sandral guettait François de Rovel. Il ne pouvait faire un mouvement qu'il ne sentît sur lui deux yeux aigus. Amédée Dutemps surveillait Lola de Vie. La possession avait fait du bon docteur une sorte d'Othello toujours à l'affût. Marie Saint-Egly était persuadée que l'univers complotait de lui enlever son Guy, alors que c'étaient son horrible caractère et le poids des ans qui le lui arrachaient peu à peu. Sauvineau, poursuivi par le souvenir de son rêve, épiait de loin
ISE l'AllTlE DE BAlhAL 'Jl
une innocente conversation de sa femme et de Bréauté, sans se douter du trouble profond et délicieux où la présence de François de Rovel jetait Christiane. Entre Jeanne .Aimeril et Henri de Rovel il y avait cette attraction gentille et blanche qui mène les cœurs candides aux fiançailles. Milouard, de son œil sarcastique sous le lorgnon, observait la ménagerie.
La traversée de Paris, ses gracieux monuments au soleil, les ponts pareils à des orbites de pierre sous lesquels filtre le regard de l'eau, puis la lèpre amusante de Bercy et de Charenton provoquaient les cris d'enthousiasme et les réflexions des navigateurs. Maîtresse de peintre, Valentine Sandral possédait l'argot du métier, les c c'est bien dans l'air », les « comme c'est intense », les « voyez-moi cette frange d'or à droite » et aussi les gestes de mains qui limitent et découpent le morceau, comme disait Julien, « la toile à faire ». Henri de Rovel, homme de sport, d'automobiles, d'aéroplanes et par conséquent de photographie, prenait avec patience ces « instantanés » qui réclament au moins cinq minutes de pose immobile en pleine lumière. Lola de Vie, forte mangeuse, ayant déclaré qu'elle
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avait faim, descendit au buiïet, aussitôt suivie de Dutemps et de Milouard déjà surnommés « les médecins du bord ». Dans leur dos, Marie Saint- Egly se mit à plaindre « ce pauvre docteur », car la demoiselle avait l'air d'une qui le mènerait loin en peu de temps. Puis, se tournant vers Christiane : « Mais au fait, chère, vous la connaissez puisqu'elle fut votre camarade de pension. Expliquez-nous un peu son caractère,
— Elle est exquise, répondit Ghristiane en souriant, bonne, généreuse, honnête, jolie comme vous voyez, d'un goût parfait, et, chose merveilleuse, elle ne débine jamais personne.
— Mais c'est un ange. Monsieur de Rovel, vous qui faites son portrait, est-ce votre avis?
— Absolument, madame, » répondit François plein de sérieux. « Si j'avais un fils à marier, je lui conseillerais mademoiselle de Vie. Malgré son existence libre d'artiste, elle est demeurée d'une candeur qui attendrit tous ceux qui l'entourent et je jurerais qu'elle porte au docteur une tendresse purement platonique. »
On entendit un rire strident et presque douloureux. Valentine Sandral témoignait ainsi de son scepticisme.
(c II semble bien que mademoiselle Sandral ait là-dessus une autre opinion que vous.
— Non, madame, elle rit à l'idée qu'on pourrait en avoir une autre.
— Et vous qui êtes psychologue, mon cher maître? »
Le cher maître Sauvineau protesta de son respect pour les vertus et la vertu de mademoiselle de Vie. Alors la mauvaise humeur de Marie de Saint-Egly retomba comme toujours sur son mari, qui avait imprudemment opiné de la tête. Elle le traita de « poire » avec une si pénible insistance que l'amant dut s'interposer : « Allons, ma chère amie, vous êtes bien nerveuse. Que vous a fait ce pauvre Adolphe? » i Cependant, Christiane, appuyée aux bastingages à côté d'Antonin Bréauté, lui glissait vivement : « Ne restez pas tout le temps près de moi. Gela agace Julien.
