Rohault de Fleury, Latran au moyen-âge
3. Constitutions apostoliques, Descriptio ecclesiæ etcleri et quid unusquisque facere debeat clericis congregatis vel laids in Synaxi, caput LVli : « Cum vero ecclesiam Dei « convocas, tanquam magna navis gubernator, jubé cum « omni prudentiâ, congregari præcipiens diaconis sicut « nautis... »
Celui-ci lui met l’aube (lineam), un autre la ceinture, un troisième l’amict (anagolajum idest amictum), un quatrième lui impose la chasuble. Une vieille peinture qu’on voyait jadis au secretarium du Latran rend parfaitement compte de cette vestition i.
Le Souverain-Pontife fait signe à un sous-diacre qui le revêt du pallium, le fixe par une agrafe sur l’épaule gauche et le saluant, lui dit : Jubé, Domne, benedicere... Le peuple entend alors le sous-diacre régionaire sortir de la porte regia, appeler les chanteurs en s’écriant : Schola ! puis bientôt un autre sous-diacre donner l’ordre : Accendite. Aussitôt les chantres s’apprêtent, les cierges s’allument sur les grands candélabres et un sous-diacre prenant un encensoir d’or met le feu au parfum et le pose devant les portes où doit passer le pontife.
C’est le moment où la procession se forme, les clercs se divisent en deux groupes et vont se ranger de chaque côté du chœur. L’antienne de l’Introït retentit dans les vastes nefs de la basilique pendant que le Pape 2 en franchit le seuil, donnant la main droite à l’archidiacre, la gauche au dignitaire inférieur qui les lui baisent.
On peut s’imaginer dans la basilique même cette pompe merveilleuse, le pontife ainsi accompagné relevant des bras les lourdes draperies de sa chasuble et montrant le lin éclatant de son aube, les flots d’encens qui se balancent autour de lui et que perce à peine la lumière des sept flambeaux. Ces flambeaux, souvenir des visions de l’Apocalypse et dont les vieilles mosaïques de Rome nous donnent encore si bien la forme et les dimensions, le précèdent, portés par des acolytes jusqu’à l’autel où ils les rangent, en en plaçant quatre à droite et trois à gauche.
Devant les quatre colonnes de bronze s’élève le fameux ciborium de Constantin, renouvelé par ses successeurs, et qui porte sur son sommet la figure du Christ et des apôtres ; c’est sous ce dais majestueux, qui abrite l’autel de saint Pierre, que doit s’accomplir le saint sacrifice, c’est là que le seigneur Pape s’avance, et qu’il vient s’incliner et prier. Il fait le signe de la croix sur son front, donne la paix à l’évêque, à l’archiprêtre, à tous les diacres, puis, se retournant vers
1. Voir le Le Latran au moyen âge. — Elle a été reproduite dans beaucoup d’ouvrages ; j’en connais deux copies manuscrites, l'une au Vatican, l’autre à la Bibliothèque ambroisienne.
2. Une fresque de la basilique inférieure de Saint-Clément nous donne une figure d’une pompe liturgique du même genre.
le prieur de la schola, lui commande de dire Gloria Bientôt il traverse le chœur et va s’asseoir sur le trône, siège de marbre antique, dont saint Sylvestre lui-même s’est servi.
Alors la schola entonne le Kyrie eleison, et bientôt les acolytes reprennent les flambeaux et les rangent en une seule ligne au milieu de l’église.
Sur un signe du Pape les évêques et les prêtres s’asseoient autour de lui, et le sous-diacre qui doit faire la lecture monte à l’ambon. Puis commence la préparation de l’Évangile. Le diacre s’agenouille devant le pontife, lui baise les pieds et lui dit à voix basse : « Dominus sit in corde tuo et in labiis tuis » ; il revient à l’autel, prend l’évangéliaire qu’il porte élevé et se dirige vers l’ambon, précédé de deux thuriféraires et de deux flambeaux. En passant devant les évêques il s’incline sous leur bénédiction. Il s’incline devant les prêtres qui lui disent : « Spiritus Domini super te ». Enfin il parvient à l’ambon, pendant que le cortège se sépare il monte les degrés. L’Évangile est ouvert au folio marqué par le signet, les acolytes s’échelonnent sur les marches et la solennelle lecture commence au milieu du recueillement de l’assemblée. Lorsqu’elle est finie, le sous-diacre reprend le livre et le passe au suivant pour qu’il le baise, ou le renferme dans un étui pour le reporter au trésor.
