Art pour tous, 1880, p
les métaux précieux sont moins employés, mais les lampes brillent toujours.
L’Orient, moins appauvri par les invasions, conserve mieux la tradition dispendieuse du luminaire primitif. Les reliques de saint Chrysostome, à leur retour d’exil, sont accompagnées par des lumières qui semblaient changer le Bosphore en une mer de feu. Les descriptions du Silentiaire pour Sainte-Sophie dépassent l’imagination ; le poète salue Justinien comme le dispensateur de la lumière, auquel l’aurore et le couchant ont remis le soin d’éclairer les mortels; il nous montre les vastes coupoles comme un firmament oü des nefs aériennes sont chargées des clartés sidérales, comme une forêt embrasée du milieu de laquelle surgit une croix de flammes, le temple entier comme un phare brillant au loin sur les flots orageux du Pont et préservant dans leur route les pilotes de ses écueils.
Assurément, à la même époque, les Gaules sont loin d’offrir une telle splendeur dans leurs églises; nous avons vu toutefois, en prenant saint Grégoire, saint Venance pour guides, que les tombeaux des martyrs n’étaient pas abandonnés à la nuit, et même que l’église entière se trouvait quelquefois somptueusement éclairée. Les lampes des confessions ne sont pas alors seulement destinées à les entourer d’auréoles brillantes, mais à fournir aussi leurs huiles que la dévotion des fidèles recherchait avidement.
Bède, saint Aldhelm, ont laissé des détails presque techniques sur le luminaire de leur temps et sur la pensée symbolique qu’il rappelait. Pour eux, les lampes sont l’image de la pureté des vierges, le souvenir de la parabole évangélique qui nous les montre s’avançant vers l’époux ayant en main ces vases de lumière.
L’illumination religieuse s’affaiblit, comme toutes les pompes ecclésiastiques, pendant la dernière phase de l’époque mérovingienne, pour se ranimer à l’avènement de Charlemagne. Les splendeurs de Constantin semblent alors éclater de nouveau dans les basiliques, et les lampes dont elles s’échappent reluisent d’argent et d’or.
Les papes, grâce à sa munificence, ne se contentent plus des phares antiques ; ils aiment à dessiner en traits lumineux le signe de notre rédemption, et Adrien figure dans Saint-Pierre une croix immense à l’aide de treize cent soixante-dix lampes,
RESUME
comme autant de touches de feu. — Léon III suspend des multitudes de gabathœ d’argent, des corbeilles lumineuses, des lampesenforme d’animaux, circulaires, octogones et souvent rayonnant de dauphins lychnifères.
Les abbayes franques, protégées par le grand empereur, sont aussi inondées de lumières, Saint- Riquier et Fontenelle au premier rang. Les miniatures carlovingiennes confirment ces merveilles et rappellent sous nos yeux les riches vases de lumière.
Une nouvelle éclipse semble se manifesterait xe siècle, époque pendant laquelle le luminaire en Orient conserve seul son éclat; nous en avons montré des monuments dans les gabathæ de cristal de roche du trésor de Saint-Marc, qui sont plus précieuses encore par l’élégance de leur forme que par le prix de leur matière.
La renaissance que nous constatons partout dans la civilisation occidentale, aux xie et xne siècles, sous la main des grands papes de cette époque, se remarque jusque dans le luminaire liturgique; les fresques de Saint-Clément nous ont montré un certain luxe de lampes dans les églises, non seulement des lampes isolées, mais des lustres, souvenir des phares de l’ancien Latran. C’est alors que nous voyons apparaître les vastes cercles que, pendant deux siècles, on s’est plu à suspendre au milieu des églises, et dont nous avons décrit ceux de Bayeux, de Toul, d’Aix, d’Hildesheim, de Combourg, etc.
En lisant les chroniques du moyen âge, on comprend l’importance que les citadins attachaient à leurs murailles, à leur cercle , comme on disait en Italie; les murailles, selon leur grandeur, leur force, constituaient des titres de noblesse des villes.
Pour représenter les murs de la Jérusalem céleste, les artistes imaginaient les matériaux les plus précieux, et dans la même pensée ils supposaient les couronnes de lumières environnées de murailles aériennes, flanquées de tours, peuplées de bienheureux.
Ces appareils de lumière sont le trait caractéristique de l’époque romane; mais nous avons vu que les lampes isolées, suspendues sur l’autel ou sur les tombeaux des saints, n’étaient pas oubliées; nous avons présenté de nombreux documents qui nous les montrent, en Italie et en Orient, sous la forme d’un canthare avec goulot et pied conique; en France et dans le nord, le plus souvent, en forme de coupe avec cul-de-lampe inférieur.
L’essor de l’art religieux, au xme siècle, dut s’appliquer au luminaire liturgique et à l’illumination de nos nombreuses et sublimes cathédrales. Les vitraux nous en ont offert plusieurs témoignages.
Une nouvelle décadence s’empare bientôt après de l’orfèvrerie du luminaire; on retrouve encore, comme au lustre de Mayence, comme à celui de Lubeck, la trace de l’ancien symbolisme, les murailles crénelées de la Jérusalem céleste, les saints qui l’habitent; mais ces souvenirs sont presque perdus au milieu du mauvais goût et des fioritures désordonnées du dernier gothique.
Parmi ces variations, nous avons pu constater néanmoins la permanence des lumières dans les églises chrétiennes, et, lorsque nous y voyons ramener par nos orfèvres modernes, avec un talent remarquable, les vastes couronnes qui les éclairent maintenant, notre pensée se reporte avec bonheur non seulement aux couronnes romanes, mais aussi à ces coronœ pharales dont était constellé l’antique Latran.
MESSE
CHANDELIERS
L’étude du luminaire liturgique n’est complète qu’en embrassant les chandeliers et les cierges, qui de tout temps y ont occupé une place importante; nous l’avons détachée de celle des lampes pour la rendre plus simple et parce que les chandeliers présentent un usage et des formes dissemblables.
D’après une coutume qui remonte à la primitive Eglise, on doit se servir de cire d’abeilles pour les cierges, et la question, posée en 1889, a été décidée dans ce sens par la congrégation des rites L
L’emploi des cierges dans le culte divin se retrouve chez tous les anciens peuples, dans l’Inde et dans les différentes parties de l’Asie; c’est là un de ces rites universels qui paraissent provenir du culte primitif antérieur aux lois de Moïse1 2. On allumait des cierges et des lampes devant les statues des idoles. Les anciens en faisaient si souvent emploi, qu’on disait vivere ad cereos , pour montrer la vie des hommes qui dorment le jour et veillent la nuit. — On a trouvé des chandeliers antiques qui servaient dans les sacrifices3.
Moïse avait fait placer dans le tabernacle un chandelier d’or qui pesait un talent et dont on trouve la description dans le livre de l’Exode. Salomon en mit dix semblables dans le temple de Jérusalem.
La vision de saint Jean dans l’Apocalypse nous présente sept chandeliers : « Et conversus vidi