— Julien est toqué... A mon âge, avec mon physique...
— Croyez-moi...
— Allons bon. Il ne manquait plus que cela à ma déveine... être séparé de vous!...
— C'est pour éviter cette séparation que je vous avertis. »
Désolé, mais obéissant, Bréauté se^rapprocha du groupe des bavards. François, qui attendait cette occasion, prit sa place auprès de Christiane, et tout en feignant de montrer quelque chose sur la rive : « C'Qst une joie pour moi de passer toute une journée auprès de vous, de voir tourner toutes les heures auprès de vous. »
Elle eut un rire franc et jeune qui découvrit sa petite mâchoire de faunesse : « Ne prenez pas ce ton pénétré. On dirait que vous suivez les leçons de mademoiselle Sandral.
— Je ne demande qu'à changer de professeur. »
Cette impertinence déplut à Christiane. Elle pensa : « Je ne me trompais point, c'est un fat... » Elle appela son mari : « Julien, Julien, viens voir ces cheminées. Est-ce que ce n'est pas l'usine des Soustre? »
Sauvineau accourut, examina, donna son avis, puis, heureux de montrer son intimité avec sa femme, s'appuya tendrement, à son épaule. Mais, tandis que ce contact était indifférent à Christiane, il lui semblait que le bras plein, robuste, de François immobile et sifflotant, dégageait des effluves électriques.
Lola remonta sur le pont, toujours suivie
de Dutemps et de Milouard. Elle vanta l'abondance et la variété des sandwiches, la qualité du porto... Ce Bréauté faisait bien les choses... Elle prononçait « chose » comme « drrrole « et mettait quatre r à Bréauté. Les tziganes avaient cessé de jouer. Elle alla les trouver, leur demanda successivement un air andalou, un air catalan, un air hongrois que naturellement ils ne connaissaient pas. Alors, avec la mine dépitée d'un enfant qui suce un fruit acide, elle s'assit sur une marche du petit escalier du salon. Les « médecins du bord » s'étant rapprochés d'elle, la belle capricieuse les envoya promener : « Ce qui m'amouse sur un bateau, c'est d'être librrrre. »
A partir de l'écluse d'Evry-Petit-Bourg, où la manœuvre dura près d'une demi-heure, les appétits aiguisés firent taire la médisance et Ton fut tout aux conjectures sur la cuisine du Vieux Garçon...
« Mais c'est Bréauté, le vieux garçon », disait de Rovel. « Je peindrai son portrait comme enseigne à cet établissement fabuleux. »
Avant de débarquer, les dames, saisissant leurs réticules, descendirent à l'entre-pont se donner un petit nuage de poudre de riz. Les hommes en pro-
fitèrent pour tenir quelques propos libres, mais si généraux qu'ils ne pouvaient s'appliquer à aucune des jolies absentes,
La table était dressée en plein air. A une heure moins le quart de l'après-midi, sous le ciel bleu, une matelote d'un violet onctueux et fumant, une dizaine de bouteilles vénérables, des pains dorés, de lourdes assiettes blanches composent le plus noble des spectacles. Bréauté présidait, ayant en face de lui Christiane, à sa droite Marie Saint- Egly et à sa gauche Valentine Sandral. A droite de Christiane était Dutemps, séparé de Milouard par Lola de Vie. A gauche, la victime Adolphe, séparé de Henri de Rovel par Jeanne Aimeril,
Valentine Sandral avait à côté d'elle Julien, son auteur, puis, sitôt après lui, son amant François de Rovel, de sorte que celui-ci en levant les yeux, rencontrait les regards de Lola et de Christiane. Quant à Guy Déverin, il n'avait pu éviter le voisinage immédiat de sa terrible « J'ordonne » Saint- Egly. Ces arrangements habiles, la fringale, la fantaisie de François et de Julien, l'excellence de la matelote et du gigot aux flageolets qui suivit, le chablis, le meursault et un petit reginglard fleurant la framboise eurent vite mis tous les convives