La procession se dirige de nouveau vers le chœur avec les cierges qu’on range derrière l’autel. Le primicier, le secondicier, les défenseurs et tous les autres régionaires ou notaires montent les marches du siège épiscopal, ils vont chercher le Pape et, lui soutenant les bras, ils le conduisent au senatorium pour recevoir les offrandes des grands.
L’archidiacre derrière lui prend les amulœ, en verse le vin dans le calice majeur que tient le sous-diacre, et, lorsque le calice est plein, on le reverse dans le scyphus que porte l’acolyte qui suit.
Ensuite le Pape traverse le chœur, il en descend les marches, s’arrête devant la confession pour recevoir les offrandes du primicier, du secondicier et du primicier des défenseurs, et, soutenu par ces grands dignitaires, il monte (ascendit) dans la partie des femmes et revient au trône.
Lorsque les offrandes sont reçues, l’archidiacre, debout devant l’autel, se lave les mains, puis, sur un signe du Pape, il le salue et monte à l’autel. Là, il prend les oblations que lui présentent les sous-diacres et les range sur la table sacrée. Il mêle le vin et l’eau dans le calice en faisant un signe de croix.
VIe SIÈCLE. — RAVENNE.
Le moment du plus grand recueillement s’approche, ^e pontife quitte son trône, s’avance jusqu’à l’autel qu’il salue. Il y dépose son oblation, s’incline en faisant à la schola signe de silence.
Il se forme alors sous le ciborium un groupe majestueux; les évêques debout derrière le Pape, l’archiprêtre à droite, le second diacre à gauche et une multitude de clercs se pressent, selon leur rang, autour du Souverain-Pontife qui les domine tous, tandis que retentit dans la schola, l’hymne angélique Sanctus.
Au-dessus de cette foule pieuse et inclinée qui inonde le presbyterium, pendant que les diacres rangent les sacs où sont les offrandes apportées par le peuple, le pontife dit le Canon de la messe, puis arrive à la fraction du pain, aux paroles de la Consécration, instant solennel entre tous, et pendant lequel la triomphante image du Christ peinte sur la voûte de la tribune, au milieu des nuages d’encens, rappelle la vision de saint Sylvestre et les grands souvenirs de la dédicace.
Les sous-diacres, tenant la patène, s’avancent vers le pontife et, sur un signe qu’il leur fait, ils rompent les oblations.
L’archidiacre les enlevant toutes de l’autel, regarde la schola et commande aux chantres d’entonner 1 ' Agnus Dei. Après cette division des saintes espèces commence l’auguste cérémonie de la communion des prêtres et des fidèles.
Le diacre mineur prend la patène des mains du sous-diacre et la porte au trône pour que le pontife communie. Celui-ci dépose un morceau de pain sacré dans le calice que lui tend l’archidiacre en disant : « Fiat commixtio et consecratio corporis et sanguinis « Domini nostri Jesu Christi accipientibus nobis in « æternum. »
L’archidiacre s’avance avec le calice à l’angle de l’autel et verse un peu de vin dans le scyphus.
Les évêques s’approchent du trône pour recevoir la communion des mains du Pape. Mais les prêtres montent à l’autel pour y communier.
Cependant le Pape prenant les mains des primiciers se lève de son trône et, pendant que la schola commence l’antienne, il va communier ceux qui se tiennent dans le senatorium, puis revenant vers le matroneum, il communie les femmes qui s’y trouvent et revient à son trône.
Lorsque tout le peuple a communié des mains des évêques et des prêtres, le Pape prononce une oraison
près de l’autel, et aussitôt la procession que nous avons vue s’avancer à l’Introït se reforme à la fin de la messe. Il descend du presbyterium en bénissant les évêques, les prêtres, les moines et tout le clergé, puis accompagné des sept flambeaux, des thuriféraires, de la croix, des cierges et de bannières, il parcourt de nouveau la longue nef de la basilique constantinienne et rentre dans le secretarium pour y déposer ses vêtements sacerdotaux.
Il est temps de quitter les tableaux trop incolores que nous fournissent les descriptions primitives pour nous trouver en face de véritables peintures qui nous présenteront la messe, telle à peu près qu’on la célèbre sur nos autels.
