‹ La messe noireChapitre 19 sur 30 · UNE REVELATION · texte numérisé non relu

UNE REVELATION

Mme de Montespan, malgré les sentiments de répugnance que lui inspirait, à cette heure, l'abbé Guibourg, s'était décidée à faire choix de ce prêtre pour remplir la mission proposée par Golbert. N'était-il pas tout désigné pour approcher de ïa sorcière ? Puis, avec lui, l'aveu tant redouté devenait inutile, puisqu'il avait été lei témoin, en mêmiO temps que l'acteur, de la tragédie dont Athénaïs craignait tant la révélation.

Aussi, le soir même de l'entrevue du ministre et de la marquise, Mlle des OEillets, sur l'ordre de sa maîtresse tranquillisée, se rendait-elle à Paris, rue Je'an-Tison.

La suivante, au cours de cette visite, connut tous les détails de l'arrestation de la Voisin. Marguerite, entraînée, à la sortie de la messe, par Guibourg et la fille Chanfrein, s'était réfugiée chez une grande amie de sa mère, la Trianon, qui habitait rue Forez, au Marais, Là, elle apprit l'état

très grave de son père. A la hâte, elle revint rue Beauregard pour prodiguer au malade les soins les plus attentifs et les plus dévoués.

Quant à Lesage et à Romani, on ne les avait plus revus depuis la nuit de la messe sacrilège. Après avoir reconduit la marquise à son carrosse, ils aperçurent les agents de M. de la Reynie, qui rôdaient dans les environs, et ils jugèrent prudent de disparaître...

L'abbé Guibourg, dès les premières paroles, s'était empressé de calmer les craintes de Mlle des OEilIets.

— La marquise n'a rien à redouter... Pourquoi Catherine irait-elle avouer ses relations avec Mme de Montespan ? Ne serait-ce pas appeler Tattention des magistrats sur des faits trop récents pour être déjà oubliés?... M. de la Reynie est un hab'ile homme; il ne manquerait pas de trouver une corrélation — ■ qui pourrait nous être funeste -— entre les visites de la marquise el certains voyages de Catherine à Saint-Germain. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de vous le rappeler, c'est gTàce à votre recommandation auprès des officiers du gobelet, vos amis Duchêne et Gillot, que Romani a pu entrer au Grand Commun...

— Mais quel rapport y a-t-il entre ces faits et les raisons qui empêcheraient Catherine de. parler?... Dire ses relations avec Mme. de Monte-^pan causerait un scandale énorme, et Ton aurait, an contraire, trop d'intérêt à obtenir son silence pour ne pas lui donner en échange le salut...

— Je vous aurais crue plus perspicace, des OEil- Iets,... La tentative faite sur la Reine porte le nom

de régicide, et vous n'ignorez point de quelles effroyables tortures les lois punissent ce crime... Croyez que Catherine,- évitera de prononcer le nom de votre maîtresse....

Mlle des OEillets commençait à comprendre,,.

Mais Guibourg, en lui rappelant le rôle qu'elle aussi avait joué, et en évoquant les supplices qui punissaient tout attentat contre la vie du souverain, fit naître en l'àme de la suivante un soudain effroi. N'allait^elle pas être jetée en prison, comme la Voisin ?

— Oh! pourvu' qli'elle se, taise! murmura, t-elle, toute pâle. Ne vaudrait-il pas mieux que vous la vissiez quand même et que vous l'exhortiez à garder notre secret ?...

— Catherine connaît ses intérêts' mieux que personne... D'ailleurs, elle me l'a avoué, nul de ses registres ne mentionne les sommes qu'elle reçut de Mme de Montespan, et, sauf elle et ses intimes, on ignore que votre maîtresse eut recours à la devineresse. Tranquillisez-vous donc.,. Cependant, je profiterai du sauf-conduit que vous m'apportez ; j'irai voir Mme Voisin dès demain. Comptez entièrement sur moi, et rassurez la marquise de Montespan,

Mlle des OEillets s'en vint rendre compte h sa maîtresse de cette entrevue.

Le lendemain, à trois heures de l'après-midi, un carrosse s'arrêtait devant le donjon de Vincennes, et l'abbé Guibourg, sur la présentation de son sauf-conduit, obtenait sans difficulté d'être mis en présence de la prisonnière.

Catherine Voisin, depuis son arrestation et son transfert à Vincennes, avait su conserver tout son sang-froid, toute son énergie. Dès longtemps, d'ailleurs, elle avait envisagé l'éventualité d'une visite chez elle des agents de M. de la Reynie, et préparé de longue main la défense qu'elle présenterait si l'on venait à l'arrêter.