au même diapason de cordialité. Il y a dans les réunions de Paris quelque chose de vif, d'allègre, de résumé qui n'est nulle part ailleurs. Le Parisien redoute le récit, l'anecdote, la dissertation, la conférence même historique, et il préfère dire « je sais, je sais », même quand il ignore, plutôt :que'de subir longtemps le feu du rasoir. La Parisienne n'écoute jamais, c'est un de ses plus grands charmes. En revanche, elle interroge gentiment son voisin et presque toujours à contretemps, ce qui lui permet ensuite de s'excuser avec le plus joli sourire du monde. Mais, à un moment donné, ces inattentions, ce désir de plaire, ces vagues curiosités, s'exaltent en une flambée générale où chacun brûle en peu de mots ce qu'il a de meilleur dans l'esprit. Il fut question de l'emploi de l'été. Bréauté, assez sombre et mélancolique depuis les quelques paroles échangées avec Ghristiane, projetait un voyage en Suède, à Stockholm. Julien lui conseilla ironiquement de pousser jusqu'au Cap Nord. D'ailleurs, le misanthrope ne tenait pas plus à Stockholm qu'à Tombouctou. Le pays qu'il souhaitait, celui où l'on échappe à soi-même, n'existe pas. Les Sauvineau comptaient s'installer tout simplement dans leur propriété de Bellevue, où
ils resteraient jusqu'à octobre. Julien achèverait là les Ames conjointes que le Théâtre Moderne devait donner vers le jour de l'an, la meilleure époque. Yalentine Sandral avait loué à Sèvres, à deux kilomètres de son auteur. On voisinerait. Lola de Vie irait à Aix-les-Bains. Dutemps aussi, comme par hasard. Le trio Saint-Egly faisait déjà ses malles pour l'Engadine où l'ennui est de bon ton, la nourriture exécrable, le paysage adapté au poison, à la neurasthénie et au suicide. Le protestant Milouard se reposerait sur les bords du lac de Genève. Henri de Rovel allait à Trouville, ce qui scandalisa Jeanne Aimeril. Elle amusa tout le monde en déclarant que « c'était comme si on allait prendre des bains rue de la Paix », et elle lui énuméra rapidement les deux douzaines de personnes insupportables qu'il était sûr de rencontrer. « Et vous. Monsieur de Rovel?... — demanda Christiane à François qui n'avait encore rien dit.
— Oh! moi, je reste à Paris, dans mon atelier, tout en haut de la butte. J'y ai une vue magnifique, une cuisine simple selon mes goûts, de rares camarades qui veulent bien m'y rendre \-isite...
— Et des modèles d'été de tout repos... » interrompit Valentine Sandral. avec un coup d'œil
malin dans la direction de Lola de Vie, dont le portrait était presqne achevé.
« Présente! » fit l'Espagnole. Elle ne manquait pas d'à-propos. Elle ajouta en riant : « Vous me devez encore une séance. C'est à vous de la faire durer longtemps.
— Le plus longtemps possible, madame. » Les tziganes et les gens de l'équipage, régalés à l'office, échangeaient de gros rires et des chansons. Solidement amarré, le Touriste se balançait avec légèreté au remous de la Seine étincelante. Les minutes plongeaient dans la lumière comme des moucherons dans un brasier. Quand le café et les liqueurs firent leur apparition, chacun fut d'avis de se dérouiller les jambes. Lola se dirigea vers la balançoire avec ses deux vieux pages de Faculté, Christiane vers le jeu de tonneau en compagnie de Bréauté, de Jeanne et des frères de Rovel. Julien prit sa comédienne à part pour lui demander son avis sur une scène intercalaire dont l'idée le tracassait depuis deux jours. Les Saint-Egly et Déverin résolurent d'aller faire un tour dans les bois de Rougeaud, qui sont une curiosité des environs et comme une prolongation vers Corbeil de la forêt de Fontainebleau.
