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Ann. arch., XXI

XIIIe SIÈCLE. — DÉCADENCE.

La transformation qui attendait au xme siècle

peler encore une décadence, mais elle ne fut pas

en général favorable à leur beauté ni à leur dignité. On vit alors disparaître l’onciale, qui donnait une ‘ telle noblesse aux textes sacrés et derrière laquelle se cachaient les meilleures traditions antiques; elle fut remplacée par une écriture plus aiguë, qui semble inspirée par le meme goût que les pinacles répétés de la nouvelle architecture. Les 1 scribes ne s’occupent plus exclusivement, comme les moines, de recueillir les chefs-d’œuvre de l’antiquité et de copier des textes sacrés ; on livre au public des livres d’amusement, des romans, des fables, et cette littérature frivole nuit forcément au travail austère des livres du sanctuaire.

On doit dire cependant que l’abandon du byzantinisme par les Latins introduit dans l’art plus de grâce et de liberté. Les peintures offrent quelquefois un juste modelé sous les légères pénombres; ce ne sont plus ces lourdes majuscules, d’épais rinceaux sur des pages entières, mais d’élégantes arabesques, de légers enroulements qui tapissent gracieusement les marges, jetant çà et là une fleur, une brindille avec rose, d’une touche svelte et toujours imprévue.

Dans les livres de chœur que l’on conservait autrefois à Pise, à l’église Saint-Nicolas, et sous lesquels se cachaient de vraies merveilles, j’ai pu étudier mieux qu’ailleurs cet art charmant. Le paysage, c’est-à-dire le naturalisme, fait son apparition dans le fond; tout se transforme sous un souffle de liberté. Les saints ne se détachent plus en silhouette sévère sur les tonds d’or, mais sur d’élégants damiers, ou sur des lointains ornés d’arbres et d’édifices. De tels changements, cependant, étaient plus séduisants que profitables à l’honneur des livres liturgiques.

Les prédications des ordres mendiants, qui ramenèrent la foi ébranlée, firent remplacer beaucoup d’anciens livres par les Heures , manuels plus

LIVRES LITURGIQUES

portatifs, plus accessibles aux petites bourses’, et d’un usage journalier. Ces nouveaux besoins multiplièrent peut-être les livres, mais aussi les rendirent moins dignes de la sainteté liturgique.

En Italie, les livres liturgiques du xme siècle m’ont paru rares. Je citerai au dôme de Padoue un évangéliaire orné de jolies initiales. Au Vatican, deux évangéliaires, un psautier, mais trop grecs encore pour pouvoir être cités ici. A la Bibliothèque de Sienne, un ordo officiorum. M. Labartementionne, parmiles miniaturistes, Giovanni Alighieri de Ferrare ; n’oublions pas surtout les miniatures italiennes du manuscrit q56i de la Bibliothèque nationale, qui dépassent les meilleures comme suavité de coloris.

En France, les artistes s’éloignent de plus en plus de la manière d’empâtement si favorable au modèle. Ils procèdent ainsi : après avoir tracé les silhouettes des figures, ils y étendent une ou deux teintes, qui ne s’appliquent qu’aux vêtements, car les cheveux, les carnations sont laissés à peu près blancs ou ocrés d’une façon insensible. Lorsque leur couleur est sèche, ils prennent une plume trempée d’encre noire, et, avec des traits d’une sûreté merveilleuse, ils dessinent les plis des draperies, les détails du visage, etc. Quelquefois, comme dans le psautier de saint Louis de la Bibliothèque nationale, les fonds sont non quadrillés, non d’or gaufré, mais d’or bruni. Les figures ne

manquent ni de mouvement, ni d’expression,

mais elles offrent une exécution bien inférieure aux délicieuses peintures de l’Italie et ne justifient pas, selon moi, l’admiration que Dante paraissait avoir gardée des enlumineurs français'.

Moins majestueux , par leur ornementation , inférieurs aux anciens, nos missels avaient aussi perdu pour les reliures1 2, le plus souvent fournies par l’industrie limousine. Les cabochons, qui deviennent plus rares au xne siècle, semblent disparaître tout à fait. Suivant la mode franciscaine, la

1. En France, au xni* siècle, un missel orné montait jusqu’à la somme de 200 livres.

Daunou, Hist. litt. de la France, t. XVI, p. i3g.

2. Nous devons cependant faire exception pour les magnifiques reliures de la Sainte-Chapelle, qui présentent presque encore des rondes bosses. Malgré cela, elles n’ont ! pas ce style qu’en terme d’atelier on appelle « ronflant »;

il y a de la pauvreté et du vide.

peinture, l’émail remplace les riches rondes bosses. La face supérieure représente ordinairement Notre- Seigneur crucifié, et l’inférieure, le Christ glorieux ou la sainte Vierge.

Bibliothèque nationale. — Papiers de Montfaucon,

Les émaux distribués p>ar petites plaques interviennent dans le bel évangéliaire d’Oignies, trésor de Namur, où F. Hugo s’est représenté aux pieds du Sauveur.

