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LES SURPRISES D OLIVIER

Les affirmations si précises de Mme Voisin, lors de sa dernière visite à Glagny, avaient rassuré la marquise qui, maintenant, n'attendait plus qu'une occasion favorable pour reprendre à jamais — malgré Mlle de Fontanges — son tout-puissant empire sur le Roi.

Une crainte, pourtant, subsistait encore en Mme de Montespam

Le Roi ignorerait-il toujours ses relations avec le chevalier de Lussac, et qu'adviendrait-il s'il apprenait cette liaison?... Nul doute que, blessé dans son amour-propre, il punirait par un exil définitif les infidélités de sa maîtresse.

Certes, Athénaïs aimait ardemment , Olivier ; mais elle comprenait aussi qu'elle ne pourrait garder cet amour qu'à force de prudence, de précaution, de mystère...

A.vec les plus grands ménagements, elle pria le chevalier de cesser ses visites pendant quelque temps.

Devant cette détermination si 'inattendue, un

profond découragement s'était emparé de Lussac. Trop jeune, il ne devina pasi combien il y avait de sage prévoyance dans la conduite d'ALhénaïs, et il se dit qu'il n'occupait plus uniquement le cœur de sa maîtresse. Dans sa douleur, il songea tout d'abord à solliciter un congé et à retourner dans sa province. Là, il demanderait aux caresses maternelles une consolation, et un baume.

Mais Lussac hésita. C'était un sacrifice au-dessus de ses forces.

Quitter la Cour, n'était-ce pas renoncer à l'unique joie — si minime — - qui lui restait de la présence proche de l'aimée?

Un jour, plus découragé que jamais, il se souvint de la lettre de recommandation que son père lui avait remise pour cet ancien aumônier du comte de Montgommery, l'abbé Guibourg, attaché maintenant à la paroisse; Saint-Eustache.

Tant d'événements, depuis son départ du Poitou, avaient traversé la vie d'Olivier qu'il avait négligé cette visite. A présent, par un sentiment de piété filiale, et aussi dans l'espoir de trouver un adoucissement à ses peines, il se rendit rue Jean-Tison, située entre les rues B'ailleul et SaintrGermainl'Auxerrois, où s'était installé, depuis un an environ, l'abbé Etienne Guiboiurg.

Il fut reçu par une grande, grosse, rougeaude et robuste fille d'une quarantaine d'années environ, qui tenait sur ses bras un tout jeune enfant.

Elle introduisit Lussac dans une vaste piè(3e dont l'aspect était celui d'un parloir de couvent riche. Un guéridon, recouvert d'un tapis de velours d'Utrecht, six chaises en bois de noyer verni — aux

coussins de! taffetas noir rayé de ratin& — composaient rameublement de ce salon, dans lequel régnait un air de. décence bien en harmonie avec le caractère sacerdotal do son hôte. Entre de rares toiles représentant des saints et des saintes auréoles, un portrait d'Henri II de Montmorency, ad-, mirable crayon de Daniel de Moustier, fixa Fattention Wù Lussac. Souvent, son père lui avait raconté les hauts faits de ce maréchal de France qui s'acquit d'abord l'estime et l'admiration de tout le royaume, fut créé amiral à l'âge de dix-huit ans, et malgré ses importants serviccvS, décapité dans la maison de Ville de Toulouse, le 30 octobre. 1632, pour crime de lèse-ma.jestéi.

Pourquoi ce précieux portrait chez l'abbé Guibourg? Etait-ce à cause de sa haute valeur artistique? Non. C'est que le- maître de céans se disait, orgueilleusement, fds d'Henri II de Montmorency. Cette prétention, tout étrange qu'elle pût paraître, était admissible, l'ancien gouverneur du Languedoc, vaillant et galant seigneur, « grand abatteur de bols », ayant semé des bâtards un peu partout, au hasard de ses chevauchées amoureuses. Il y avait d'ailleurs une certaine ressemblance entre le fameux duc et le vie'il habitant de la rue Jean- Tison; tous deux, même — ' signe particulier, — louchaient pareillement.

C'est pour Montmorency qu'on fit ces vers:

Belle de Guéménée Soissons vous a laissée Avec son inconstance; Mais les yeux de travers Vous ont mise à l'envers.

