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LA MAITRESSE DU ROI

Ainsi, les prévisions de Mlle des OEillets s'étaient réalisées. Dès îa fin de 1666, quelques mois après la nocturne visite au château de Villebousin, Mme de Montespan' était devenue la maîtresse du Roi.

En 1667, le monarque avait témoigné une froideur dédaigneuse à la nouvelle que La Vallière venait de lui donner un dernier enfant. Dans le cœur de Louis, la douce et fidèle amie avait assez vécu. Mme de Montespan triomphait. Elle devint mère, en 1669. L'auguste amant accueillit avec un transporî de joie ce nouveau fils de l'am-our, qui fut le duc du Maine.

Cependant, le jeune marquis de Montespan semblait, alo'rs, peu disposé à un partage avec Jupiter, et il ne voulut point accepter, comme l'eussent fait tant d'autres, les bénéfices d'une aussi scandaleuse liaison.

Il se plaignit donc directement au Roi, lui « citant

mille passages de la Sainte Ecriture, David, enfin, lui disant force choses pour Tobliger h lui rendre sa femme et craindre le jugement de Dieu ».

Le Roi, tout puissant qu'il fût, redoutait que répoux outragé ne vînt un jour — ' comme c'était son droit — réclamer le fils que le monarque avait eu de sa maîtresse.

Mais Louis, afm d'éviter ce scandale, qui eût compromis la majesté royale, ordonna d'introduire devant le Ghâtelet, au nom de Mme de Montespan, une demande de séparation de corps et de biens.

Et, le 7 juillet 1674, le procureur général Achille de Harlay, assisté de six juges, accueillit favorablement cette requête. Le jugement se basait sur la dissipation, par le marquis de Montespan, des biens de la communauté, sur l'incompatibilité d'humeur existant entre les deux époux, et sur les sévices dont la marquise se plaignait de la part de son mari.

Mme de Montespan vit ainsi ses espérances dépassées. Elle était libre, à cette heure, libre de toute entrave, car Mlle de La Vallière, de son côté, n'avait point voulu lui disputer plus longtemps le cœur de Louis.

Ce fut le 20 avril 1674, que l'humble et tendre duchesse, accompagnée de ses enfants, monta dans un carrosse qui la conduisit aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques. Renonçant à la vaine gloire de la Cour et à l'amour qu'elle avait voué au Roi, elle n'allait plus désormais s'appeler, pendant trente-six ans, que Sœur Louise de la Miséricorde.

M. de Montespan, après l'arrêt rendu par des

juges complaisants, imagina une très originale vengeanco. 11 se rappelait encore -— parmi maints traits blessants que, sans merci, lui décocha celle qui fut son épouse — ces moqueuses paroles à lui fidèlement rapportées: a II est ici qui fait des contes dans la Cour. J'en suis si honteuse d,e voir que mon perroquet et lui amusent la canaille. »

Aussi, le mari délaissé rompit de cette façon avec le passé : il fit annoncer ofTiciellement la mort de sa femme, et, par son ordre, les funérailles de Mme de Montespan furent pompeusement célé- Erées. Et cela ne laissa pas d'êtrei fort plaisant : ce mari portant le deuil d'une défunte' qui brillait maintenant dans la gloire rayonnante de la Cour!

Tout ce que la noblesse, la littérature et les arts comptaient d'hommes illustres se pressait dans les salons de la marquise. Jamais, en effet, favorite n'avait été de la sorte adulée, ni entourée de tant d'honneurs.

Sa famille, elle aussi, fut comblée : son père devint gouverneur de Paris, et son frère Vivonne général des galères de Sai Majesté.

Et cependant, tout ce bonheur n'était pas sans orages!

Mme de Montespan, pour se maintenir, devait tenir tête à de nombreux ennemis : les ministres, le clergé, Bossuet en tête, la battaient eni brèche, et « les femmes de la Go-ur cherchaient toujours à lui ravir un cœur dont elles jalousaient la possession ».

Déjà, en 1673, eut lieu une rupture, qui fut d'ailleurs de courte durée. : le Roi, ayant laissé sa maîtresse à Gourtray, accourut' à Saint-Germain re-

trouver la Reine, communia avec elle et ne la quitta pas pendant quelques jours. Mais la passion l'emportant sur le devoir conjugal, il revinti bien vite auprès d'Athénaïs.

