JOURNAL DE GHRISTIANE : UNE AMBASSADE
leur vie d'alcôve au début, jouer la comédie de l'initiation. Gomme si l'on dupait un instinct, et le plus fort de tous, celui qui continue la race. Ces essais de comédie intime, qui ne trompaient aucun des deux acteurs, aboutissaient régulièrement à une aggravation du malentendu conjugal.
Ghristiane, avec un haussement d'épaules, passa la main sur son front pur, pour chasser les idées secondes, quand l'essentiel la sollicitait. Elle saisit la plume et écrivit sans se relire, comme on court sans regarder derrière soi :
« 10 août.
« Dieu m'est témoin que je ne voulais pas « d'abord, que, depuis son inconcevable impu- « dence et imprudence de l'autre soir sur le Toii- « riste, François de Rovel me faisait horreur... non, « je me mens à moi-même, il me faisait peur. C'était « un sentiment d'effroi, la certitude que pour mon « repos, pour mon honneur, pour mon bonheur, je « ne devais pas le revoir... Combien déjà c'eût été « cruel!... Cette journée de chants et de rires « passée ensemble nous avait liés comme une con- « fidence, bien que nous ne nous fussions presque « rien dit. Ou peut-être nous étions-nous dit
« beaucoup de choses sous le couvert de propos « insignifiants. Je ne sais plus, je n'ose plus com- « prendre. Ce que j'ai éprouvé et éprouve encore « est si mystérieux, si soudain.
« Donc, je ne voulais pas le revoir et ma résolu- « tion était si bien prise que je pouvais déjà sans « scrupule me rappeler comme une lecture ou un « récit, comme un parfum inoubliable, sa présence « devant ces belles rives, son rire, son regard, et « tout ce que le crépuscule et la nuit commençants « apportèrent de gravité à notre rencontre. J'avais « prié longuement, pour le salut de mon âme, pour « Julien, que ma froideur désespère et qui n'en « prendra jamais son parti, pour moi-même qui « souffre de ses souffrances et qui voudrais tant « lui appartenir. J'étais fortifiée, pleine d'un nouvel « espoir.
« Maintenant cet espoir est anéanti. C'est à cet « homme presque inconnu de moi, à cet étranger « que j'appartiens par toutes mes fibres. S'il ne « m'a pas eue tout entière, c'est que j'ai eu assez « d'héroïsme cette fois encore pour m' arracher à « ses baisers, à son étreinte, à une fièvre si court pable, si déchirante, que me voici brisée, meur- « trie comme par un grand départ. Il n'y a pas
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« vingt-quatre heures de cela, et j'ai compté les « secondes, les minutes, de telle sorte qu'il y a bien « plus d'une année. Je n'ai pas dormi. A chaque « instant, sa figure, sa voix, ses mains, ses lèvres « prenaient pour mon cœur une réalité pire que le « réel et le faisaient battre à grands coups, pro- « pager des ondes de feu dans mon être.
« Comment cela est-il arrivé? Je ne suis pas en (t état de relier les circonstances en faisceau, mais « je puis les énumérer une à une.
« C'est Jeanne d'abord qui m'a harcelée. Malgré
« ses vingt-deux ans et ses airs sérieux, elle est
« toujours « la cadette », — comme dit Julien, —
« et, depuis la mort de papa et de maman, mon
« deuxième enfant. Mais une enfant qui, à force
« d'avoir vécu cœur à cœur avec moi et dans une
« intimité morale, me devine, à qui je ne puis
« cacher mes sentiments qu'avec une attention de
« tous les instanls. Quand elle fixe sur moi ses
« grands yeux clairs — les yeux de notre mère, —
« je me trouble, je me déconcerte et suis forcée, pour
« ne pas me trahir, de mettre la conversation sur
« la toilette, sur des enfantillages. Par bonheur,
« elle est maintenant amoureuse de son frère à
« lui^ de Henri de Rovcl, elle veut l'épouser à toute
« force, malgré la différence de situation et dans « le plus bref délai possible. Car elle est une fébrile, « elle aussi. C'est cette distraction qui me sauve, « en sauvegardant mon secret.
« Après la partie du Vieux Garçon^ et comme « Henri de Rovel avait fait allusion à son prochain « départ pour Trouville, Jeanne m'a suppliée « d'aller trouver son frère, de lui faire comprendre « qu'on avait remarqué Henri, que cet Henri avait « plu et que, s'il n'éprouvait de son coté nulle « répugnance pour le mariage, on serait'' prête à « l'épouser, à lui apporter, avec le meilleur cœur « du monde et un physique de jeune naïade, vingt « mille livres de rentes garanties par Julien Sauce vineau. J'ai frémi, sentant que par cette coïn- « cidence la fatalité voulait me remettre en préce sence du pire ennemi de mon repos. J'ai cornée mencé par refuser tout net, en alléguant la double ee inconvenance d'une telle démarche. Jeanne a ee insisté avec des larmes. Je lui ai proposé à ma ce place d'autres ambassadeurs : Julien. — H ne ee saurait pas, il compromettrait les choses par trop ee de raideur. Seule une femme était capable de ee parler pour une autre femme... Bréauté, — même ee raison et, de plus, il était la gaffe personnifiée.