Au-dessus de la cheminée, que surmontait une petite pendule K la façon de Claude Raillart, un Christ d'ivoire jauni, suspendu dans son cadrei de velours rouge, était l'objet maintenant des médita.tions d'Olivier. Le visage empreint d'une indicible souffrance, on eût dit que lei Grucihé, en une suprême lutte, raidissait ses muscles, cherchait à arracher ses mains et ses pieds sanglants du gibet infâme où l'avait cloué la haine aveugle des Juifs.

La clarté pâle du jour tombant des hautes fenêtres faisait un halo de lumière triste, comme un nimbe, à la face angoissée du martyr-Dieu...

La servante revint bientôt.

— M. l'abbé est occupé, drUelle. Que mousieur le chevalier veuille bien patienter quelques instants,

Olivier demeura seul, dans le silence de la pièce.

Intéressé par Tétrange crucihx, le jeune homme s'approcha pour mieux admirer l'œuvre de l'ar-^ tisLc, qui avait taillé dans l'ivoire cette inconiparable merveille.

Lussac était une do ces âmes privilégiées que toute beauté transporte, qui planent au-dessus des vulgarités journalières, qui vivent surtout d'idéal. Puis, aussi, un respect des choses sacrées, une propension aux longues rêveries, l'inclinaient parfois au mysticisme. La religion a.vait bercé son enJ'ance, et si, dans rimpéluosité de ses vingt ans, il avait pu négliger ses devoirs, il restait encore imprégné dés traditions familiales et de son éducation première.

Devant le Dieu crucillé, mille souvenirs affluèrent: la messe, le dimanche, dans la chapelle

du château, et les paysans en prière, agenouillés sur les marches des calvaires, au bord des chemins, et les oraisons qu'il avait apprises sur les genoux de sa mère... Tous ses pieux sentiments, un moment endormis, se réveillaient soudain. Il pensa aussi à ceux qu'il aimait, et qui, sans doute, le pleuraient là-bas...

Alors il eut au cœur un renouveau de tendresse. Il revit les grands bois, les frondaisons nouvelles, les pommiers tout blancs, les haies fleuries oii chantent les passereaux.

En cette atmosphère de piété, de songe grave, un remords, pour la première fois, l'envahit de l'amour coupable qui l'avait lié à. la favorite.

Il avait trahi son -Roi, son maître, son bienfaiteur; en volant une si chère tendresse, il avait commis plus qu'un crime ! Dans un accès de fervent repentir, il fut sur le point de tomber aux pieds du Christ, de demander pardon à Celui qiii voit les faiblesses et les souffrances humaines.

Une conversation, venue de la pièce voisine, troubla ses méditatiions. Involontairement Lusr sac écouta.

— Quel profit, disait une voix d'homme, auriez-vous donc pu retirer de la remise de ce placet?...

La personne du Roi, il me semble est, à l'heure actuelle, indispensable à la réussite de nos projets.

— ' C'est vrai, répondit une voix féminine. Mais après tant de déconvenues, ne fallait41 pas, par un coup d'éclat, prouver à l'étranger que notre art et nos pratiques sont toujours infaihibles? Car,

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depuis quelque temps, la mauvaise fortune s'acharne contre nous: tout nous échappe, aucune de nos tentatives ne réussit, et je me demande si nous pourrons arriver à nos Ans,

— ^ Allons, allons, fit doucement l'homme, ne vous tourmentez pas ainsi, ma fille, rien n'est encore perdu.

— Je voudrais, en effet, avoir confiance, reprit rinvisible interlocutrice; mais je suis découragée quand je pense à tout ce que nous avons risqué en vain...

Les échecs s'axcumulent. Voyez, nos amis n'ont pu. jusqu'ici, malgré toutes les recommandations dont ils disposent, pénétrer chez la duchesse et lui présenter les étoffes et les gants qui lui sont destinés. Quant à la marquise, elle désespère de faire prendre au Roi les poudres que je lui ai données.

— Heureusement pour Sa Majesté! répondit rhomme avec un rire qui parut étrange à Lussac.

