L AUBERGE DU COMPAS D'OR
Malgré les pressantes sollicitations de Romani, Mme Voisin n'avait point cm devoir parler à sa fille des projets matrimoniaux de Tamoureux.
— Patientez encore un peu, disait-elle h son compère, chaque fois que celui-ci lui rappelait ses promesses. Je n'ai qu'une parole. Je reconnais que jusqu'ici vous avez fait tout votre possible pour me satisfaire, et je ne puis accuser que les circonstances, qui ne vous ont point été propices... Patientez... Je ne néglige pas une occasion de disposer ma fille en votre faveur.... Dès que vous aurez accompli ce que vous savez, Marguerite sera votre femme. . .
Romani attendit — et eut confiance... Il tâchait, par son attitude et son empressement, de mériter les bonnes grâces de Marguerite. Mais la jeune fille, avec froideur, accueillait toujours les compliments du galant.
Un matin. Romani qui était allé rue Reauregard
de meilleure heure que de coutume, trouva Mme Voisin en tenue de ville.
— Vous arrivez fort à propos, dit-elle à Romani. Je dois précisément m'absenter pendant quelques instants^ ainsi que ma servante Margo, que j'ai chargée de plusieurs commissions. Vous recevrez les clients qui viendront me demander et vous les ferez attendre dans la salle basse.
— Mais, ma chère amie, proposa Romani, si je pouvais plutôt vous épater vos courses...
— ' Je vous remercie, mais moi seule puis m'occuper de l'affaire qui m'appelle, répondit Mme Voison. Puis elle ajouta sur un ton mystérieux :
— Je vais chez notre voisin M® Larivière, exécuteur de la haute justice de notre bonne ville de Paris.
— Chez l'exécuteur de la haute justice?... C'est vrai, en femme prévoyante, vous avez su mériter ses bonnes grâces... Après M® Guillaume, M^ Larivière I
— Notre intérêt exige que je règne sur le cœur des bourreaux...;
-- Et aussi sur celui de ces messieurs du Ghâtelet... Du plus grand au plus petit, aucun ne vous résiste. Catherine, vous avez donc séduit toute la Justice ?... Peut-être allez-vous aujourd'hui recommander il M^ Larivière quelque condamné à qui vous désireriez épargner, par un étranglement préliminaire, les souffrances de la roue ou du bûcher ?
-- Point. Je veux tout simplement le prier de me remettre les graisses de pendus nécessaires à la confection des cierges dont nous nous servi-
rons à la cérémonie de ce soir. A propos, je compte sur vous. Cette messe pourrait bien nous rapporter une jolie somme, si votre expédition chez Mlle de Fontanges réussit.
— Si mon expédition chez Mlle de Fontanges réussit ? Quel rapport peut exister entre cette messe... Vraiment, je ne comprends plus, ma chère amie...
— Gomment, vous ne saisissez point ?
— Non...
— Mais cette messe sera dite pour notre bonne cliente, Mme de.-Montespan.
— Encore ? fit Romani avec un sourire. Que demande donc la marquise ?
— Eh ! que voulez-vous qu'elle demande, si ce n'est que le Roi, qui la délaisse, lui rende ses bonnes grâces ? Mme de Montespan, vous ne l'ignorez pas, est remplacée par Mlle de Fontanges. Or, il faut que celle-ci disparaisse ; nous prouverons ainsi à la marquise relficacité de nos pratiques, et, comme par le passé, elle nous couvrira d'or.
— Mais à quoi peut servir la disparition de Mlle de Fontanges ? interrogea Romani. Nous sommes aujourd'hui le 11 mars, Catherine, et vous vous souvenez que le 20 mars prochain, c'est-à-dire dans neuf jours, le Roi doit être rayé de la liste des vivants. Après cet événement, je ne vois pas de quelle espérance pourra se bercer encore Mme de Montespan. Elle n'aura plus rien à redouter de la duchesse de Fontanges, puisque l'objet de leur rivalité aura cessé d'exister...
— Tout cela serait très juste. Romani, reprit
Catherine, si je pouvais être assurée, en effets que, le. 20 mars prochain, j'aurai satisfait les partisans de Hollande et d\/Vngleterre. Mais tout, hélas ! me fait prévoir le contraire. Des obstacles imprévus s'accumulent sur notre route.
