LES CUISINES DE SA MAJESTÉ
Ainsi donc, on avait essayé d'attenter aux jours de la Reine !
Le Roi demeurait épouvanté et, cette fois, il était bien décidé à faire justice.
II avait dit au lieutenant de police, devant M. de Louvois :
<( Je vo-us donne pleins pouvoirs, et, quoi qu'il a] l'ive, je vous couvrirai. »
M. de la Reynie, sûr désormais de n'être pas arrêté dans sa tache par des considérations de personnes, avait maintenant grand espoir d'apporter la lumière sur cette ténébreuse alTaire.
Pour Finstant, il était indispensable — s'il voulait mener à bien les recherches — d'agir dans le secret le plus absolu. Personne, ' jusqu'ici, n'avait eu connaissance de cette tentative d'em'poisonnement; c'était déjà un premier avantage.
M. de la Reynie avait sous ses ordres un agent intelligent et dévoué du nom de Desgrez.
Desgrez était en. même temps lieutenant du prévôt des aroliers. Son habileté, sa discrétion, le soin avec lequel il s'acquittait des missions les plus délicates lui avaient valu rentière confiance du lieutenant général de police. N'était-ce pas lui qui, à force d'adresse, était parvenu à arrêter en pays étranger Mme de Brinvilliers, cette grand© empoisonneuse, et qui, dans maintes autres circonstances, s'était encore fait remarquer ?
Nul mieux que Desgrez ne pouvait, dans la situation présente, mettre la justice sur le chemin de la vérité.
C'est pourquoi M. de la Reynie fit mander sans retard le lieutenantrexempt du prévôt, et lui conta, dans les moindres détails, tout ce qu'il savait de l'odieux attentat.
Le Roi, ayant donné pleins powoirs, le lieutenant de pohce laissait toute latitude à son agent.
— C'est à vous, mon cher Desgrez, dit en terminant M. de la Reynie, que je confie la direction de cette affaire.
Desgrez, qui avait écouté attentivement le lieutenant de police, comprit toute l'importance de sa haute, délicate, et même i^érilleuse mission.
Flatté, il s'inclina :
— J'accepte, trop honoré de prouver encore une fois mon zèle et mon dévouement... Je vais de suite me mettre en campagne...
M. de la Reynie se leva et, pour bien témoigner toute sa satisfaction, il dit :
— Merci, au nom du Roi et au mien, mon cher Desgrez î Vous êtes un fidèile et loyal serviteur, je le savais depuis longtemps. Aussi n'aa-je pas
un instant douté de vous. Sa Majesté saura reconnaître vos services... Commencez vos reclierclies dès aujourd'hui et disposez de tous les fonds qui vous seront nécessaires... .Je compte entièrement sur vous... Allez et agissez à votre guise!...
SI
Le soir même de cette entrevue, un homme, muni de lettres de recommandation émanant de hauts et puissants personnages, venait faire ses offres de services à maître Jacques Mignot, maîtrequeux de la maison du Roi.
Une place était toujours vacante parmi les aides de cuisine.
Grâce à ses références, le nouveau venu fut agréé sans difficultés et commença son service dès le lendemain. Il paraissait très habile dans la confection des sauces délicates, des savantes, compositions culinaires. Peu loquace, il se contentait de repondre par quelques sourires aux lourds propos dont s'ébaubissaient les gâte-sauces. Néanmoins, son esprit et sa bonne humeur lui valurent bientôt la générale estime de tous les marmitons de Sa Majesté, et leur étonnement eût ete bien grand si on leur avait appris que ce gros et court bonhomme aux joues carminées, aux cheveux grisonnants, au ventre ceint d'un laro-e tablier blanc, que cet habile cuisinier enfin était un des plus fins limiers de M. le lieutenant de police.
Desgrez — on l'a deviné — avait cru devoir se faufiler ainsi pai'mi les gens du Grand-Commun et demeurer quelques jours avec eux. '
Autour de lui, on parlait vaguement, sans au-
cune allusion, du reste, d^un pa,uvre diable de valet mort dans d'assez étranges circonstances. On ne savait rien de Tattentat.
D'ailleurs, le départ récent et regretté d'un aide faisait surtout l'objet de la conversation.
