JOURNAL DE CIIRISTIAXE : UNE AMBASSADE
« Chacun de ses mouvements cassait une porce- « laine.
« Finalement et comme je continuais à chercher « des prétextes, la jeune folle a imaginé de faire (( intervenir son beau-frère. Si Julien avait su ce « qu'il me demandait en joignant ses instances à « celles de Jeanne! Mais il a vu là l'occasion de « faire une niche à Bréauté, dont il est jaloux et « qui, de son côté, déteste instinctivement France çois de Rovel, ne perd pas une occasion de le « débiner. Telle est la finesse du plus spirituel et du « plus ombrageux des maris : « Va chez François, « ma chérie. La petite sœur a raison. Il n'y a que « toi pour mener à bien cette manœuvre diplo- « matique. »
« J'hésitais encore, bien que poussée par tous les « démons de la curiosité et du désir. Je me cram- « ponnais aux obstacles.
(t — En ce cas, accompagne-moi.
« — Mais non, mais non, — fit Julien impa- ,« tienté. — J'aurais l'air de te surveiller, de me « méfier de la mauvaise réputation de mon vieux « camarade, de craindre le Don Juan de Montce martre-
(( Admirable scrupule, que compléta cette ré-
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« flexion ironique : « Je ne suis pas fâché de voir le « nez de ce vieux cornichon de Bréauté, quand lu « lui raconteras ta visite. Ce qu'il me dira, de son « air bougon, que j'ai eu tort! J'en ris d'avance. »
« Il n'y avait pas de quoi rire. Un seul empê- « chement restait à ma portée. Je le saisis, comme « celui qui va se noyer saisit n'importe quel bout « d'épave : « Soit, mais j'emmènerai Pierrinet... »
« L'enfant, c'est le bouclier de la mère. Elles le « savent, celles que leur petit a sauvées. de la ten- « tation, qu'il a retenues sur le bord du gouffre, « d'un mot émouvant, d'un de ces regards can- « dides comme la neige bleue des cimes.
« Julien a haussé les épaules à l'idée de cette « vaine précaution. Il m'enverrait les yeux fermés « passer huit jours chez les de Rovel. Mais la pensée « que je puis avoir un tête-à-tête d'une quart « d'heure avec Bréauté le met hors de lui.
« Que pouvais-je faire, pressée par ma sœur, par « mon mari, poussée par mon instinct? J'ai cédé. « Une de ces voix hypocrites qui parlent en nous « aux heures décisives m'a persuadée que la rebuf- « fade du bateau avait fait son elïet, que François « de Rovel serait très réservé. Une autre, orgueilce leuse celle-là, m'a suggéré que j'étais assez grande
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« pour me défendre en cas d'attaque. Une troisième « s'est servie de l'ironie : « Tu te crois donc irrésis- « tible pour voir un risque dans tout passant? Et ce « monsieur n'est pour toi qu'un passant. »
« C'était hier... après le déjeuner. Je n'avais « aucune idée de la rue des Fleurs, un joli nom, « où perche — c'est le terme exact — l'atelier « de François de Rovel. Je savais seulement que « c'était tout en haut de la Butte et, d'après les « récits enthousiastes de Julien, je combinais sur « un plan mon trajet. Fidèle est entrée : « Ma- « dame, le petit a un peu mal à la tête. Faut-il « le préparer tout de même?...» Jeanne, qui tournait « avec impatience autour de moi, m'a accompa- « gnée dans la chambre de Pierrinet. Nous avons « constaté une légère fatigue d'estomac, due à un « excès de nourriture la veille à dîner; rien de « grave; mais la suppression d'une promenade « longue et fatigante s'imposait. D'autre part, « remettre eut été ridicule. Voilà comment je suis « partie pour la maison de l'ogre, laissant à la mai- « son mon bouclier.
« Le temps était aussi beau et calme qu'il est
« orageux aujourd'hui. Je suis descendue prendre
« le bateau jusqu'à la Concorde. Il me serait impos-
« sible de retrouver mes réflexions. Je crois que je « ne pensais à rien. J'étais comme un automate ou « une de ces hypnotisées, dont parle Dutemps, qui « accomplissent inconsciemment les mouvements « ordinaires de la vie, et qui se déplacent, boivent, « mangent, prennent des billets, les paient, mon- « tent en voiture, descendent du train ainsi qu'en « rêve, les yeux ouverts, la raison close. Je me « suis réveillée au pied du petit funiculaire, deman- « dant un ticket au conducteur. A ce moment seu- ■ « lement l'objet de ma visite m'est revenu à l'es- « prit et j'ai mis de l'ordre dans les quelques ques- « tions que je comptais poser à François de Rovel, « cependant que l'unique wagon oblique m'emporte tait vers le Sacré-Cœur. Il y avait sur la ban- « quette une grosse commère chargée de cartons « qui disait à une autre : « Cet homme-là, madame, « je lui ai tout donné. C'est-il pas malheureux tout « de même qu'on ait un cœur de beurre à ce pointce là? »
« Un cœur de beurre. L'expression m'a paru « d'autant plus juste qu'un tel cœur une fois « fondu, il ne reste plus rien pour personne.
« Un marchand de cartes de la basilique guetce tait les pèlerins à la sortie. Je lui ai demandé :