— Et, moi-môme, n'ai-je pas essayé inutilement de remettre au Roi un placet dans lequel je priais Sa Majesté d'intervenir en faveur de Blessis, mon associé, que le marquis de Termes tient toujours séquestré dans son château?

— Le marquis de Termes? Mais ne s'est-on pas déjà rendu chez lui avec une certaine robe de chambre et un certain bonnet...

— • Oui, en effet. Voyage qui, d'ailleurs, demeura infructueux.... Mais laissez-moi poursuivre... J'allai donc à Saint-Germain, chez un de nos compères, valet de chambre de M. de Montausier, et je lui demandai une lettre de recommandation

auprès d'un de ses amis, huissier de la Chambre du Roi. Cette lettre devait me permettre de passer parmi les premiers à Taudience. Or, depuis dimanche dernier, je suis restée à Saint-Germain sans pouvoir approcher Sa Majesté. Je n'en suis revenue qu'hier soir, jeudi. Certes, j'aurais pu déposer mon placet sur la table ; mais, pour arriver plus sûrement à mon but, il fallait absolument que ma demande fût remise en mains propres.

— Ne songez donc plus à cela, ma chère amie.

C'est une entreprise dangereuse et tant d'imprudence m'étonne de votre part.

— Mais vous savez, l'abbé, que nous perdrons la récompense des cent mille écus promis, si le 20 mars prochain...

— Bah ! mieux vaut perdre cent mille écus que de vous perdre vous-même et peut-être aussi tous vos amis. Tenir une promesse est chose sans importance, quand il s'agit de sauvegarder ses intérêts. Croyez-moi, détruisez ce papier.

— Ce papier n'existe plus depuis aujourd'hui, répliqua la femme. On est venu, ce matin, de bonne heure, frapper à ma porte. Prise de peur en entendant les coups^ j'ai donné vivement le placet à ma fille pour qu'elle le brûlât; puis j'allai ouvrir. Heureusement, ces visiteurs matinaux n'étaient que des missionnaires de Saint- Vincenirde-Paul...

— Vous avez bien fait. Pour l'instant, mieux vaut laisser agir vos amis dès qu'ils en auront les moyens. S'ils réussissent, leur succès nous sera bien plus utile, puisque la marquise, après la messe à laquelle eUe assistera demain, y verra la confirmation de notre occulte puissance.

— Vous m'cLSSurez que vous viendrez célébrer cetle messe ? interrogea la femme.

— Comptez sur moi. Que tout soit prêt lorsque j'arriverai.

— Tout sera préparé. Les ornements, l'autel, les cierges. Il ne vous restera qu'à apporter l'hostie. La Chanfrein, votre gouvernante, se chargera de l'enfant, n'est-ce pas ?

L'accent de l'interiocutirice intriguait Lussac. Il lui semblait avoir entendu cette voix en des circonstances qu'il ne pouvait préciser.

Mais, de l'autre côté de la cloison,. la conversation se continuait.

— Quelles personnes assisteront encore à cette messe ? demanda l'homme.

— Rien ne sera changé au cérémonial ordinaire. Mlle des Of]illets, seule, accompagnera demain soir, chez moi, Mme de Montespan. Ma fille et moi vous servirons de clercs; des amis sûrs attendront dans le jardin et reconduiront ensuite Mme la marquise.

' — Votre fille ? Mais êtes-vous certaine de sa discrétion ?

— Comme de moi-même. Ma fille n'est plus une petite pensionnaire ignorante et naïve. Je l'ai chargée plusieurs fois déjà de diverses commis- ' sions propres à finstruire et je vais prochainement, je l'espère, la donner comme femme à Romani.

— A Romani! Mais je la croyais courtisée par un officier aux gardes, M. de Chastenay.

— Hélas! sans doute elle préférerait ce gentil-

homme. Mais je veux m'attaclier pour toujours Romani, c'est un homme si précieux!

— Vous êtes vraiment prévoyante.' A demain, minuit, chez vous.

— ■ A demain !

Des pas résonnèrent dans le corridor, et la porte du logis se referma sur la visiteuse.

Ce n'est pas sans émotion qu'Olivier avait entendu prononcer le nom de la marquise.

Anxieux de savoir, il se précipita vers la fenêtre qui donnait sur la rue. Sa stupéfaction fut telle, qu'il ne put retenir une exclamation de surprise :

— Mme Voisin !