Deux ans plus tard, en 1675, un événement inattendu troubja encore l'apparentei quiétude de cet amour.

Le jeudi-saint, Mme de Montespan, étant allée se confesser à un vicaire de Versailles, le prêtre, devant le refus de la marquise de renoncer à son péché, crut de son devoir de ne point lui donner l'absolution.

Furieuse, ellei se plaignit au curé de Versailles, qui approuva son vicaire, et le défendit luimême, avec Bossuet, devant Louis XIV. Ils firent si bien que le Roi se rangea à leur avis, et, pour affirmer son intention de rompre définitivement, il partit aussitôt à Tarmée.

Mme de Montespan dut se retirer à Paris, qui lui avait été assigné comme retraite. Tous les soirs, Bossuet — qu'elle accabla d'abord de reproches, accusant le prélat de l'avoir fait chasser afin de dominer seul l'esprit du Roi — • venait l'encourager à persévérer dans le chemin du devoir. Athénaïs, gagnée par l'éloquente et pieuse parole, sembla décidée à qu/ittert pour toujours sa vie scandaleuse, et fit montre d'une entière repentance. Alors, sur les conseils de M. de Gondom, heureux de tant de contrition, Mme de Montespan sollicita et obtint de rentrer à Glagny, dans ce faubourg de Versailles où le monarque lui avait fait bâtir, d'après les plans de Mansard, une superbe résidence entourée de magnifiques et vastes

jardins. La Reine Marie-Thérèse,' complètement rassurée, consentit à oublier ses ressentiments, et, afln de donner plus d-éclat à cette rôoonoiliation, elle fit à Athénaïs Thonneur d'aller, chaque jour, lui rendre visite.

Cette fois, la rupture paraissait déflnitive, et, désireux de convaincre les incrédules, Louis, à son retour de l'armée, voulut avoir une dernière entrévue avec sa maîtresse, en présence de M. de Montausier et de Mme de Richelieu. Ainsi l'on apprécierait la froideur de ses nouveaux sentiments, on conviendrait de son édifiante attitude. Une rencontre fut, donc ménagée, chez Mme de Montespan, et les deux amants se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre,

Mais cette impérieuse beauté de nouveau toute proche, le souvenir ému d'heures trop délicieuses, cette voix charmeresse et douce troublèrent peu à peu le Roi, amollirent sa volonté surprise. Il xie put résister au voluptueux passé qui s'évoquait, tentateur. Il obéit à l'exquise attraction. Il se courba, docile, sous la puissante tyrannie de la chair, et balbutia quelques mots ardents. Puis, après une grande révérence à leurs surveillants, stupéfaits, Louis et Athénaïs passèrent dans la chambre à coucher voisine (1).

Le Roi était reconquis!

Mme de Montespani ne goûta pas longtemps lea fruits de cette nouvelle victoire. Son imprudence

(1) « Et il en advint M'^^ la duchesse d'Orléans et ensuite M. le comte de Toulouse. ^ M™" de Gaylus. — Souvenirs (Bibliothèque Charpentier).

à verser les breuvages amoiureux faillit tout compromettre, et le monarque'^ plus ardent que jamais, s'ég-ara en des infidélités nombreuses qu'il ne cherchait même pas à dissimuler. Tout le monde, cette fois, crut voir pâlir enfmi l'étoile de la favorite... Tout le mO'nSe, sauf Mme de Maintenon, qui écrivait : ({ Le Roi est ferme, mais Mme de Montespan est bien aimable dans les larmes. » Et parmi le cortège des jolies femmes accompagnant partout Sa Majesté, et toujours prêtes, sur un signe, à satisfaire ses, caprices, le Roii choisit tour à tour la princesse de Soubise, Mme de Louvigny, Mlle de RochefortrThéobon, Mme de Ludres, d'autres encore, qui ne firent que passer et repasser dans son cœur et dans son lit...

Si, à la rigueur, Athénaïs pouvait mépriser ces rivales éphémères, elle avait tout à craindre d'un homme et d'une femme aux affectueuses et hypocrites prévenances.