Il était convenu qu'on ne partirait pas avant sept heures, que le diner serait servi à huit heures sur le pont du Touriste, et qu'on reviendrait sans se presser, à la papa, entre l'eau et les étoiles, de façon à débarquer au pont de. la Concorde entre onze heures et onze heures et demie. Mais un événement imprévu vint jeter une tache déplaisante sur ces perspectives agréables.
Comme cinq heures sonnaient à la petite église du Coudray, les trois promeneurs revinrent en proie à une vive agitation. Marie Saint-Egly s'était aperçue soudain, en cours de route, de la disparition d'une bague de perle d'un grand prix qu'elle était certaine d'avoir laissée dans son réticule. Celui-ci avait été déposé par elle quelques minutes seulement dans le cabinet de toilette du bateau. Il fallait donc que le vol — car elle ne doutait pas du vol — eût eu lieu à bord pendant ce court intervalle. A ses protestations, à ses cris, tous les invités de Bréauté et Bréauté lui-même accoururent, ainsi que le personnel du restaurant, les tziganes et les matelots. On essaya en vain de lui démontrer que sa bague avait pu être oubliée par elle à domicile, glisser hors du sac sans qu'elle s'en aperçût, être déposée ailleurs que dans le réticule. Elle n'acceptait
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aucune de ces explications et répétait à satiété les détails qui lui permettaient d'accuser dans le vague, mais avec des yeux et des intonations de mégère. Auprès d'elle, les bras ballants, la victime Adolphe semblait dire : « Voilà bien ma vie ! » Quant à Guy Déverin, très gêné, il cherchait par terre avec ses yeux ronds.
La dame y mettait un acharnement si sauvage, une telle impudeur, qu'au bout de quelques minutes personne ne la plaignait plus. Mais une atmosphère de soupçon et d'irritation par le soupçon
- flottait aussi bien sur l'équipage et les musiciens
- que sur les convives. Dutemps éprouvait à nouveau le malaise singulier que lui procuraient la gêne ambiante, l'angoisse du voisin, et il développait à Lola de Vie sa théorie de «l'olfactif». — « C'est dans le nez, ce sens-là, je vous affirme que c'est dans le nez.
— Possible, mon cher, — ripostait Lola fort nerveuse depuis le début de l'incident. — Moi, c'est celle-là que j'ai dans le nez. «
Et elle désignait la Saint-Egly, rendue par la fureur à sa véritable nature de tricoteuse ; son profil de commère tragique, ponceau sous la poudre de riz et les fards, furetant, dévisageant, ivre
de chaleur, de rage et de vieillesse dissimulée. A quelque distance, la soubrette affectée par Dutemps à la surveillance du cabinet de toilette pleurait, tempêtait, rappelait ses bons antécédents, ceux de sa famille jusqu'à la troisième génération. Un gros tzigane suant, papelard et grivois l'approuvait et la consolait.
Hypothèse, plaintes et recherches durèrent jusqu'au moment du départ, avec des intermittences, des fausses joies, des « je la tiens!... ah! non, c'est un éclat de verre », qui avivaient le malheur par la désillusion. Bréauté, Sauvineau et Valentine Sandral, gens de théâtre au milieu des pires catastrophes, admiraient là ce rebondissement cher à Sarcey et à Sardou et qui est bien dans la nature. Mais tout a une fm. Les consommations étaient réglées. Le crépuscule venait, laissant glisser sur les berges de la Seine, sur le village et l'église du Coudray, ses écharpes roses et violettes, argentées au contact de l'eau. Une délicieuse fraîcheur montait du fleuve, saluée par ce public non blasé des oiseaux pour qui c'est toujours une première. Un souffle pur dissipait cette poussière de midi qui stagne jusqu'à sept heures du soir au fond des yeux, quand on a déjeuné en plein air. La sentimentalité
et le désir surmontaient la fatigue dans les âmes.
