LA CHAMBRE ARDENTE
Depuis rarrestation de la Voisin, Desgrez poursuivait, sans relâohe, "ses recherciies. A chaque visite rue.' Beauregard, c'était une découverle nouvelle. Les. drogues et les poisons., les formules magiques, toute une curieuse, correspondance retrouvée en son. cabinet ne pouvaient laisser aucun' doute sur les criminelles pratiques de la devineresse. Une lugubre trouvaille vint s'ajouter encore; aux nombreuses charges qui pesaient sur la Voisin. Un. des agents ,de Desgre>z, ayant remarqué au fond du jardin un endroit où la terre semblait fraîchement ' remuée, eut la curiosité de creuser le sol, et aperçut avec stupéfaction de frêles- ossements; il continua sa besogne et rencontra une quantité innombrable de crânes d'enfants. Ainsi s'affirmait chaque jour la culpabilité de la sorcière.
Le lieutenant du prévôt découvrit, en outre, une porte mystérieuse qui ouvrait sur un souterrain reliant à l'église Bonne-Nouvelle la demeure de Ga-
therine, et il s'expliqua alors coimment elle avait pu, ainsi que ses complices, disparaître aussi rapidement.
M. de la Reynie rendait minfutieusement compte à Louvois des opérations de Desgrez. Le; ministre en faisait dresser les procès-verbaux qu'il transmettait au fur et à mesure à Sa Majesté. A leur lecture, de sinistres pressentiments s'emparèrent du Roi. Il avait toujours; présent à la mémoire l'efff^oyable C't reteaitissaat procès de la marquise de Brinvilliers, et maintenant, avec la Voisin, il redoutait de nouvelles et monstrueuses révélations dont ia honte, cette fois, pourrait rejaillir jusque sur les marches du trône.
Une autre découverte de Desgrez, au cours de ses perquisitions chez Catherine, fut le coup .de foudre qui illumina cette ténébreuse affaire.
Tandis qu'il inventoriait divers objets placés dans une armoire, il vint à faire jouer, par mégarde, le ressort d'uu tiroir secret qui s'ouvrit brusquement. Du fond de ce tiroir, il retira un registre couvert d'écritures. C'était le livre où la devineresse tenait les comptes de sa noble clientèle. En regard des chiffres, devant le nom, le domicile et la qualité, Catherine mentionnait, comme en, un mémoire de fournisseur, le genre de service rendu ou les opérations pratiquées. Entre les pages se trouvaient des feuilles volantes contenant des adresses toutes récentes de gens requérant les offices de la sorcière.
M. de Louvois, lorsque le lieutenant de police eut apporté ce registre, n'osait en croire ses yeux. De hauts personnages, des dames de qualité, des
jeunes filles appartenant aux meilleures familles, clés prêtres, des amis et des ennemis de la politique du ministre y fig-uraienit à un tilre quelconque.
Le nombre des obligés do Catherine dépassait tout ce qu'il est possible d'imaginer.
Mais le ministre avait beau lire et relire ces listes très longues, un nom, un seul manquait, celui de Mme de Monteispan. Nulle part, la deivineresse n'avait mentionné ses relations avec la marquise. Et Louvois restait déconcerté devant ces vaines recherches qui ébranlaient un peu sa conviction.
Après quelques hésitations, il se décida, devant l'imminence du péril, à remettre lui-même au monarque, le registre de Catherine Voisin.
Lonis XIV, à son tour, demeura bouleversé, devant Tirrécusable témoignage de tant de crimes. Le poison faisait de nouveau son apparition et jetait, une fois encore, le trouble et l'effroi au milieu des splendeurs de la Cour. Puis le Roi, longuement réfléchit... Il avait enAn l'explication de morts étranges,, telles que celles du ministre d'Etat Hugues de Lionne, du comte de Boissons, du chancelier d'Aligre, du président de Lamoignon, du duc de Savoie et de tant d'autres. Avec doule-ur, il voyait des prêtres compromis dans cette lamentable affaire: l'abbé Dulong, chanoine de Notre- Dame, Bouchot, confesseur des religieuses de La Saussaye, les abbés Dussis, Boucher, Lefranc, Lépreux, Guibourg, Davot, Tournet, Lempérier, Cotr ton, Brigaifier, aumônier de la grande Mademoiselle, Dulaurens, vicaire de Saint-Leu, Dubousquet, Rebours, Seysson, Lemaignan, Deshayes, les ca-
pucins Lejeune et Gérard, le frère minime Martinet; Gabriel, religieux dei Picpus, le barnabite Morel, etc., tous étaient convaincus des plus effroyables forfaits. L'église ellermême servait de complice aux abominables pratiques de. l'occultisme. Le spectre de la Mort apparaissait partout, et lO'US et toutes s'étaient livrés aux honteuses, turpitudes — ceux-là même qui eussent dû être les parangons du devoir, les gardiens des mœurs, les détenteurs de la morale publique. Les magistrats n'étaient pas exempts, non plus, de la souillure, et c'est parmi leurs femmes que la Voisin semblait avoir recruté sa meilleure clientèle.
