Altare mirabile lapideum
incontestable l’intention des artistes de figurer le saint sacrifice; mais, habitués aux secrets des temps de persécution, ils nous livrent des tableaux plus intéressants au point de vue dogmatique qu’à celui de la liturgie. Désormais nous aurons sous les yeux des scènes de la messe dans lesquelles sont exactement groupés les moindres détails qui les concernent, la forme des meubles sacrés, les vêtements, les gestes du prêtre, l’attitude des fidèles. De telles scènes, encadrées de monuments de style classique, portent en elles-mêmes le souvenir authentique de traditions primitives.
Il n’est pas étonnant que le saint sacrifice soit alors spécialement honoré par les imagiers, lorsque les pieux empereurs l’entourent d’un respect dont les capitulaires nous fournissent d’abondants témoignages ; d’après les édits impériaux, le jour du Seigneur devait être livré au repos, le privilège de l’église paroissiale était maintenu contre les oratoires particuliers. Pendant la messe, les fidèles devaient garder le silence, se recueillir en se rappelant la parole de Dieu : « Écoute en silence, Israël! » La vigilance était poussée jusqu’au point de défendre au peuple de s’éloigner du lieu saint avant l’Oraison dominicale ou la bénédiction de l’évêque i.
On comprend d’après cela, le soin, la beauté des représentations du ixe siècle que nous avons recueillies et leur grand nombre, eu égard à leur ancienneté. Commençons la série des représentations que nous avons gravées pour cette époque, à l’incomparable manuscrit de la Bibliothèque nationale, connu sous le nom de Sacramentaire de Drogon. (Fds latin, n° 9428.)
Ce sacramentaire paraît avoir été exécuté sous le pontificat de l’évêque Drogon; il a chacun de ses plats orné d’un cadre d’argent dans lequel sont disposées neuf petites plaques d’ivoire. Nous décrirons d’abord la face principale exclusivement consacrée à la représentation des scènes successives de la messe. (PI. IV.)
Fig. 1 . — Le premier tableau retrace la préparation du sacrifice. Le célébrant est arrivé du secretarium à son trône où a lieu, pour ainsi dire, une seconde vestition ainsi que cela se fait encore à Rome pour le Pape. Sur les accoudoirs du trône pendent les plis de la chasuble qu’il vient de revêtir; le clerc qui lui a prêté son ministère est encore par derrière debout
sur un escabeau ; les autres clercs, rangés sur les bancs qui accompagnent le trône, attendent le commencement de la cérémonie. Les rideaux du ciborium sont déjà retroussés, les enfants de chœur arrivent avec leurs cierges fixés dans des chandeliers à larges bobèches. Tout est prêt pour le saint sacrifice.
On remarquera le ciborium : il est couronné par un fronton carré et un attique; du milieu pend une couronne votive, qu'on a quelquefois prise pour une lampe ou pour la réserve eucharistique, mais sur lequel sa répétition plus explicite en d’autres parties de l’ivoire ne laisse aucun doute; à gauche, dans la nef, cinq ou six couronnes sont suspendues au plafond de l’église.
Fig. 11. — La seconde scène nous montre l’action commencée : le célébrant a quitté son trône, il vient, suivi de ses acolytes et de ses clercs, s’incline devant l’autel où il récite le Confiteor. Un premier encensement a lieu.
Fig. iii. — Le prêtre est monté à l’autel, il baise le diacre, comme fait encore le Pape pour un des cardinaux. L’autel est composé de deux arcades et soutenu par des pilastres à bases et chapiteaux moulurés. Au-dessus, une couronne suspendue par trois chaînes est ornée de pendeloques, sans doute en pierres précieuses.
Fig. iv. — Le prêtre baise le livre posé sur l’autel et soutenu par le diacre. Derrière, un clerc est monté sur un escabeau, il a les mains jointes ; deux autres semblent présenter les livres sacrés en s’inclinant; ils sont montés sur le socle mouluré de l’autel.
Mgr Barbier de Montault pense que cette scène devrait être mise avant celle de la figure 3.
FIG. v. — Le célébrant retourne à son trône où il restera jusqu’à l’Offertoire, il a les mains jointes et croisées et est suivi d’un nombreux clergé. La forme du ciborium, mieux exprimée ici que dans les autres panneaux, est remarquable. L’édicule se compose de deux étages comme celui actuel de Saint-Jean-de- Latran, lequel doit rappeler, sous son style du xivc siècle, une antique disposition. La partie supérieure était sans doute destinée à garder les reliques.
FIG. vi. — Le prêtre revient à l’autel au moment où les oblations se préparent; les clercs l’assistent et soulèvent en l’accompagnant les coins de sa chasuble, comme cela se pratique encore.