Bien qu'il ne fût demeuré que quelques jours au service du Roi — il remplaçait un cuisinier madade ^ cet homme, sous le nom de Guédon, avait produit sur ses collègues la plus favorable impression.
C'est du moins ce qui ressortait des continuels bavardages.
— Vraiment, disait l'un, M. Colbert son protecteur, avait eu une excellente idée en le recommandant pour cette piace... malheureusement temporaire. Nous nous souviendrons toujours des délicieux plats que composait Guédon 1...
— Ah! interrogea Desgrez, il était le protégé de M. Colbert ?
— Oui, il s'était présenté chez nous avec une letto'e de' Monseigneur pour M. Sanguin, maître
d'hôtel.
— Il connaissait le fameux vers de mon maître,
le grand poète Boileau :
Quand on parle de sauce, il fdul qu'on y raffine.
ajouta un vieux chef, maître Sylvain, en s'inclinant avec respect.
— Que le feu de l'enfer arde votre Boileau I... cria du fond des cuisines maître Jacques Mignot.
— ^ DiaJDle 1 vous avez la rancune tenace, mon compère, répartit maître Sylvain... La vente de
VOS biscuits eût dû vous faire oublier ces vieux ressentiments.
Maître Jacques Mignot en voulait de longue date à Boileau qui, dans une de ses satires, l'avait traité d'empoisonneur. Le Roi, ayant repoussé la plainte en diffamation que le maître es arts culinaires lui avait présentée contre le poète à l'occasion de cette plaisanterie, maître Jacques avait fait imprimer, à ses frais, une satire de l'abbé Gotin contre son adversaire, et s'en était servi pour envelopper les biscuits qu'il vendait en sa boutique de la rue de La Harpe. C'est ainsi que Mignot tira de cette vengeance un énorme profit.
Maître Sylvain, lui, avait été autrefois le cuisi- , nier de Boileau, qu'il tenait au contraire en grande estime. Il gardait de son séjour à Auteuil une certaine teinture de bel esprit que lui accordaient, d'ailleurs, volontiers .ses collègues. Même, on le croyait docte au point de rimer en sixains les recettes culinaires. Mais ce n'était qu'une rumeur, et nul n'avait pu connaître de lui le moindre distique.
Aussi, pour éviter toute discussion au sujet du poète, maître Sylvain s'écria:
— Laissons en paix M. Despréaux et songeons plutôt à réussir comme il convient ce salpicon et ces hétoudeaux (1) destinés au souper de Sa Majesté. Puis, mélancolique, il dit à Desgrez :
(1) Salpicon, composé de volaille, de gibier et de poisson, avec trufles, foies gras et champignons, le tout coupé en petits morceaux. '^
On donnait le nom d'hétoudeaux à de jeunes chapons.
ilO LA- MESSE NOIRE
— Ah! le concours précieux que m'apporterait cet aidCi dont no'us pariions tout àTlieure!...
Et se tournant vers maître Jacques Mignot, il demanda :
-- Est-ce que le protégé de M. Colbert ne nous avait pas encore été recommandé par deux officiers du gobelet?
-- Oui, en effet, repartit maître Jacques Mignot. Les officiers Duchêne et Gillot me vantèrent ses talents culinaires, ce qui me décida à rengager de suite.
Desgrez recueillait avec, soin les moindres propos, et, gardant un, air de calme indifférence, va^ quait activement aux occupations de sa charge.
Chaque trait, chaque, détail se gravait en son esprit, et il ne laissait échapper aucun des indices propres à former les éléments du rapport qu'il comptait remettre dans le plus bref délai à M. de la Reynie.
- Quelques jours plus tard, désillusionné, Desgrez disparut à son tour du service de la bouche du Roi, au grand étonnement de ses collègues MM. les cuisiniers et marmitons de sa M'iajesté., et, s'empressa de venir rendre compte au lieutenant de pohce de ce qu'il avait vu et entendu...
M. de la Reynie fit part à M. de Louvois du rapport succinct et peu concluant de son agent.
— Alors, nous ne savons rien? interrogea le ministre.
— A peu près... C'est-à-dire que M. Colbert ne se rappelle pas avoir envoyé un de ses protégés à rintendant des cuisines. La lettre remise a dû
être fabriquée, et l'homme qui s'en servit avait certainement des intentions criminelles.
