Voyageurs anciens et modernes, II
taurer ce spendide iconostase. Sa place elle-même est facile à reconnaître sur le plan ; l’Anonyme nous dit que le béma était fermé par cette colonnade et la porte d’argent. Le Silentiaire nous avertit que ces colonnes s’élevaient entre le presbyterium ou béma et la scholacantorum ou soléa. La soléa, selon Cantacuzène, se trouvait entre l’ambon et le béma puisqu’il raconte que l’Empereur descendit non du côté des belles portes, c’est-à-dire de celui de l’entrée principale de l’église, mais du côté qui regarde le béma; d’après cela l’emplacement de cette clôture, telle que nous l’avons figurée sur notre plan paraît évidente.
L’ambon est un point de repère très-précieux, car nous savons qu’il s’élevait vers le milieu de l’église, mais plus à l’est qu’à l’ouest. En prenant le plan de Sainte-Sophie, on verra qu’en remontant un peu l’édicule du centre vers le chancel, il reste un espace suffisant pour la soléa jusqu'à l’entrée de la grande tribune. Notre clôture a donc sa place marquée ici aux grands pilastres, disposition semblable à celles des églises latines.
Nous possédons ainsi la largeur de l’iconostase, environ trente-deux mètres qu’il s’agit de partager en cinq ou sept entre-colonnements ; car les colonnes, d’après ce qu’on a montré plus haut doivent être accouplées; les cinq espacements formeraient un portique trop lâche, nous sommes conduits à choisir le nombre sept et à supposer aux angles non pas un couple de colonnes mais un pilastre d’ante.
Dans l’architecture byzantine, l’emploi des colonnes jumelées ne paraît pas très-fréquent, on peut cependant en trouver des exemples, notamment dans les manuscrits1. Ne nous étonnons pas qu’elles le soient ici, où elles symbolisent le collège des apôtres que le Sauveur envoyait deux par deux : « Et vocavit « duodecim et cœpit eos mittere binos. » Cette pensée se produit dans les sculptures des sarcophages qui nous montrent souvent les apôtres distribuésdeux par deux dans leurs entre-colonnements. L’auteur de ^iconostase que nous étudions a sans doute voulu former une analogie plus textuelle entre son œuvre et ce souvenir.
Les colonnes brillantes reflétant au loin la lumière étaient d’argent et couvertes de sculptures; j’avais d’abord pensé que les médaillons dont parle le Silen-
1. Ménologe du Vatican, miniature de sainte Mélanie, p. 71. Une autre, p. 191, nous montre des colonnes accouplées. (Éd. Albani.)
VI* SIÈCLE
tiaire ressemblaient à ceux qu’on remarque sur un ancien diptyque suspendus aux colonnes, mais en réfléchissant au grand nombre de sujets qu’on y voyait ciselés, Notre-Seigneur, une armée d’anges s’inclinant devant lui, les prophètes, les apôtres, la Sainte- Vierge, il est clair que douze médaillons auraient mal servi de cadres à tant de figures. J’aime mieux revenir à l’idée de colonnes comme celles du ciborium de Saint-Marc qui sont couvertes d’une multitude de personnages et de sujets. Ces sujets se suivaient tout en étant compris dans des cercles, et comme les reliefs étaient, fort légers, le galbe général du fût ne subissait pas d’altération.
Le Silentiaire ne parle pas d’architrave ; des colonnes situées dans les tribunes de Sainte-Sophie et portant des lustres en sont encore dépourvues ; il est possible qu’il n'y en eut pas primitivement, mais il est certain qu'au x* siècle, d’après le témoignage de Constantin Porphyrogénète, l'iconostase était couronné d’un entablement.
Nous avons supposé ces colonnes portées par des stylobates, leurs dimensions auraient sans cela trop écrasé le portique, et d’ailleurs le Silentiaire parle de deux motifs de milieux, d’où nous devons conclure qu’il y avait un bouclier crucifère sous chaque couple de colonnes et que les monogrammes de Justinien et de Théodora étaient réservés pour les tables dans les intervalles.
Les boucliers crucifères que portent les soldats de Justinien dans la mosaïque de Saint-Vital à Ravenne nous donnent une idée de ce genre de décoration ; on peut aussi se figurer les monogrammes d’après ceux de Saint-Clément, à Rome, qui sont contemporains et qui sont encadrés dans des couronnes attachées par des rubans. Quant au monogramme de Justinien et de sa femme, nous en avons encore un modèle dans les impostes des arcs de Saint-Vital L
Il est possible que ces colonnes d’argent aient subsisté jusqu’à la conquête latine de 1203, car le Livre du Pèlerin, écrit quelques années avant, mentionne les colonnes du sanctuaire et de l’ambon, comme étant de ce métal.
M. Texier a relevé à Myra, en Lycie, le plan d’une église qui lui parait dater aussi de Justinien. Quoiqu’elle fût en ruine à l’époque où il la mesura, on reconnaissait les quatre colonnes du ciborium