Trop d'illustres personnages, pensait-elle, avaient eu recours à ses services, pour qu'elle ne trouvât pas, jusque dans le palais du Roi, de puissants appuis. Elle se disait que la complicité des courtisans, des grandes dames qu'un mot d'elle pouvait perdre, conduire à la Bastille ou en exil, serait pour elle la meilleure des protections. Les princes, les magistrats, les gentilshommes, les héros des guerres récentes, qui fréquentèrent son cabinet, se verraient obligés de la défendre, et mettraient tout en œuvre pour la sauver. Perdue, elle les entraînerait tous à sa suite, et cette pensée suffisait à lui redonner conflance.

Aussi, certaine des preuves qu'elle fournirait, la devineresse restait-elle en possession de tout son calme.

Mais, ainsi que l'avait prévu Guibourg, la Voisin ne pouvait avouer ses relations avec Mme de Montespan, et elle le lui avait formellement déclaré. Dans le but de réaliser les rêves ambitieux de la marquise, elle avait tenté d'empoisonner la Reine, et c'était plus qu'il n'en fallait pour la forcer à garder ce terrible secret.

Guibourg promit à Catherine l'appui^ de Mme de Montespan, et l'assura que tout .semit mis en œuvre pour adoucir les rigueurs de sa

captivité. D'ailleurs, la présence de l'abbé à Vincennes n'était-elle pas une preuve suffisante de l'intérêt qu'on lui portait?

Cette démarche toucha profondément la Voisin, et le prêtre en frb promptement connaître le résultat à la marquise, par l'intermédiaire de Mlle des OEillets.

Le récit de l'entrevue du donjon de -Vincennes apporta un peu de calme dans l'esprit si troublé d'Athénaïs. Mais ce calme devait être de courte durée. ' ! ^ \\\

Depuis sa conversation avec Golbert, à l'hôtel de la surintendance, Mme de Montespan n'avait pas reparu à la Cour, et demeurait claustrée dans son beau domaine de Clagny.

UiL après-midi, tandis qu'elle songeait à une des fenêtres de sa chambre, elle vit s'arrêter, au pied du perron du château, un carrosse qu'elle reconnut à la livrée pour être celui de M. Golbert, et le ministre, appuyé sur sa haute canne à pomme d'or, apparut bien tôL

La marquise, étonnée, alla à sa rencontre.

— ■ Oh ! vraiment, mon cher Golbert, je suis confuse que vous-même preniez la peine... ditelle au ministre, qui avait franchi le seuil dei la somptueuse demeure.

Mais Golbert l'interrompit :

— Madame, j'ai à vous entretenir de choses fort graves.

Athénaïs le conduisit dans un petit boudoir écarté, tout au fond d'une longue galerie admirablement décorée, loin des appartements où circulaient les gens de service.

— Quelles sont ces choses si graves, mon ami ? demanda la marquise anxieuse.

^ Vous savez^ madame, . commença le ministre, combien je vous suis tout dévoué. Aussi ai-je tenu à venir moi-même vous faire part de ce qui se passe. Il y a quelques jours, lorsque vous vîntes me confier vos relations avec Catherine Voisin et les craintes qui vous torturaient, vous m'assurâtes n'avoir pas été suivie, et que nul autre que la devineresse ne pouvait^ trahir le secret de votre visite chez elle.

— Je vous l'affirme d'e nouveau, Golbert.

— Eh bien ! un gentilhomme, le chevalier de Lussac, fut trouvé par les agents de M. de la Reynie dans la maison de la Voisin, quelques instants après votre départ.

— Un gentilhomme ?... Le chevalier de Lussac, chez la Voisin? Que signifie? ht la marquise interdite.

— < Vous le connaissez donc ?

— Oui, Golbert, je le connais. C'est moi qui, par reconnaissance^ l'ai fait entrer au service de Monsieur.

— Apprenez alors, reprit- le ministre, que le • chevalier de Lussac a été trouvé gisant, blessé d'un coup d'épée ou de poignard, sans vie presque, dans le jardin de la devineresse...

— Le chevalier de Lussac est mort ! s'écria Athénaïs éperdue.

— Non, madame, il vit... déclara Colbert, sans laisser paraître la surprise que lui causait cette

exclamation. Il vit, clans uno chambre de la Bastille, où on l'a transporté.

— A la Bastille!... Le. ohe-valier de Lussac est à la Bastille !... Où avez-vous su ?...