Quelques bruits d'empoisonnements antérieurs étaient bien parvenus aux oreilles du Ptoi. Il avait appris aussi l'existence de certaines cérémonies sacrilèges et mystérieuses. Déjà, sous le règne précédent, en 1636, on avait prétendu que des mégères achetaient vingt sols des enfants pour d'oc^ cultes sacrifices; mais cela n'était qu'une rumeur, qu'une légende à laquelle on n'avait point prêté attention. Le Roi se souvint que beaucoup plus tard, aussitôt après le supplice de la marquise de Brinvilliers, des pénitenciers de Notre-Dame, effrayés par les révélations du confessionnal, n'avaient point craint de donner pour avertissement du haut de la chaire « que la plupart de ceux qui se confessaient à eux depuis quelque temps s'accusaient d'avoir empoisonné quelqu'un ».
Dès ce moment, le Roi s'était inquiété. Puis était venue 1,'arrestation de Vanens, de Gadelan et des autres, et il s'était résolu à frapper sans merci.
Il faisait un grief aux juges du P'a.rieraent, devant qui avait été traduite la Brinvilliers, d'avoir usé do trop de ménagements. Il ne pouvait oublier que la célèbrci empoisonneiuse était fille de magistrat, et que, grâce à. cette parenté, on nfavait point poussé trop à fond les interrogatoires. Aussi, pour juger leis nouveaux accusés, il, n'hésita pas à retirer a,u Parlement so^n droit absolu de justice, et créa un tribunal d'exception, comme Pavaient déjà fait Philippe le Bel, Philippe le Long et leurs successeurs.
Cei tribunail devait fonctionner à l'Arsenal et prendre le nom de (( Chambre Ardente » ou dictatoriale de justice.
La (( Chambre Ardente » avait été fondée sous B'rançois l*""", pour connaître des affaires d'hérésie. On l'appelait ainsi, parce que la coutume était de débattre les procès, en un prétoire obscur tendu de drap noir, avec des cierges brûlant tout le jour en un sinistre appareil.
C'est devant cette cour d'exception, que devaient être traduits les premiers empoisonneurs : Vanens, Bachimont, Cadelan et leurs complices.
Le président du Parlement de Paris, froissé de cette spoliation faite aux tribunaux ordinaires, représenta au Ptoi (( le coup que recevait le Parlement, qu'on privait ainsi de sa pâture accoutumée, et vanta sa justice immaculée, afm qu'on lui épargnât cette honte et cet affront )) (1).
Mais le roi ne se laissa pas toucher, et la « Chambre Ardente » fut maintenue.
il) Relations des ambassadeurs de Venise: cf. pièces justif. ir 15.
LA iMESSE NOIRE 213
Sa Majesté a.valL désigné, pour en fairei partie, Yélilù des membres, du Conseil d'Elai ci des Maîires des Requêtes.
Celaient Louis, le Tonnelier de B'reLeuil, ancien conLrôleur des finances; Daniel Voisin; Gaspard de Fieubet, homme de beaucoup d'esprit el de beaucoup d'ambition ; Michel L& Peletier, sieur de SO'Ucy; Aufusle Robert de< Pomereuil de la Bretesche, conseiller du conseil des finances ; M. d'Argouges; puis le maître des requôtesi Bernard de Fortia, ancien inlondani xF Auvergne ; Anloine Turgot^ et enfin André Lei Fèvre d'Orraesson, conseiller au Grand Conseil et fils du, rapporteur de Fouquet. M. Robert était procureur générai, de la Commission; Louis Bazin, seigneur de Bezons, académicien, et M. de La Rcynie, rapporteurs, « et M. Sagot, secrétaire confidentiel de M. de la Reynie et greffier ordinaire du Châtelet, était nommé greffier de la Chambre Ardente, qui devait fonctionner sous la présidence de M. Boucherat ».
Pour bien marquer les intentions de Sa Majesté, le 9 mars 1679, M. de Louvois écrivait au chancelier Le Tellier de faire avertir M. de Bezons qu'il eût à. commencer aussitôt Tinstruction clés empoisom neurs^ « de peur que le désespoir faisant mourir quelqu'un d'entr'eux, la justice ne se trouvCd* privée des éolaircissoments que Ton eût pu en tirer dans la question ».
Mais voilà que l'arrestationi de la Voisin^ changeait la face des événements, et que, par la découverte du nom de ses complices, surgissait la plus formidable affaire que jamais tribunal humain, ait eue à juger.
A celte heure, le monarque se sentait menacé. Il avait acquis la preuve que so^n auguste personne avait été le but de criminelleis visées. Lui qui — ■ réfugié dans le calme olympien de sa gloire hautaine — se croyait ài l'abri des coups funestes du destin, lui, Forgueilleux Roi-Soleil, pour la première fois ressentit les frissons de la. peur; lui, qu'on honorait comme uni dieu, trembla comme un humble mortel.
Il s'agissait maintenant de sauvegarder sa vie précieuse, en prenant des mesures énergiques et rapides.
Le Roi donna l'ordre d'arrêter immédiatement tous ceux qui avaient eu recours à la devineresse, et, dans l'espace de quelques jours, des dames de condition, des seigneurs, des chefs de l'armée', des prêtres, étaient enfermés-, sans distinction, à la Bastille et à Vincennes.
Et, bien que par leur titre, la plupart ne relevassent que- du Parlement de Paris, toutes chambres réunies, seul juge des ducs et pairs., le Roi décida que tous, sans exception, comparaîtraient devant la commission spéciale de la Chambre Ardente pour y être jugés.
Ainsi, avorteuses et empoisonneuses vulgaires ou titrées, prêtres sacrilèges, courtisans, personnages illustres, tous allaient se retrouver sur le banc commun d'infamie.