Cet homme, c'était le ministre Louvois; cette femme, c'était Françoise d'Aubigné, veuve du poète Scarron.

Françoise d'Aubigné s'était glissée à la Gour et avait obtenu la charge de gouvernante du petit duc du Maine, premier fils de Louis XÏV et de Mme de Mo-ntespaïi. Par ses chatmes, son esprit, ses apparences de vertu, elLe sut inspirer au Roi une respectueuse affection. Très dévote^ ou du moins feignant de l'être, elle entretenait souvent le monarque de sujets religieux et édifiants, où elle vantait la pai.t du cœur, la bonté de la Providence et la vanité des choses humaines... Louis

Técoutait avec plaisir et subissait rinflue.nce de sa parole entraînante et persuasive.

Sûre de l'empire de sa beauté et de son esprit, Mme de Montespan ne put se résoudre à considérer comme une rivale cette institutrice en qui elle ne voyait qu'une bigote ennuyeuse et bavarde.

Gomme Athénaïs, cette bigote-là était rongée d'ambition, et bientôt elle allait faire naître, dans le cœur du Roi, une passion qui, pour être plus pondérée que les autres, n'en devait pas moins conduire Françoise d'Aubiigné au mariage si longtemps rêvé par la fille des Mortemart.

En politique habile, Françoise d'Aubigné s'était assuré l'appui de Louvois.

Quelque temps auparavant, Golbert, collègue et rival de Louvois, avait marié sa troisième fille avec le duc de Mortemart, neveu de Mme de Montespan, dont il devenait ainsi l'ami et allié.

Mais Louvois détestait Golbert. Jaloux de tout ce qui pouvait porter ombrage à son crédit et à son autorité, il profitait chaque jour des dispositions du Roi pour détruire l'influence de celle qu'il considèrent comme un obstacle à ses hardis projets.

Athénaïs comprenfiit bien qu'elle avait tout à craindre de cette guerre sourde. Jusqu'alors, elle avait su conserver les bonnes grâces du Roi. Et maintenant qu'elle était arrivée à Tapogée de cette fortune, qu'elle regravissait em pensée les échelons de sa gloire, une crainte naissait en son âme. Tant de haines rentouraient, tant d'ennemis voulaient sa perte, qu'elle avait peur, à présent, peur de

connaître rirréparable chute après avoir savouré la suprême joie de monter.

C'est parmi ces doutes et ces angoisses, et au retour d'une visite qu'elle venait de rendre, à Paris, à sa belle-^œur, la maréchale de Vivonne, que la surprit l'accident où elle ne dut la vie qu'au courage de ce passant rencontré au hasard de la route, le jeune et beau chevalier Olivier de Lussac.

Grâce aux soins de Mme Voisin, le chevalier achevait, lentement pourtant, sa guérison.

Chaque jour, la mère et la fille s'asseyaient près du lit du convalescent, qui; se complaisait fort à leur conversation.

Au commencement, sa généreuse hôtesse l'étonna un peu. Calme et affable d'habitude, elle se montrait parfois d'une irritabilité que ne pouvaient même apaiser les exhortations et les sourires de sa fille.

Ces changements brusques d'humeur semblaient coïncider avec les visites de deux personnages qui, une fois par semaine, restaient de longues heures avec Mme Voisin, dans une pièce du rezde-chaussée, au-dessous de la chambre d'Olivier.

Le gentilhomme entendait alors le bourdonnement confus d'une conversation, et de Clair3 tintements de métal; puis, soudain, des jurons, de violentes disputes, où perçait la voix grêle de la dame.

Enfin, des pas criaient sur le sable des allées, le portail se refermait avec, bruit, et Mme Voisin^ soutenue par sa fille, qui s'efforçait de la calmer^

revenait, rouge, rœil brildant, murmurant des paroles de colère.

Malgré to-ut, le chevalier unissait, dans une même! gratitude, Mme Voisin et sa fille, qui Tentouraient de soins jaloux.

Marguerite avait passé toute son enfance dans un couvent de Saint-Germain, chez les religieuses de Sainte-Ursule. Elle n'était auprès de sa mère que depuis peu de temps.