Comme on remontait sur le bateau, Amédée Dutemps, en qui revivait le diable farceur de sa jeunesse, proposa très sérieusement à Bréauté, devant Ghristiane et Lola, une fouille générale des invités mâles et femelles, du personnel et des musiciens. A sa grande surprise, personne ne rit. Lola soudain très pâle lui lança un « vous êtes un malotrrrou ! » qui lui fit passer un frisson dans le dos. Il est cruel d'aimer une étrangère. On ne sait jamais précisément ce qui l'amuse et ce qui l'irrite.
Sans les tziganes le dîner se fût ressenti de ces dispositions fâcheuses, mais Bréauté eut la précaution de les faire jouer très près des convives. Leur bruit à peu près musical rendit le fier service de supprimer toute conversation. Le couvert était mis sur des tréteaux, éclairé par ces bougies entourées d'un globe de verre que l'on appelle des « phares ». Chaque convive avait à sa place un bouquet. Le Champagne circulait, glacé à souhait, doux et sucré selon les goûts, car Bréauté était connaisseur et ne se laissait pas fourrer le jus russe ou américain qui accapare aujourd'hui nos bouchons dorés. Un bouillon authentique, des canards en gelée, bien poivrés, une daube entourée d'une
magnifique salade de légumes, donnèrent bientôt aux humeurs, par l'estomac, un tour optimiste. Séparés de la dame à la perle, qui cuvait sa rancune et sa haine en silence, l'amant et le mari jouissaient pour un moment du bien inestimable de la paix. Leur martyre en commun cimentait entre eux une tendresse exemplaire et fraternelle. Guy avait toujours peur qu'Adolphe ne s'enrhumât et lui mettait un paletot sur les épaules pour le garantir du serein : « Il est certain — disait Valentine Sandral à Sauvineau — qu'ils se cirent réciproquement leurs cornas le matin. » A quoi Julien répondait sur le même ton : « Et ce sont celles de Déverin qui deviennent encore les plus brillantes. »
On pria Lola de chanter. Elle obéit. Les tziganes se turent. Entre l'eau et la nuit, comme une fleur soudaine, sa voix monta, veloutée et sombre, avec un cœur ardent, sur la tige rude du parler catalan. C'était une complainte cadencée, paysanne et montagnarde, qui célébrait sur des finales brusques la terre natale et l'indépendance. Puis ce fut une chaude malaguefia aux molles inflexions andalouses, languissante et tordue comme un corps de captive, chargée des parfums de la conquête arabe, et que la Seine gauloise accueillait et pro-
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longeait avec étonnement. Dans les demi-ténèbres les convives ravis, amollis, . écoutaient pleins de recueillement. Leurs silhouettes à peine distinctes semblaient celles d'un banquet figé par l'extase.
Christiane était cette fois assise entre Bréauté et François de Rovel. Le premier, excité par le Champagne, c'est-à-dire rendu plus amer, et plus bredouillant encore, lui développait pour la centième fois, à voix basse, le néant du tout, de l'amitié, de l'amour, de la vie et même du rêve. Mais elle ne l'écoutait pas. Elle écoutait le silence de François, plein d'une passion violente et concentrée, comme phosphorescente dans l'ombre; toute sa ferme volonté s'employait à ne pas lui répondre dans le même langage aux lèvres closes, à fermer ses regards et son cœur. Ce n'est rien le passage d'un plat, l'offre d'un peu de vin ou d'eau. Cependant il peut se jouer, entre ces gestes de simple politesse, l'ofïre et le refus d'une existence entière, le drame du possible et de l'impossible. Le frôlement d'une main brûlante devient un danger presque mortel. La jeune femme se faisait toute mince. Elle avait replié ses jambes en arrière sous sa chaise et elle devinait chez le voisin la surprise de ne pas rencontrer, quand il faisait un mouve-
ment, la plus petite parcelle de sa voisine. En toute autre circonstance elle aurait ri. Cette fois, chargée d'électricité par la promenade, le grand air, la contrainte, elle se disait que le moindre contact, même involontaire, risquait de déchaîner Dieu sait quel orage. Ce frisson de peur était délicieux.