Voyez vous-même combien vous eûtes de malechance, lors de votre première tentative chez la Reine. J'ai grand'peur de ne pouvoir m'acquitter de la mission dont je m'étais chargée.
— Mais alors, les cent mille écus ?...
— Les cent mille écus seront perdus. Romani.
Mais comme il est bon de ne pas brûler à la fois tous ses vaisseaux, j'ai cru devoir continuer à stimuler l'orgueil et l'ambition de Mme de Montespan. Certes, je ne renonce nullement à mes projets contre le Roi. Les neuf jours qui nous restent sont suffisants pour me permettre de réussir... Et alors, dans ce cas, voyez. Romani, comme tout serait pour le mieux, en supposant que vous-même arriviez auparavant à vos fms, chez Mlle de Fontanges. D'une part, Mme de Montespan, satisfaite par la mort inattendue de sa rivale, croit voir là l'influence des puissances surnaturelles que nous lui avons fait invoquer ; n'ayant plus à craindre la nouvelle favorite, elle gravit déjà, en pensée, les marches du trône. Nous mettons à profit ses bonnes dispositions pour tirer d'elle une forte récompense.
— Mais si vous réussissez aussi, vous, Catherine, répartit Romani, la joie de cette pauvre marquise n'aura pas été de longue durée...
— ■ Cela est bien le moindre de mes soucis... car, daiis ce cas, lord Monmouth nous remet aus-
sitôt les cent mille écus promis et facilite notre passage en Angleterre où, avec la somme considérable que nous posséderons alors, nous pourrons donner en toute sécurité un nouvel essor à nos affaires... Si j'échoue, et si vous seul réussissez, nous conserverons toujours notre cliente, Mme de Montespan, et nous renoncerons, avec toute la philosophie dont nous sommes capables, aux cent mille écus de lord Monmouth... Comprenez-vous, maintenant ?...-
— En effet, Catherine, répondit Romani, dont les yeux brillèrent d'une étrange flamme. Je commence à comprendre... Vous êtes une femme vraiment habile... Mais, ce soir, quel est le prêtre qui se cMrgera de venir célébrer la messe ?
— L'abbé Guibourg, que je vis hier, m'a promis di'être ici à minuit.
— L'abbé Guibourg ! Mais vous n'y pensez pas, Catherine... Il a soixante-dix ans d'âge et je doute que, malgré les charmes de la marquise de Montespan, il soit apte à remplir jusqu^iu bout son office... Vous connaissez le vers de notre ami, M. de La Fontaine :
Passe eiicor de bâlir, mais planter à cet âge...
ajouta-t-il avec un rire plein de sous-entendus.
— Raison de plus. Romani. La marquise ne se serait point prêtée sans doute — pas plus qu'elle ne consentit autrefois et dans les mêmes circonstances =— à ce détail important du cérémonial... Le simulacre sufllra et nul mieux que Guibourg,
ne pourrait accomplir ce simulacre, fit-elle, en souriant à son tour.
— Vous avez tout prévu, Catherine.
-- J'ai fait mander Lesage, pour les préparatifs de la messe et pour allumer le four.
— Le four ? Vous avez donc pu vous procurer un enfant ?...
— Oui, la servante de Guibourg, la Chanfrein, apportera le sien...
— Je vois que vous tenez aux moindres détails du rite... Comptez sur moi, ma chère amie. Je serai exact au rendez-vous... En attendant votre retour, je vais, ce matin, recevoir vos clients...
— ' C'est bien, je vous remercie...
Et Mme Voisin se dirigea vers la porte. Au moment où elle allait rouvrir, Romani s'approcha d'elle :
— Catherine, encore une question.,. Comment éloignerez-vous votre fille ?
— Marguerite, répondit Mme Voisin, assistera à cette cérémonie... Cela dissipera ses derniers étonnements, et il ne lui restera plus rien à apprendre. A bientôt! Dans deux heures, aui plus tard, j'aurai terminé mes visites.