Fïg. vii. — Il redescend vers les fidèles pour rece-
IXe SIÈCLE. — SAC RAM ENTAI RE DE DROGON.
pouvant franchir le chancel, il reçoit l’offrande audessus de cette clôture. Mgr Barbier de Montault a retrouvé cette coutume encore vivante dans l’église de Milan. Le célébrant, dit le cardinal Bona, ayant à ses côtés le diacre et le sous-diacre, précédé de deux acolytes qui portent deux vases d’argent, descend à l’entrée du presbyterium où on lui donne, selon l’ancienne coutume, les offrandes de pain et devin. Elles sont présentées par deux vieillards de l’école de saint Ambroise, revêtus d’une écharpe blanche, la tête couverte d’un capuce noir et environnés des autres vieillards. Ils offrent chacun trois hosties et un petit vase d’argent rempli de vin blanc. Descendant ensuite à l’entrée du chœur inférieur, le prêtre y reçoit les offrandes des femmes que deux des plus âgées lui présentent avec les mêmes cérémonies.
Dans notre ivoire, après avoir pris l’offrande, le prêtre retourne de nouveau à l’autel, il y pose le pain après l’avoir coupé en deux. Le servant lui baise aussi la main.
Fig. viii. — Selon Mgr Barbier de Montault, qui nous a beaucoup aidé dans l’interprétation de ces sujets, le viii0 tableau nous figure l’offrande du vin que les fidèles viennent de fournir en suivant les prières de l’Offertoire. Le calice est sur l’autel, un des diacres tient le missel ouvert sous les yeux du prêtre, les clercs sont agenouillés par derrière, les encensements recommencent.
Fig. ix. — Le dernier tableau représente la communion du prêtre. Le célébrant commence par les ordres supérieurs et finit par les mineurs.
Selon le catalogue que M. Delisle a publié pour l’exposition des manuscrits de la réserve, ce beau codex aurait été exécuté sous le pontificat de l’évêque Drogon, entre les années 826 et 855. Il est certain, et je ne crois pas que personne le conteste, qu’il date du ixe siècle : son style, celui des miniatures, aussi bien que de l’écriture le rapprochent des manuscrits carlovingiens les mieux datés et notamment de la fameuse bible de Charles le Chauve. C’est la même prodigalité de l’or dans les capitales, et de la couleur appelée cendre verte dont les peintres de ce temps faisaient grand usage, la même manière de dessiner les feuillages, les couronnes suspendues, etc. La seule objection porte sur la date des ivoires qui ornent les deux plats du livre et qu’on voudrait faite descendre de trois siècles. Cette opinion se fonde sur une note écriteau xie siècle, sur le f° 129 du manuscrit et
ainsi conçue : « Désuni pelrœ lxviii, seraculum I » ; on en tire comme conséquence que l’ivoire ne faisait pas partie de la couverture primitive. La conclusion ne me semble pas fort logique, et la présence de ces nombreuses pierreries n’empêche aucunement celle de de l’ivoire ; en effet, si on mesure en hauteur et en largeur les neuf petits tableaux, on s’aperçoit que leur groupe laisse tout autour du manuscrit une marge d’environ o'“, 03. Ce cadre était nécessairement la place des pierres précieuses; pour s’en convaincre, il suffit de jeter un regard sur les belles reliures qui sont disposées dans la vitrine même de notre sacramentaire et dont les ivoires sont presque toujours environnés de cabochons.
Si nous écartons cette objection, que j’appellerai négative, nous pourrons trouver en faveur de l’antiquité de l’ivoire des arguments qui les rapprochent intimement des miniatures qu’ils recouvrent. Ces analogies, qui avaient frappé déjàM. Charles Lenormant et M. Labarte, se manifestent à chaque page. Il ne s'agit pas seulement d’une conformité générale, mais de similitude de détails qui frappe d’une façon plus précise. On nous permettra d’en citer quelques-uns pris surtout dans l’architecture et les objets mobiliers qui sont la meilleure caractéristique. Si nous comparons les autels, fig. 3-4 de notre ivoire avec celui de la miniature F 87, nous verrons le même profil à la table, les mêmes arcatures avec bases et impostes identiques et la forte moulure, qui lui sert de base, aussi répétée aux fig. 5 et 3 8 ; un ciborium à deux étages avec fronton triangulaire au sommet, supporté par quatre colonnes auxquelles sont rattachés les rideaux liturgiques; la fig. 8 et f° 51, nous offrent un ciborium d’une physionomie encore plus semblable, quatre colonnes avec chapiteaux pareils, surmontés d’un fronton triangulaire et au-dessus d’une coupole soutenue par des colonnettes; aux fig. 8 et f° 87, identité dans la forme du calice.
La figure 8 et le f5 46, v°, nous présentent la lecture du prêtre auquel le diacre tient le missel ; mêmes attitudes, même disposition des personnages, on croirait que la même main s’est servie du ciseau et du pinceau.
Nous n’insistons pas, nous croyons que ces rapprochements suffisent à établir la contemporanéité de l’ivoire et du parchemin *.