Mme Voisin avait voulu pour l'enfant frêle et blonde^ dont une grande dame, la duchesse de la Roche-Guyoïn, était la marraine, une éducation de princesse. Plus tard, ayant — selon les paroles de Molière — « des couleurs de toutes choses », instruite et intelligente, elle joindrait, aux grâces naturelles de sa personne, le charme de savoir dire son mot en toutes causeries du bel air.

Pour des raisons personnelles, Mme Voisin avait renoncé à garder Marguerite à Paris. Elle l'avait installée près de Saint-Germain, sous la garde d'une vieille servante, dans cette maison des champs achetée tout exprès et où, parfois, elle allait passer quelques jours pendant la belle saison.

Marguerite questionna souvent sa mèrei sur les causes de cet éloignement.

— C'est la volonté de to-n père... répondait invariablement Mme Voisin.

Son pèreî Elle ne l'avait vu que rai^e-ment, « ses occupations l'obligeant à faire de longs voyages par le monde », comme disait encore Mme Voisin.

Mais, avec un entêtement d'enfant et de femme, la jeune fille revenait sans cesse à la charge. Alors,

Vl-r

Mme Voisin fronçait les sourcils, et, pour ne pas chagriner sa mère, Marguerite se taisait. Elle rêvait une minute, puis, insoucieuse, reprenait sa vie paisible. Quand, dans un ciel d'azur, rayonnait le soleil, elle s'égarait en de longues promenades, heureuse de respirer l'air pur et d'écouter le chant des oiseaux.

Elle avait accoutumé de cueillir sur son chemin les plus belles fleurs. Elle disposait selon les saisons, le rose et le blanc des aubépines, l'ivoire du muguet et le bleu des pervenches, le velours d'es violettes, les nuances douces des primevères, la pâleur pointillée d'or des myosotis, et les iris jaunes et mauves qui gardent en leurs corolles un peu du mystère mélancolique de l'eau. Un bouquet parait toujours sa chambrette. Là, elle demeurait parfois des heures à hre, à broder de chimériques pétales avec des soies éclatantes, à chanter, en s'accompagnant sur la harpe, à jouer de Fépinette précieusement ouvrée, où l'artiste avait peint, en de tendres attitudes, des bergers courtisant d'exquises bergères.

La présence d'Olivier était venue interrompre ses agréables travaux, et le temps accordé naguère aux marches joyeuses à travers champs s'écoulait maintenant auprès du blessé.

Mme de Montespan, de son côté, avait tenu parole. Au plus fort du mal, elle resta au chevet du gentilhomme, trouvant un charme inconnu à ces longs tête-à-tête. Lussac déversait le trop-plein de son âme, disait ses ambitions et ses espoirs.

C'est ainsi qu'Olivier, un jour, lui conta sa jeu^

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nesse écoulée en la demeure palernelle, — un vieux castel au fond du Poitou, — en cette retraite de douceur et de paix, où il avait atteint sa vingtième année.

Son histoire — celle de bien des gentilshommes de son âge — n'étonna pas Mme de Montespan.

Enthousiasmé par les hauts laits des années royales, il était impatient de servir, lui aussi, son pays, et il voulut partir.

Le vieux baron de Lussac apprit cette décision sans stupeur ni colère. La vie d'un gentilhomme appartenait au Roi. Seule, la baronne, pieuse et douce femme, se désola à la pensée du départ prochain de son fils bien-aimé.

Mais les larmes de sa mère ne purent ébranler la résolution d'Olivier.

— Puisque vous avez hâte de servir le Roi, mon cher enfant, dit le baron, allez, et tâchez de vous couvrir de gloire. Rappelez-vous que notre nom est celui de preux qui n'ont jamais failli à leur belle devise : Usque ad iunera lichis. Vous partirez demain à l'aube. Voici mon épée. F'renez-la.

Le lendemain matin, à l'heure du départ, Olivier s'agenouilla sous la bénédiction paternel-le, pendant que sa mère, le front baissé, pleurait, silen- . cieuse.