Et la porte se referma sur Mme Voisin, qui monta dans le carrosse que la présidente Le Féron mettait journellement à sa disposition.
Pendant ce temps, Marguerite s'était levée.
Un rayon de soleil entrant par les volets mi-clos barrait d'or la pénombre de la chambrette.
Margo, la servante de Mme Voisin, pénétra ainsi qu'elle le faisait chaque matin, chez la jeune
flUe, qui, debout au pied de son lit, commençait sa toilette.
— Avez-vous besoin de quelque chose avant que Je sorte, mademoiselle ? Je ne serai pas ici de toute la matinée... Ma maîtresse m'a chargée de commissions importantes.
— - Des commissions... Mais je vais vous accompagner, Margo. J'ai mal dormi et un peu d'air me fera grand bien. Aidez-moi à m'habiiler !
La servante obéit.
Arrivées dans le corridor, au moment d'ouvrir la porte, elles se croisèrent avec Romani.
— ■ Gomment, vous sortez aussi ? demanda-t-il avec étonnement à la jeune fille.
— Oui, cela vous causerait-il quelque ennui?
dit" malicieusement Marguerite.
— Mon plus grand ennui, mademoiselle, n'estil pas de vous savoir loin de moi ? répondit Romani avec galanterie.
Marguerite ne prêta pas grande attention à ce compliment, et, suivie de la servante, elle laissa Romani tout pensif.
— Où peut-elle bien se rendre à cette heure ? se demandait-il, et que peut-elle bien manigancer encore avec cette sorcière de Margo ? N'y aurait-il pas là quelque amoureux sous roche ? Mais, au fait, pourquoi pas ?... Le Ghastenay, peut-être, ce petit ofTicier aux gardes qui la courtise ! Ma foi, je veux en avoir le cœur net..., et au diable les clients de Catherine ! Ils attendront à la porte.
Un manteau jeté sur ses épaules, sa longue rapière au coté, il sortit. Déjà, Marguerite et Margo avaient gagné l'extrémité de la rue Beauregard et
s'engageaient dans la rue Poissonnière. Tout en gardant une raisonnable distance, Romani prit le parti de les suivre.
Les deux femmes continuèrent leur chemin par la rue des Petits-Carreaux et la rue Montorgueil.
Quand elles furent à la pointe Saint-Eustache, elles prirent là une des nombreuses petites rues aboutissant au Pont-Neuf.
Romani s^apprètait à traverser la chaussée et le carreau des Halles, lorsqu'il fut arrêté par une foule impatiente et curieuse.
— Place ! place ! criaient des soldats.
Des habits-uniformes apparurent.
C'était le régiment de Picardie qui revenait de Versailles, où il avait aidé à la construction du château et à l'achèvement de la route royale de Saint-Germain, et qui se rendait dans ses quartiers, à Meaux.
Romani voulut fendre quand même le remous de la foule. Un soldat l'en empêcha. Et tout en maugréant contre ce fâcheux contretemps, le compère de Mme Voisin dut se résigner à attendre.
— Dressé sur la pointe des pieds, il tâchait, grâce à sa haute taille, d'apercevoir encore, pardessus les badauds, Marguerite et sa servante. Mais, cette fois, les deux femmes avaient disparu, et Romani ne pouvait plus compter maintenant les retrouver.
— La peste soit du régiment de Picardie 1 dit en maugréant l'ami de Mme Voisin.
Il se disposait à regag'ner la' rue Beauregard, lorsqu'une main, posée familièrement sur son épaule, le fit se retourner.
— Tiens, Lesage ! s'écria-t-il, en reconnaissant l'ancien marchand de laine... Que diable faitesvous par ici ?...
— C'est à vous qu'il faudrait poser cette question, répartit Lesage... Je vous sais ennemi des foules, et je m'étonne de vous trouver au nombre des badauds.
Romani dissimulait mal son dépit. Une honte le retint pourtant de faire Lesage confident de ses peines intimes. Il répondit presque de bonne grâce :
-— Je me disposais justement à aller rue Beauregard.
— Pas avant d'avoir bu une bouteille ensemble, mon compère... Je ne sais quelle mouche vous a piqué, mais vous me semblez d'assez mauvaise humeur. Un verre de bon vin dissipera, je l'espère, les préoccupations que je lis sur votre visage.