— Au conseil de ce matinj^ madame. M. de Lou- Yois lisait à Sa Majesté un rapport du lieutenant de police, qui faisait connaître en outre qu'un des acolytes de Catherine Voisin, Lesage, avait été arrêté hier, dans la soirée, proche du petit Ghoitelet. Vous n'avez plus sans doute à craindre les révélations de la Voisin, depuis l'entrevue qui lui a été ménagée avec un confesseur, et vous m'avez affirmé compter entièrement sur la discrétion de votre suivante ; mais en sera-t-il de même pour ce Lesage ?

La favorite, bouleversée, ne répondit pas. De confuses images, des idées affreuses se pressaient en son esprit. La nouvelle, si inattendue, d'Olivier blessé et trouvé gisant dans le jardin de la devineresse, restait pour elle une douloureuse énigme.

Ce fut l'étincelle qui, d'un coup, ralluma sa passion. EHe évoqua son amour des mois heureux. Fiais, elle vit Olivier inerte, ensanglanté, les lèvres pâlies, ces lèvres dont tant de fois elle avait senti la brûlure. Ce devint une idée fixe.

Amèrement, elle se reprochait son ambition qui, un instant, les avait séparés.

Lesage 1 Que lui importait qu'il parlât, maintenant ? Que lui faisaient la honte, la disgrâce, le déshonneur ? Seul subsistait en elle le souvenir de l'autre, de l'amant captif — et agonisant peutêtre — au fond de la prison d'Etat. Car elle n'avait

jamais cessé de raimer, et pourquoi fallait-il qu'un effréné désir de gloire, d'honneurs et de fortune ait souillé cet amour, qui aboutissait à la Bastille pour l'un, et à l'irrémédiable chute pour l'autre ?...

Le trouble de Mme de Montespan, cette fois encore, ne put échapper à Colbert ; il devina la cause de ces angoisses, une immense pitié s'empara de son cœur, et il reprit:

— Puisque sa présence dans le jardin de la rue Beauregard est, pour nous deux, inexplicable, peut-être serait-il bon, madame, que vous vissiez le chevaher de Lussac. Rendre visite à un gentilhomme, détenu dans la prison du Roi, n'a riein de contraire aux usages...

Il vous sera facile, avec une lettre de moi, de pénétrer à la Bastille. Cette lettre, si vous le désirez, je l'écrirai...

Gomme au sortir d'un long cauchemar, Athénaïs, reconnaissante, tendit ses deux mains au ministre :

— Oh ! merci, mon cher Colbert... Oui, je le verrai. J'irai lui parler...

Un apaisement se faisait en elle.

— Quant à Lesage... voulut continuer Colbert.

— Lesage ! Il m'importe peu, à cette heure, interrompit la marquise, avec un geste d;'indifférence qui étonna grandement le ministre.

-— Pourtant, madame, cet homme sera interrogé... Il pourra vous accuser... Pourquoi vous défendrait-il ?

La marquise comprit la faute qu'elle venait de

commettre en laissant échapper son imprudente exclamation. Bien vite!, ielle ajouta:

— ' Oui, que m'importe? Si cet homme parle, les dénégations de la Voisin, les miennes, sufflront à faire justice de ses accusatioais.

— ' Sans doute, madame, mais êtes-vous complètement assurée que votre nom ne sera pas prononcé par Catherine Voisin?...

— Elle a donné sa parole au prêtre.

— Sa parole..., La tiendra-trclle?

— ' Elle y a tout intérêt.

— Et lequel?

— ' Permettez-moi de ne pas répondre à voire question, mon cher Colbert... Pour Tinstant... ceci est mon secret. Vous m'avez donné les moyens de faire parler à cette devine resse\ ei- je vous en remercie. C'est à moi seule, maintenant, à racheter les fautes où m'entraîna ma curiosité, et je n'ai pas le droit de vous compromettrev..

GiOlbert s'inclina.

— Enfm, madame, voyez toujours M. deLussac.

Demain, je vous ferai tenir une lettre d'introduction auprès de M. de Besmaus, gouverneur de la Bastille, et l'avertirai en même temps de votre visite. M. de Besmaus, vous le savez, est mon parent, et il mettra tout en œuvre pour vous satisfaire...

— Soyez assuré de ma vive reconnaissance, Colbert. Grâce à votre amitié dévouée, je pourrai mieux supporter les cruelles épreuves quei, maintenant, je traverse.

Sur ces mots, le ministre salua et prit congé de la marquise, emportant le secret d'un amour jusque-là si jalousement gardé.

Dehors, derrière les grands arbres du parc, le soleil déclinait, et, au loin, les coteaux projetaient leurs masses sombres sur le ciel empourpré par les i'eux du couchant.

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