— Mon fils, dit le vieux baron quand Olivier se releva, voici deux lettres, l'une pour un vieux prêtre de mes amis, l'abbé Guibourg, qui habhe rue Jean-Tison, à Paris, où il est attaché à la paroisse Saint-Eustache... Il vous fera le meilleur

accueil, et J6 suis assuré que vous trouverez en lui un conseil et un appui...

L'autre lettre esti pour M. Dufresnoy, premier commis de M. le marquis de Louvois, dont les bureaux sont à SainirGermain. Je Tai obligé jadis, et, à maintes reprises, il m'a offert pour vous ses services.

Ainsi Olivier était parti, le cœur gros. Il sentait encore sur son front la chaleur d'une larme tombée — comme un rare présent — ■ avec le suprême et paternel baiser d'adieu.

— Je revenais de chez M. Dufresnoy, dit le gentilhomme après avoir terminé ce court récit, et me rendais à Paris pour remettre ma deuxième lettre à l'abbé, quand, sur la route de SainirGermain...

— liéilas ! chevalier, murmura Mme de Montespan au souvenir de cet acte de courage, saurais-] e jamais assez regretter d'avoir été la cause d'un aussi grave accident !

— Des regrets, madame. Et pourquoi? N'est-ce pas à cet acôident que je dois l'honneur et la joie de vous voir là, près de moi ?

Emue, Mme de Montespan répondit par un bienveillant sourire.

Tout à coup, elle songea à Mme Dufresnoy, qui, grâce à la protection de Ij-ouvois, — dont elle était la maîtresse, — avait été nommée dame du lit de la Reine, charge et honneur nouveaux créés tout exprès. Elle avait un frère, Damorezan, commissaire des guerres à Pignerol, et une sœur qui épousa Saint-Mars, alors sous-lieutenant de mousquetaires.

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Mme de Montespan fut étonnée de se découvrir quelque jalousie pour Mme Dufresnoy, peu spirituelle, mais fort belle. Peut-être — comme jadis M. de la Rochefoucauld le pessiaiiste auteur des Maximes, qui resta « tout éperdu », (écrivait Mme de Goulang'es à Mme de Sévigné) la première fois qu^il fut présenté à Mme Dufresnoy — peutêtre M. de Lussac n'avait-il pu se soustraire à rirrésistible attrait de la femme du premier commis.

A cette pensée, qui Tattristait presque, elle demanda':

— Est-ce que M. Dufresnoy s'est engagé à vous faire obtenir un emploi dans les armées ?

— J'ai sa promesse formelle.

Puis, jouant Pindifférence, la marquise reprit:

— Sa femme, sans doute, a dû faire sur vous une profonde impression, puisque M. de la Rochefoucauld lui-même s'y est laissé prendre... Savezvous que Mme Dufresnoy est une des plus belles de la Cour ?

— Je Fai oubliée, madame, du jour où je vous ai vue.

Le compliment plut à Athénaïs et la rassura.

Peu à peu à frôler tant de sincérité, à écouter les battements de ce jeune cœur, un sentiment nouveau était né. En Tâme de la marquise, tout entière à sa passion de dominer, une autre passion plus tendre avait surgi, sans qu'elle osât encore se l'avouer.

Elle était alors sous la douce influence de ce roman exquis de Mme de La Fayette, la Princesse de Clèves, qui venait de paraître, avec un succès

immense, chez Claude Barbin. Athénaïs ressentait en imagination « cette joie que donne la première jeunesse jointe à la beauté, de cette sorte de trouble et d'embarras dans toutes les actions que cause l'amour dans rinnnocence de la première jeunesse ». Certains passages qu'elle relisait sans cesse la hantaient, et elle commençait à. en goûter maintenant toute la délicieuse saveur. Elle se plut à retrouver dans M. de Lussac cett^ fleur brillante de chevalerie; elle vit en l'âme d'Olivier comme un miroir embelli où se reflétaient ses dix-huit ans.