A partir du xme siècle, l’art sort de plus en plus des cloîtres; il se laïcise, comme on dirait de nos jours; quoiqu'il soit de mode d’appeler ce changement un progrès, il faut convenir que, s’il y gagna d’abord quelque liberté, s’il devint plus séduisant de formes, cet affranchissement ne tarda pas à lui être fatal. Ces observations, qui s’appliquent à l’architecture, peuvent se répéter pour les autres branches de l’art; devenu moins humble et par conséquent moins digne, plus élégant mais moins majestueux, il se transforme peu à peu en industrie, comme il est naturel, dans des mains qui ne travaillent plus seulement pour l’idéal infini, mais pour un gain terrestre ou une renommée

XIIIe SIÈCLE.

passagère. La forte architecture, les mâles sculptures des Clunisiens font place aux maigres ordonnances de l’architecture ogivale ; les robustes reliures d’Alcuin ou de Suger aux plates couvertures des émailleurs de Limoges.

Avant de nous éloigner de ce moyen âge, si grand avec ses moines artistes, entrons dans le scriptorium d’un des humbles scribes qui nous ont tant laissé de trésors et si rarement leurs noms. Donnons un coup d’œil à ces modestes et studieuses demeures. A travers les détours de la cité monastique, dans l’endroit le plus retiré, le plus éloigné du bruit, souvent près du sanctuaire, comme à Saint-Gall, pénétrons dans cet asile du silence. Un moine veille, penché sur son manuscrit ; assis sur un escabeau de bois, la tête couverte de son capuchon, derrière lequel il s’abrite des brises de la nuit, il a devant lui le parchemin sur lequel il trace les lents caractères de sa copie et qu’il a sillonné de lignes tracées à la pointe sèche pour guider sa main ; deux fils à plomb attachés au sommet du pupitre y fixent cette feuille. De temps en temps, il lève les yeux sur le volume, ouvert devant lui, qu’il est chargé de reproduire; à sa droite, l’encrier, et pour l’enluminure, une palette divisée en plusieurs godets inclinés qui contient le minium, l’azur et les diverses couleurs; à la table est suspendu un étui où il serre les pinceaux et les plumes ou les roseaux taillés. Un tiroir est préparé sous le pupitre; au-dessus de la tète de l’écrivain, vacille une lampe suspendue à une potence.

Voici la plume émoussée, il prend un long couteau recourbé par le bout, expose la plume à la lumière et lui refait sa pointe.

Le pauvre copiste est accablé par les longues années dont il a versé le labeur sur le manuscrit; ses reins ne le soutiennent plus. Va-t-il céder à la fatigue, abandonner son travail ? Oh non ! il sait que chaque mot transcrit efface un péché dans l’éternité, il continue la veillée et, pour suppléer aux forces qui le trahissent, il se passe sous les bras des bretelles attachées à la voûte, et il continue avec ardeur sa copie pour l’amour de Dieu.

Il aperçoit la récompense éternelle, il prévoit aussi bientôt une autre récompense, c'est la fin de son œuvre et la joie de l’avoir terminée, cette joie que peuvent seuls comprendre ceux qui ont

triomphé de longues tâches. Déjà, il aperçoit le sillon delà dernière ligne que son poinçon a gravé; pour lui, c’est comme la vue du port pour le matelot qui achève une pénible traversée ; il épanche alors en quelques lignes le sentiment de son bonheur, il raconte les fatigues acceptées par dévouement, et invoque la charité des lecteurs, auxquels il vient de sacrifier des années de sa vie, pour qu’ils recommandent son âme à Dieu.

Le scribe n’était pas toujours dans une cellule solitaire ; il y avait aussi les scriptoria communs ou l’huile des lampes s’économisait en profitant à plusieurs, et où l’on pouvait dicter, moyen moins sûr mais plus rapide de transcription. Un tableau de la pinacothèque du Vatican nous montre un banc destiné à plusieurs copistes et placé devant un pupitre. Dans une miniature de la Magliabecchiana, à Florence, j’ai vu une installation d’écrivain digne de nous faire envie à nous-mêmes; la table, ornée en avant d’élégantes consoles en bois découpé, supporte le pupitre incliné et ajouré. Les pieds de l’écrivain reposent sur un escabeau. A droite un lutrin porte des livres sur son double pupitre et tourne sur un pivot, lui offrant ainsi facilement la vue des livres qu’il veut consulter. A côté, une table surmontée de deux étages de tablettes est chargée delivres. Derrière, une bibliothèque ouvre sous sa main de multiples rayons où les livres sont posés à plat. Il est entouré de livres, et, comme si cela ne suffisait pas, une vaste caisse, solidement ferrée de pentures, lui offre encore une quantité de volumes.