Romani voulut protester.
--^ Merci... C'est déjà trop que j'aie abandonné, quelques instants, le logis de Catherine. Elle m'avait prié de recevoir ses clients durant son absence.
— Bah ! bah I fit Lesage en prenant le bras de son compagnon... Notre amie Catherine, j'en suis assuré, sera pleine d'indulgence pour cette fugue lorsqu'elle saura que vous étiez avec moi. D'ailleurs, c'est de nos intérêts communs que j'ai à vous entretenir.
L'un et l'autre étaient arrivés devant le Compas cVOr, une des auberges les mieux achalandées de la rue Montorgueil. Lesage y entraîna Romani, qui, désireux de savoir, n'était pas fâché de converser un moment avec le confident le plus intime de Mme Voisin, et les deux compères s'attablèrent.
— Allons, morbleu 1 maître François, s'écria Lesage en s'adressant à l'aubergiste, qu'on nous serve, et vite ! Et du meilleur !
— C'est bon ! c'est bon ! on y va ! répondit le cabaretier. Ne nous emportons pas, cher monsieur Dubuisson... La pratique est aujourd'hui nombreuse, et le passage d!u régiment de Picardie m'attire une chentèle sur laquelle je ne comptais nullement... Je manque de valets pour servir tout ce monde. Veuillez donc patienter quelques minutes et je descendrai à la cave vous chercher une de ces vieilles bouteillesque vous prisez si fort.
Ces paroles contentèrent l'impatience de Lesage.
La foule emplissait le cabaret de ses cris et de ses appels, et maître François Garnaut se démenait pour satisfaire à tant d'exigences. Il se dirigea enfm vers le fond) de la salle, et il s'apprêtait à soulever la trappe de sa cave, lorsqu'un homme fraîchement rasé, aux cheveux grisonnants, vêtu comme un artisan, fendit les groupes des buveurs et s'approcha de lui.
-— Eh bien ! maître François, dit à mi-voix le nouveau venu, les affaires semblent aller, aujourd'hui ?
— Mon Dieu, oui... répondit l'aubergiste ébahi
à la vue de son interlocuteur. Mais que signifie ce déguisement, monsieur le...
-- Chut! pas un mot, et laissez-moi faire... Je suis entré chez vous parce que, de la rue, j'ai vu combien vous vous donniez de mal et je viens vous offrir mes services.
— Compris... Topez là, fit maître Garnaut. J'accepte... vous me tirez d'un fier embarras. Voici précisément d'autres clients qui arrivent... Occupez-vous d'eux pendant que je vais descendre à la cave. Les gobelets et les pots sont là, sur les étagères, à gauche de la cheminée. Les brocs de vin sont au-dessous Je fais payer les demi-pots trois sols ei les pots entiers six sols... Vous recevrez l'argent... D'ailleurs, il ne saurait être en meilleures mains, ajouta-t-il avec un fm sourire.
Et maître François laissa seul le nouveau venu qui, transformé en valet d'auberge, se mit en devoir de servir les consommateurs, dont le nombre allait toujours croissant.
Le cabaretier remonta bientôt, tenant à la main, avec précaution, un flacon tout poussiéreux.
Gomme il avançait vers la table où conversaient Lesage et Romani, le valet qui, tout à l'heure, si spontanément, lui avait offert ses services, s'élança à sa rencontre:
— Pardon, dit-il, en saisissant la bouteihe que portait maître François, vous m'avez engagé et je ne souffrirai pas que vous fassiez ma besogne... Reposez-vous sur mon activité...
Et, avant même que le cabaretier eut pu prononcer un seul mot, l'homme était déjà rendu auprès des deux compères, essuyait la table d'un
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rapide coup de serviette, et remplissait les gobelets d'étain.
Satisfait d'un tel zèle, maître Garnaut s'en revint à. la cheminée où des volailles, enfilées sur une longue broche, rôtissaient devant la flamme pétillante et claire d'un grand feu de sarments.