Pendant le chant sublime de Lola, François hahitué aux conquêtes faciles et que n'avait jamais retenu le moindre scrupule, se répétait : « Mais je l'aime, je l'aime ! » Il avait eu bi'en des aventures, séduit des petites bourgeoises dans les jardins publics, des modèles blasées comme des chattes, à force de courir nues les gouttières de l'art et de la bohème, des bonnes dans leurs étroites chambres désolées du sixième étage. Tous les bureaux de poste de Paris l'avaient vu retirant sa correspondance aux initiales conventionnelles. Il avait ravagé des ^^lles d'eaux, des plages à la mode. Que de ruses d'apaches déployées contre la vigilance des maris, la malveillance des concierges, la perfidie des amies d'enfance ! Jamais cependant le plus beau des Montmartrois n'avait connu le trouble profond où le jetait la vue de Christiane, de ses yeux de gazelle, de sa nuque classique comme une petite colonne sous le chapiteau des
lourds cheveux noirs, de sa poitrine basse, solide et menue, de son dos souple, de ses doigts longs, de ses pieds agiles. Sa voix le pénétrait, puis s'épanouissait dans son cœur. Quand elle souriait, entr'ouvrant les lèvres, il sentait l'empreinte du baiser, le froid des dents étincelantes. Son désir l'appelait de toutes ses forces, comme un voyageur perdu au bord d'un fleuve. Et il sentait, au delà de la sensation, qu'un autre désir, du fond de Christiane, venait à la rencontre du sien.
« Eh bien! dansez maintenant... » cria Sauvineau à l'Espagnole...
Mais elle s'excusa. La malaguena l'avait essoufflée parce qu'elle faisait en même temps l'accompagnement de « la guitarrre ». Elle danserait tout à l'heure, « dans la deuxième partie du concerrre ». Alors Bréauté, qui ménageait les vanités ambiantes, supplia Valentine Sandral d'interrompre son marivaudage avec son auteur, de réciter des vers, de la prose, ce qu'elle voudrait.
La cabotine commença naturellement par se dérober. Elle ne savait rien. Elle avait trop diné. Elle avait peur d'ennuyer les gens. Christiane ne résista pas au plaisir de taquiner son voisin en le priant d'intervenir : « Mademoiselle Sandral ne
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peut rien vous refuser, à vous, Monsieur de Rovel 1 — Penh, un vieux camarade », — dit François avec une modestie bordée de rage. S'il avait été seul avec cette railleuse, il lui eût vivement embrassé le cou, là derrière l'oreille, et l'on aurait bien vu ensuite ce qui serait arrivé. Mais, sollicité en public et d'une façon aussi directe, il ne put que joindre ses instances à celles des autres.
« Comment, vous aussi, mon ami, vous me mettez à la torture... mais c'est un complot, une conjuration. C'est très mal. Qui prendra ma défense, messeigneurs ! »
Galamment les seigneurs déclarèrent qu'ils ne pouvaient que faire chorus avec les bourreaux. Valentine poussa un profond soupir, eut Fair de chercher dans sa mémoire. Elle sacrifiait avant tout à l'originalité ou à ce qu'elle croyait être l'originalité, apprenant par cœur des vers libres d'auteurs belges, suisses, roumains, des pages de Maeterlinck et de Verhaeren qu'elle déclamait d'un air mystérieux, ainsi que des mots sans suite agglomérés par la fièvre. Mais il lui fallait, même et surtout dans les ténèbres, quelques fleurs dans un vase devant elle. Autrement elle ne se rappelait plus rien, elle avait le vertige.