M. de Louvois, incrédule, fit remarquer au lieutenant de police que cet homme à « intentions crîminelles » avait fait preuve d'une conduite exemplaire, qu'on ne pouvaat/ oublder son caractère enjoué et son aménité, qu'il laissait bien des regrets parmi les gens du Grand Commun; enfm, qu'il avait quitté, — pour des raisons nullement suspectes, — les cuisines de Sa Majesté... N'est-ce pas ce qui^ ressort du rapport bref dû Desgrez?
— Oui, monsieur.
— Et que disent les deux officiers du gobelet?
— Ils ont entrevu cet homme, quelquefois, dans un cabaret de la rue Montmartre, où on le réputait comme parfait cuisinier. Ils n'oint pu préciser davantage.
■ — Vous savez son nom?
— Il est venu au Grand Commun sous le nom de Guédon, nom d'emprunt, probablement.
— Il faudra chercher ailleurs, monsieur, dit le ministre, brutal.
— Pourtant, il y a une fausse lettre I
— Et cette fausse lettre, l'avez-vous?
Le lieutenant de police répondit, embarrassé:
— Je l'ai demandée moi-même à M. Sanguin, dès que je connus ce détail par Desgrez, mais cette lettre n'a pu être retrouvée...
M. de Louvois reprit alors, avec humeur :
~ Donc, nous n'avons pas le moindre indice; ù. peine possédons-nous un vague signalement! Il existe des coupables, cependant. Chaque jour, des. billets anonymes nous dénoncent des empoisonne-
il^' LA MESSE NOIRE
ments. Paris s'émeut. Et nous nous, agitons dans rinconnu, nous courons après Tinsaisissable, nous ne découvrons que. du vide. On se joue de nous, monsieur le lieutenant générât de police, et l'on nous défie. Déjà, du haut de la chaire, la parole sacrée tonne, indignée, "contre les empoisonneurs dont le cercle va se resserrant, cerne la Gour, étreint Sa Majesté.
— Vous ne pouvez ignorer, monsieur, que nous avons opéré déjà d'importantes arrestations. Après la mort étrange de M. de Savoie, n'avons^nous pas mis la main sur une bande d'empoisonneurs qui, tous, sont enfermés à la Bastille, à Pierre-em Gise et à Vincennes? G' est dire que nous avons su découvrir la trace d'une vaste conspiration, et, que nous sommes à la veille de la connaître dans ses moindres détails.
— Malgré cela, les criminels ont continué leur œuvre... en essayant d'attenter aux jours de la Reine!
— G'est vrai, monsieur... Mais croyez que le temps, la patience,, la prudence, viendront à bout des obstacles, et j'espère que, secondé par Desgrez...
— Desgrez? répliqua M. deLouvois avec un sourire amer, mais votre agent, dans l'affaire qui nous occupe aujourd'hui, comme nous reste impuissant. Vous en avez la preuve...
M. de la Reynie baissa la iête. L'insuccès des premières démarches était trop évident.
Le ministre poursuivit, dans une colère contenue:
— Des propO'S de cuisine, une lettre fabriquée, un criminel présumé sous un nom d'emprunt^ voilà. L'enquête a-trelle avancé d'un pas?
Le lieutenant de police, qu'inquiétait l'impatience violente du ministre, dit faiblement:
— Non, monsieur'-... et, comme vous, j'ai le profond regret de le constater.
Pourtant, M. de Louvois, le front plissé, et M. de la Reynie, devant l'effroyable énigme, demeuraient confondus. Ils eurent tous les deux la troublante vision d'un avenir gros de périls. Ils avaient hâte de sévir au nom du Roi et de leur propre sécurité peut-être. Aussi, leur effroi, mêlé de dépit, grandissait-il à mesure que leur apparaissait la stérilité des efforts.
Cependant, rue Beauregard, Mme Voisin, dans un calme parfait, continuait de recueillir les fruits de la superstition, de servir les haines et les amours équivoques, de nouer de nobles intrigues, et, en dépit du tout-puissant ministre et du lieutenant de police occupés à. manier la foudre, recherchait, avec une infernale ténacité, le moyen d'arriver jusqu'au chevet du Roi.