Lesage et Romani interrompirent leur conversation pour vider les gobelets. Le valet allait les remplir de nouveau, lorsque Lesage l'arrêta:
— ■ C'est bien, dit-il, laisse-nous... Nou^ nous servirons nous-mêmes.
L'homme s'inohna, puis s'éloigna de quelques pas, et Lesage versa à boire à Romani:
— Mon cher, reprit-il après s'être assuré q'je le valet ne s'occupait plus d'eux, vous avez tort de vous torturer le cœur de la sorte,.. Et je m'étonne que vous ayez pu vous enticher de cette petite péronnelle de Marguerite. Oui, vous avez tort. Que diable! un homme comme vous, blasé sur toutes les aventures possibles, vous vous laissez encore prendre à la m.ine innocente de cette fille... Pourtant, vous devriez être fixé depuis longtemps.
— Que voulez-vous dire? répartit vivement Romani.
— Je sais ce que je dis, répondit Lesage avec calme, et vous le savez aussi bien que moi. Vous n'avez cependant pas la prétention de croire à la vertu de la jouvencehe... Ses relations avec M. de Chastenay sont connues de tou&.
— Ces relations cesseront avant peu, interrompit Romani d'une voix sèche, car je tuerai le Chastenay et Marguerite sera ma femme.
— Enfin, toutes les joies, railla Lesage. Je vous.
en prie, llomani, abandonnez pour un instant ces idées noires et laissez-vous aller sans contrainte aux pensées joyeuses que pourra a'ous inspirer un pareil nectar... Maître François, ajouta-t-il en appelant l'aubergiste, veillez à ce qu'on remplace aussitôt ce flacon vide. Nous avons soif...
Maître François donna des ordres au valet, qui revint avec deux nouvelles bouteilles, et Lesage remplit les gobelets.
— ' Tenez, à la vôtre, fit-il en choquant sa coupe contre celle de Romani... Buvons, mon cher, et oubliez.
— Oublier est plus difficile que vous ne le pensez, fjesage, répondit Romani, lorsque l'amour vous tient... Puis, il est trop tard, toutes les avances sont faites, et j'ai la promesse formelle de Catherine...
— La promesse formelle de Catherine, répéta Lesage... Avez-vous donc si grande confiance en sa parole?
— Nos intérêts sont les mômes, Lesage. Et ce n'est pas à vous à mettre en doute sa sincérité... Rappelez-vous qu'elle vous tira des galères. Soyez au moins reconnaissant...
— Moi, reconnaissant, répliqua Lesage en éclatant de rire. Ecoutez. Si Catherine a agi ainsi c'est qu'elle avait besoin de moi pour se perfectionner dans l'art de la sorcellerie que j'avais commencé à lui apprendre, et pour mener à bien certaines opérations... Sans cela, croyez qu'à l'heure actuelle je ramerais encore sur les galères de Sa Majesté... Le jour où Catherine crut pouvoir se passer de mes services, elle employa toute sorte de moyens
pour se débarrasser de ma personne. Vous devez vous en souvenir... Il y a quatre ans, n'essaya-t-elle pas de me faire empoisonner, à deux reprises, par un de ses acolytes: maître Pierre ce berger du Roule, si expert dans l'art de distiller les plantes?. . . Puis ne cherchartrelle pas — je ne sais dans quel but, par exemple, — à me persuader qu'elle était enceinte de mes œuvres? môme plus tard, elle acheta, à une accoucheuse^ nommée Delange, dans la rue Aumaire, un enfant nouveau-né, qu'elle eut l'audace de me présenter pour mon fils et qu'elle fit baptiser à Saint-Nicolas sous le nom de Jeannot, fils de Deshayes et Gœuret, sieur Dubuisson... Vous comprenez que ces choses-là ne s'oublient pas et que j'ai d'excellentes raisons de me défier.,.
-^ En ce cas, pourquoi continuez-vous à faire commerce avec elle?
— • Parce que j'y trouve mon intérêt, simplement... Sans cela, soyez assuré qu'il y a longtemps que j'aurais travaillé pour mon compte et laissé Catherine se débrouiller à sa guise... Mais, grâce à son infernale habileté, cette femme dispose d'une clientèle que je ne songe même pas à lui disr puter. Ce serait perdre mon temps.