« Le nez, parbleu, le nez... » fit Dutemps qui tenait à sa théorie.
On finit par dénicher, dans le salon du bas, quelques verdures rapportées des bois de Rougeaud. Maintenant la muse n'avait plus de raison pour ne pas s'exécuter. Elle commença d'un accent morne et brisé...
O ces regards pauvres et las Et les vôtres et les miens...
Personne n'écoutait, bien que tout le monde jouât l'attention et le ravissement. Il y avait autour du talent de l'ex-jolie juive une convention qui était associée à la jeunesse, aux illusions de tous les auditeurs. La diction impeccable de Valentine Sandral faisait partie de ce lot de porcelaines fragiles que chaque génération transmet à la suivante et que celle-ci s'empresse de briser pour faire de la place sur le plateau. Christiane avait envie de rire. Elle murmura pour celui qui, un instant auparavant, lui faisait peur : « Le plus admirable chez mademoiselle Sandral, c'est la simplicité.
— Et la niaiserie — répondit froidement François de Rovel. — Il est impossible d'imaginer quelqu'un de plus complètement bête. »
Les ténèbres l'empêchaient de juger de l'effet de cette sortie à voix très basse. Il continua sur le même ton : « Elle est persuadée qu'elle a un esprit d'enfer. Tous ses auteurs, et votre mari en particulier, la fortifient dans cette erreur. De sorte qu'elle tient, avec une fausse étourderie et sur n'importe quel sujet, des propos qui font mal aux dents.
— Il y en a qui s'en vont comme des navires illuminés dans la tempête^ jeta aux flots la récitante.
— Et moi aussi, soupira François, je m'en irai comme un navire très embêté dans une tempête...
— Vous la quitterez?... »
Il y avait une espérance dans cette interrogation brusque. François n'hésita plus. Sa main, sous la table, saisit, étreignit au-dessus du genou une jambe pleine et modelée dont la tension soudaine le mit hors de lui. Il trembla. Christiane tremblait en se dérobant. Du lait et du feu couraient dans leurs veines. Mais comme Valentine venait de terminer, au miUeu des bravos, Christiane se levant soudain s'écria : « Oh! là-bas j'ai cru voir un poisson électrique... vite... vite... Tout le monde! »
Chacun quitta sa place. Ce fut une gaieté générale à l'idée qu'un tel phénomène avait fait son
apparition dans la Seine. Il fallait avertir le Muséum. Bréauté, accouru le premier, déclara qu'en effet il avait aperçu comme une traînée brillante le long du bateau. Milouard, plus terre à terre, insinua qu'un matelot avait pu jeter une allumette. Pendant cette confusion, François, immobile et grave à sa place, recueillait, précisait la commotion vraiment électrique qu'il avait ressentie au toucher de ce corps adorable, secret, et qu'il posséderait coûte que coûte.
Ils avaient projeté, Julien et lui, de tirer un feu d'artifice sur l'eau. Les pièces avaient été déposées en grand mystère dans le cabinet de toilette, derrière une tenture. Après l'émotion de tout à l'heure, c'était là une fameuse corvée. Mais impossible de s'y soustraire. Donc François se dirigea vers l'entrepont. Du haut de l'escalier il entendit deux voix qui se querellaient. Il prêta l'oreille. L'une était celle de Lola de Vie, reconnaissable au roulement des r.,.
« Je vous dis que j'ai prrromis. Je danserrrai. » L'autre voix, celle de Dutemps, suppliait :
« Je suis jaloux, ma Lola, ma bien-aimée Lola. Je vous en supplie, ne dansez pas. Je vous donnerai ce que vous voudrez.
112 LA MESENTENTR
— Je ne veux rien. Je veux danser.
— Voulez-vous une bague, un collier, de l'argent.
— J'ai des bagues, des colliers, de l'argent. Vous êtes un vieux fou... je danserrrai.