Le besoin de se confiner en travaillant faisait créer dans les grandes salles de petites cellules, chaudes et silencieuses, entourées de casiers à livres, et toutes faites pour le recueillement. Un manuscrit de Dante de la Bibliothèque nationale nous donne, sur une miniature, l’aspect de ce cabinet intérieur. Je sais que les peintures dans lesquelles nous cherchons le tableau de la vie studieuse des moines n’appartiennent pas à l’époque éloignée que nous parcourons, mais les traditions et la manière d’étude ont dû subsister longtemps dans les cloîtres. Je me souviens avoir été reçu par le prieur d’un monastère, en Italie, dans une situation assez analogue aux anciennes peintures; il était assis devant une table et sous une niche toute remplie de livres.

MESSE

LIVRES LITURGIQUES

Les transformations du xme siècle, dans lesquelles nous avons saisi les premiers germes de la décadence des livres liturgiques, devaient s’accélérer en se développant. Il est juste, toutefois, de reconnaître que U Italie du xve siècle produisit encore des œuvres admirables. J’ai vu, à la Laurentienne de Florence, un vaste in-folio contenant des miniatures en pleines pages, dont Tune, représentant une procession dans les rues de la ville, m’a particulièrement frappé. Ce codex est le seul subsistant des dix-neuf livres de chœur de l’ancien monastère degli Angeli. Le dôme, à Florence, possède aussi une merveilleuse collection de vingt-six livres choraux, où l’on montre la main du célèbre Atavante ; à San-Marco, des pages qu’on dit enluminées par le bienheureux de Fiesole.

Mais, de toutes les villes d’Italie hères de leurs livres liturgiques, nulle ne peut rivaliser avec Sienne, où, sur les pupitres de la sacristie de la cathédrale, sont inclinés vingt-neuf volumes in-folio, d’une beauté inestimable. Au milieu de ces magnificences que je suis loin de vouloir déprécier, il faut cependant constater la supériorité des livres liturgiques des grandes époques. On sent que le peintre et le calligraphe sont séparés; la peinture n’est plus inhérente, pour ainsi dire, aux textes sacrés ; un antiphonaire n’est plus que l’occasion d’une suite de tableaux, au lieu de former une oeuvre parfaitement une ; l’artiste ne semble plus s’occuper autant du texte qu’il est chargé d'orner et surtout d’honorer, son ministère de prédication par l’iconographie lui échappe; la forme grandit et le sentiment s’abaisse, le dessin est meilleur, la perspective plus juste, l’idée moins pieuse et moins profonde. 11 y a dans cette ornementation une déchéance morale.

Le manque de respect pour la sainte liturgie ressort moins encore de cette manière que de la grossièreté des reliures. Que sont devenues les magnificences des anciens livres ! Ces ivoires refouillés qui rappelaient les scènes de la Rédemption, ces rivières de perles, ces cabochons dans des bâtes d’or, ces intailles antiques au milieu desquelles serpentaient, en mille détours, les délicats lacets des filigranes, que sont même devenus les émaux qui remplacèrent les pierreries, ou les mâles reliefs de vermeil au fond des reliures? Ces splendeurs ont pâli ! Au lieu des couvertures d’or,

nous ne voyons plus ici que de rudes enveloppes de peau ; à la place des cabochons jetant leurs feux, de grossiers clous de cuivre ; à la place des riches fermoirs garnis de têtes de lions, une mince lanière de cuir. Un tel changement marque un affaiblissement dans le respect des livres saints, car la forme qu’on leur prête est le témoignage le plus sûr du sentiment qu’ils inspirent.

Les livres français des xive et xve siècles n’offrent même pas le caractère de grandeur qu’on ne peut refuser à ceux d’Italie. Les Heures se multiplient aux dépens des missels ; ce sont des volumes de petite dimension, ornés de quelques tableaux qu’on pourrait isoler du texte, des marges surchargées de lourdes fleurs, de coquilles, colimaçons, etc. Par une vanité peu respectueuse, ces marges, comme dans le fameux missel de Juvénal des Ursins, se couvrent d’armoiries, qui tiennent, au milieu des scènes bibliques, une place inconvenante.

Les artistes, qui jadis consacraient tout leur temps et leur habileté à orner les livres saints, se détournent chaque jour davantage de cette tâche pieuse pour les ouvrages profanes. Les triomphes de Pétrarque sont enluminés par une infinité d’artistes; Ovide, Térence, Xénophon, César, deviennent le thème préféré des nouveaux artistes, et la mythologie devient le sujet le plus capable d'inspirer les peintres.

Quant aux reliures, qui, vers la Renaissance, devaient leur luxe à une marqueterie de peaux versicolores, il semble que leur richesse se soit moins appliquée à honorer les livres du sanctuaire.

La décadence des livres liturgiques était parvenue au point qu’on vient de signaler, lorsque l’imprimerie fut inventée. A cette époque ( iq.3 6), ils étaient encore si rares, qu’il y avait des livres mis à la portée du public. Un ancien tableau flamand nous montre un missel pour les fidèles, placé dans une niche grillée à travers laquelle ils pouvaient le feuilleter pendant l'office1. Dans la cathédrale du Mans, nous avons dessiné une armoire à bréviaire du même genre, qui date du xve siècle et qu’un chanoine avait donné aux clercs trop pauvres pour

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