— Votre rancune vous rend injuste envers elle, répondit Romani... Quant à moi, j'ai toute confiance en sa parole...
— Je vous plains... Catherine, en ce moment, poursuit divers projets, — ' bien dignes de son audace, — j'en conviens, mais qui peuvent la mener loin, si jamais elle est surprise. Or, en vous choisissant pour les exécuter, et en vous promettant comme récompense, si vous réussissez, la main
de Marg-uerite, elle cherche à éviter les risques et à mettre sa responsabilité à Fabri. Une telle manière est bien conforme, d'ailleurs, à Famourpropre qu'elle a toujours montré, même vis-à-vis de ses amis... Voilà ce à quoi vous n'avez pas songé, Romani, en vous laissant séduire par ses promesses.
— Mais vous-même, remarqua vivement Romani, ne vous etes-vous pas occupé de ses projets?
— C'est vrai, mais j'ai réfléchi et j'ai, depuis, compris que le rôle était trop dangereux à jouer...
A ce moment, Lesage, instinctivement, se retourna. Tout près de lui, s'était assis le garçon engagé par maître François.
— Que fais-tu là? s'écria Lesage avec, colère. Est-ce donc pour épier la conversation des clients ou bien pour les servir que ton patron te donne des gages?
Le garçon se leva.
— ^Moi, épier les clients, monsieur? répondit-il... Mais vous n'y songez point. Je viens de me donner beaucoup de mal pour satisfaire tous les buveurs, et c'est bien le moins, ayant maintenant un peu de répit, que je saisisse l'occasion de me reposer.
— ' Tu pourrais, en tous cas,^ aller t'asseoir un peu plus loin, dit Lesage avec mauvaise humeur.
— C'est bien, c'est bien, monsieur, balbutia humblement le garçon... Si je vous ai fâché, je vous en fais toutes mes excuses. Je ne suis qu'un pauvre homme, très heureux d'avoir trouvé cette place, et je ne voudrais pas, dès le début de mon
service, indisposer contre moi les clients par des maladresses qu'il me faut pardonner.
— Allons, mon garçon, répondit Lesage, cela suffît... laisse-nous... Apprends cependant ciue la discrétion est la première quailité d'un bon serviteur.
— ■ Merci du conseil, monsieur... Je saurai en profrter...
Et le valet s'éloigna en courbant l'échiné.
Lesage reprit la conA'crsation interrompue.
— Je vous faisais donc remarquer, Romani, que j'avais choisi en ces circonstances le rôle où je courais le moins de risques.,. Le voyage que je fis à Grenoble et à Lyon pour aller chercher les gants et les étoffes destinés à Mlle de Fontanges ne pouvait point me compromettre, et ce n'est pas à moi que Catherine eût proposé d'entrer chez la Reine... Elle savait fort bien que je n'eusse pas accepté.
Le garçon de maître François, pendant que se continuait ce dialogue, s'était rapproché peu à peu de la table de Romani et de Lesage, et il paraissait converser avec des buveurs assis non loin des deux compères de Mme A^oisin.
Lesage n'y prit point garde.
— Non, continua-t41, je n'eusse pas accepté... Cette mission était trop dangereuse.
— C'est qu'apparemment j'avais de bonnes raisons pour ne point partager cet avis, répliqua sèchement Romani. D'aiheurs, ne parlons plus de cela.
— Ohl fit Lesage,, ne vous fâchez pas... Vidons cette bouteille et quittons-nous bons amis...
LA MESSE NOIRE ili
— Nous nous reverrons ce soir, dit Romani, radouci. Catherine vous a prévenu, n'est-ce pas? Vous nVaiclerez à allumer le four et à faire les préparatifs cle la messe que doit célébrer Fabbé Guibourg.
— Ah! ah! ht Lesage en riant.., Mme la marquise de Montespan ne perd pas confiance! Ces besognes-là ne sont point périlleuses et rapportent gros.
— • Alors, c'est convenu?
— > Oui. Je serai à l'heure rue Beauregard.
Et, tournant la tête, Lesage appela l'hôtelier afin de payer la dépense.