— Fou d'amour, hélas! oui... ah! que je suis malheureux!... »
L'aplatissement du grand savant devant cette grue exotique était quelque chose de si niais, de si triste, que François en eut une impression de douleur. Ah! il n'avait pas la manière, le brave docteur. Il savait soigner tous les maux, mais il ne savait pas se guérir de la piperie féminine la plus grossière, la plus évidente. Le peintre se jeta dans une cabine servant de resserre, et Dutemps navré passa devant lui sans l'apercevoir, avec un mouvement des bras et des épaules qui signifiait : « Que faire à cela? » En effet, il délaissait pour une toupie espagnole une femme dévouée, deux grands garçons et la première clientèle de Paris. En bas, dans le trou d'ombre, on continuait à chuchoter : « Ce n'est pas joli, ce que vous faites là... pour le camarrrade et confrrèrre... » Le bruit d'un baiser, puis un petit rire intriguèrent l'observateur caché. Au bout d'une minute, il vit apparaître la redin-
INE l'AIlTIK DE DATKAU 113
gote protestante de Milouard, du loyal et sévère Milouard, qui goûtait lui au^si au fruit deux fois défendu par la morale et par l'amitié..
Tout de même il fallait prendre les pièces d'artifice. François dégringola vivement les quelques ' marches. L'électricité était éteinte. Lola, dans le noir, jeta un cri : « Mais qu'est-ce que c'est, mais qui vient là?...
— Ami — fit-il en donnant de la lumière.
— Oh! c'est vous, monsieur de Rrrovel! »
Elle reposa précipitamment un objet qu'elle tenait à la main. Lui s'excusa, alla à la tenture, l'écarta, prit la petite caisse et partit en marmonnant une explication. Il se rappela, comme quelque chose de très singulier, son trouble à elle et sa propre gêne. Elle lui avait donné l'impression très nette d'être surprise pendant une opération secrète ou ilhcite. Mais laquelle?
Cinq minutes après elle dansait sur le pont, dans la lueur alternativement rouge et verte des feux de Bengale. Les passagers faisaient cercle autour d'elle. Les castagnettes aux mains, fière, souple et trapue, elle se déhanchait à la sévillane, pivotait un poing sur la hanche, puis, les bras allongés, pliait et tordait ses poignets en cadence, avec un
rythme de volupté debout qui reproduisait, dans la verticale, tous les mouvements de la volupté couchée. « Ollé, ollé! » criaient les autres en battant des mains. Valentine Sandral affirmait : « C'est du très grand art... » Jeanne Aimeril tournait vers Henri de Rovel un profil de vierge enthousiaste, tantôt pourpre, tantôt blême, suivant la couleur de la flamme, mais toujours pur. Bréauté constatait avec chagrin la réussite et la fuite de la journée. Dutemps, ayant pris son parti du spectacle, de la danse et de tout, écoutait dans les nerfs de son cœur un avertissement bizarre, solennel, qui semblait pour la seconde fois lui dire : « Saisis l'heure... » Ghristiane regardait sans voir, attentive au feu plus ardent qui venait de s'élever dans ses profondeurs. Julien et François, rendus à la gaminerie, aux amusements de la jeunesse, par la circonstance et le bon dîner, couraient d'un bengale à l'autre, d'un soleil à une girandole, allumant, puis éteignant, car sur un bateau l'incendie est toujours à craindre.
Ils sautaient de-ci de-là, le rat-de-cave à la main, pareils à des démons, et la jeune femme, perdue dans lé plus cruel et le plus doux des songes, ne distinguait plus bien l'un de l'autre, celui dont la
possession la laissait insensible et indifférente, celui dont le simple contact l'affolait.
Mais, comme la magie prenait fin, Julien s'approchant d'elle, dans la joie d'une si belle fête, la serra tendrement sur son cœur, avec un « à tout à l'heure » effrayant. Alors toutes choses lui apparurent décolorées, hostiles, pesantes et elle eut envie de sangloter.