Enveloppée dans un large manteau sombre, la devineresse s'éloignait rapidement en rasant les murs, en jetanti à droite et à gauche de furtifs regards, comme si elle eût eu peur d'être reconnue.

Quelle messe pouvaiiron bien célébrer, à minuit, dans la maison de la Ville-Neuve ?

Mme Voisin n'avait point d'oratoire. C'était encore à Paris un privilège que seuls possédaient les gens de qualité. Pourquoi cette visite, à pareille heure, de Mme de Montespan et de Mlle des OEillets, et pourquoi tant de mystère?

Le pêne, criant en la serrure vieillie, dissipa le malaise dans lequel ces conjectures avaient jeté le chevalier. La silhouette légèrement voûtée de l'abbé Guibourg s'encadra dans l'ouverture de la porte.

C'était un grand vieillard dune soixantaine d'années environ, haut en couleur, aux joues épaisses. Sous le front vaste qu'auréolaieiit des

cheveux blancs, des yeux noirs, de travers — les yeux de Montmorency I — brillaient derrière des lunettes. Un nez aquilin, tout bourgeonné, surmontait une bouche aux lèvres sensuelles,

— Veuillez m'excuser de vous avoir fait attendre si longtemps, monsieur, dit le prêtre. Mais je n ai pu congédier plus tôt une de mes pénitentes qui était venue réclamer les secours de mon ministère.

Lussac s'inchna et tendit la lettre.

L'abbé Guibourg en brisa le cachet et la lut.

— Soyez le bienvenu, mon cher enfant, dit-il en serrant dans sa main ridée la main du gentilhomme... Votre visite me cause le plus agréable plaisir, car j'ai beaucoup connu autrefois le baron de'Lussac, alors que j'étais aumônier du comte de Montgommery. Je me souviens de votre père...

C'était, à cette époque, un beau cavalier, brave et loyal comme son épée... Son fils ne peut que lui ressembler...

A ces paroles bienveillantes, l'impression peu favorable éprouvée par le jeune homme, à l'aspect du vieillard se dissipa.

Affectueusement, l'abbé Guibourg questionna Olivier sur ses débuts à la Cour.

Le chevalier conta son acte de courage, comment il avait été présenté au Roi et admis au service de Monsieur. Chaque fois qu'il prononçait le nom.de la marquise de Montespan, il cherchait à découvrir dans les regards du prêtre — ou dans ses réponses — des indices propres à lui expUquer le secret qu'il venait involontairement de surprendre.

Mais dans les yeux de l'abbé Guibourg, aucune flamme; sur ses traits, aucun trouble. Tranquillement, il causait des choses de la Ville et de la Cour, des événements derniers; il s'exprimait h voix basse, lentement, affectant une correction de termes, une précision érudite.

— J'espère, dit-il, en terminant, que vous viendrez me voir souvent... Vous serez toujours le bienvenu chez le vieil ami du baron de Lussac... Je n'ose, aujourd'hui, vous offrir de vous asseoir à ma modeste table...

— Mille grâces, monsieur l'abbé!... Il faut que je prenne mon service ce soir.

— ' En ce cas, mon cher enfant, je n'insiste pas... Allez oi^i vous appelle votre devoir, et à bientôt.

Lussac prit congé.

La présence de Mme Voisin, rue Jean Tison, et la conversation enteaidue obsédaient le chevalier. En vain, voulut-il chasser loin de lui d'angoissantes pensées... Après tout qu'avait de si étrange cette visite? L'abbé Guibourg lui-même n'avait-il pas dit à Olivier:' « Une de mes pénitentes est venue réclamer les secours de mon ministère? » Cette pénitente était Mme Voisin. Quoi de plus naturel et pourquoi se torturer ainsi Fesprit ? D'ailleurs, n'avait-il pas reçu d'elle, dans sa petite maison des cliamps de Saint-Germain, les soins les plus dévoués, et de quel droit chercherait-il maintenant à pénétrer ses secrets les plus intimes?

Et, de cette étrange histoire de placet, d'expédition, de réussites, une piu^ase, soudain, lui revmt : « Mlle des OEillets, seule, accompagnera la marquise de Montespân )).

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