Nous voici au vic siècle et à Ravenne *, devant une image où le saint sacrifice nous apparaît sous des traits faciles à reconnaître; si les mosaïstes de Saint-Vital n’ont pu encore s’affranchir tout-à-fait du symbolisme, s’ils empruntent encore les figures de Melchisédech pour le prêtre, celle d’Abel avec son agneau pour les fidèles, du moins ils rendent le voile symbolique de plus en plus transparent. L’autel prend sa véritable forme liturgique, avec son calice, ses pains sacrés et ses nappes. Autant qu’on peut en juger par les pieds, leur ténuité et leur couleur, il semble être de bois et dressé sur une marche de pierre. Deux nappes le recouvrent, la première, qui tombe jusqu’à terre, est pourpre avec des gammadiæ d’or 2, c’est la veslis d’Anastase, la seconde, blanche avec gammadiæ noires, est terminée par une frange ornée de petites boules qu’Anastase appelle amandulce. Le calice est d’or, enrichi de perles blanches et de pierreries, les pains sont blancs.
Au-dessus de l’autel, une main sort des nuages dans un arc-en-ciel pour recevoir l’offrande; le pouce, l’index et le petit doigt sont étendus, les deux doigts du milieu restent pliés. (PI. II.)
1. Nous ne parlons pas de l’église Saint-Jean de Ravenne, où le saint évangéliste était représenté au-dessus du trône et dans l’attitude d’un prêtre célébrant, parce que l’image n’existe plus. (Agnellus, Lib. pontif., Migne, 516.
2. Léon III, parmi les présents qu’il fait à l'église Sainte- Suzanne, donne un vêtement de pourpre « habentem in « medio crucem de chrysoclavo.... atque gammadias in ipsà « veste chrysoclavas quatuor ».
Léon IV, à Sainte-Marie d’Anagni : « Vestem..cum garnit madiis auro textis. » ( Liber pontif.)
Renseignements donnés par Mgr Barbier de Montault.
Nous avons indiqué sur notre planche les couleurs du costume de Melchisédech copié sans aucun doute sur ceux des prêtres au vie siècle, son aube blanche bordée de pourpre, la ceinture verte, le manteau violet bordé d’or; il paraît avoir 'les cheveux relevés par un bandeau; son nimbe est en or.
Derrière les deux personnages s’élèvent deux églises, et le sol est une pelouse émaillée de fleurs blanches.
L’église Saint-Vital fut érigée par l’argentier J ulianus, sur l’ordre de l’archevêque Ecclesius (521-34) qu’on voit figuré dans la tribune, tenant l'édifice entre les mains. Elle lut consacrée, en 547, par l’archevêque Maximianus qu’on voit aussi représenté dans une mosaïque du chœur et dont le nom paraît dans une inscription de Yardica rapportée par Agnellus : « B. « martyr is Vitalis basilicam mandante Ecclesio viro « beatissimo episcopo a fundamentis Julianus argen- « tarius ædijicavit, ornavit, atque dedicavit, conse- « crante vero rever endissimo Maximiano episcopo sub « die xiii sexies P. C. Basilii junioris. »
Cette date est encore confirmée par une inscription tracée sur un petit coffret de marbre qu’on trouva près de l’enceinte de l’exarque Isaac : f Julianus argent, servus iesi. prœcibu. est Basi. a funda per fec i.
Le chœur de Saint-Apollinaire in Classe, dans les environs de Ravenne, possède une image analogue du saint sacrifice, une mosaïque, sur le mur latéral, côté de l’Épître. Le tableau rappelle par sa forme symbolique les plus illustres sacrifices de l’ancienne loi. Debout devant la table sacrée, vu de face, Melchisédech, dont le nom est écrit au-dessus de sa tête, tient entre ses mains le pain divin; ses cheveux et sa barbe sont blancs, ses cheveux rejetés derrière les épaules, la tunique blanche, le manteau violet avec bordure d’or ornée ; le fond du tableau est noir. A droite de Melchisédech, une main sort d’un nuage, comme pour accepter l’oblation ; des rideaux rouges avec plis de même couleur, mais plus foncée, bordure et gammadiæ blanches, se retroussent des deux côtés ; ils glissent au moyen d’anneaux sur une tringle d’or.
L’autel est recouvert d’une nappe blanche, sorte de housse faite exprès pour ses dimensions et ornée sur le dessus et la face principale de gammadiæ noires, dessins semblables à ceux des clôtures de la crypte de