D'abord elle avait lutté; et, en se rappelant toute l'énergie qu'elle avait dû déployer pour devenir plus que la Reine elle-même, elle s'était étonnée de se découvrir tant de faiblesse près du chevalier. Mais entre elle et son sauveur, une chaîne se nouait, dont les anneaux allaient se resserrant chaque jour, et la favorite se sentait défaillir devant cette adolescence. Oh ! cueillir, sur ces lèvres jeunes d'inoubliables baisers, ouater sa beauté de sincères tendresses, puiser en une telle passion des joies que ses ambitions jusqu'à ce jour lui avaient interdit de connaître, et pouvoir enfm laisser fleurir en son cœur cette fleur d'amour !... Et pourtant ce rêve était-il possible ? Pouvait-elle s'offrir d'elle-même, sans déchoir à ses propres yeux, et surtout sans qu'il restât dans l'esprit du gentilhomme adoré un peu de mépris pour tant de facile vertu ? .

Tel était le dernier orgueil — ■ le dernier scrupule qui retenait Athénaïs.

Olivier de Lussac, auprès de tant de grâces, à

se sentir enveloppé ainsi de caressantes effluves, se laissait envahir, de son côté, par un trouble dont il ne pouvait — dans son inexpérience — s'avouer la véritable cause. Il ressentait à la fois du malaiseet de la -joie, de l'inquiétude et de l'espérance.

Petiit gentilhomme campagnard, à la fois brave et timide, il contemplait la marquise comme une idole — femme et fée — lointaine. La posséder lui eût semblé une véritahle folie. Une telle pensée même n'eût pu lui venir à l'esprit, tant, était grande son admiration muette, mêlée de crainte et die désir.

Un soir, Olivier, assis dans un large fauteuil près de Mme Voisin et de Marguerite, disait ses projets d'avenir.

Par la fenêtre entr'ouverte arrivait une brise embaumée.

D'une voix chaleureuse, le chevalier remerciait encore Mme Voisin et Marguerite et leur ^ promet^ lait de ne les oublier jamais.

Car, sous peu, puisqu'il était maintenant guéri, il lui faudrait abandonner cette hospitalière maison des champs. Le Roi, apprenant son trait de courage, lui avait fait adresser ses compliments avec la promesse d'une récompense.

Sans doute, il irait à l'armée, et se couvrirait de gloire. Eii parlant de ses prouesses futures, il s'animait, son teint se colorait, et il répétait avec effusion :

— Non, mes chères amies, jamais je ne vous oublierai !

— Jamais ? fit Mme ^^oisin. Ah ! déjà votre pensée est tout occupée d'un aimable objet, et, bien-

tôt, Marguerite et moi disparaîtrons de votre souvenir...

— Que voulez-vouSi dire ? demanda Olivier.

— Je lis sjir votre visage les secrets de votre finie.

Lussac rougit et baissa les yeux sous le regard inquisiteur de Mme Voisin.

— Daignerez-vous reparaître chez moi, quand vous saurez qui je suis ? La force ^eule d'un hasard a pu nous mettre en présence. Ma profession... étrange nous privera sans doute pour toujours de vos visites, et fera taire votre reconnaissance.

Lussac allait protester, lorsqu'à cet instant survint Mme de Montespan.

Le gentilhomme voulut se lever; mais, d'un geste, elle le lui défendit.

Les dames Voisin, après avoir salué la marquise, s'étaient retirées discrètement

Assis Tun près de Tautre, Olivier et Athénaïs se prirent à converser.

C'était un de ces entretiens pleins de douceur où la marquise se .plaisait à se pencher sur l'âme du chevalier pour y mieux découvrir des trésors d'affection.

Mme de MonLespan. témoigna à Olivier sa joie de le voir enfin rétaJoli.

— C'est à vous, madame, que je dois ma guérison.

— A moi ?...

— Votre pensée et vos si aimahles visites ne m'ont-elles pas fait oublier mes souffrances ?...

— Que l'imprudence de mes gens avait cau-

sées... Une belle reconnaissance que vous me devez-là, chevalier !

— Oh ! madame, je suis trop fier et trop heureux de mon sort, puisque j'ai le bonheur de vous connaître.

— Courtisan !... Oh ! je viens de dire un vilain mot, se reprit la marquise. Vous êtes si sincère!... Pardonne-^z-moi, monsieur de Lussac... Mais on m^a gâtée par tant de vaines flatteries, j'ai vu se tramer tant d'intrigues sous tant d'ad^ilations... Tant de haines me sont apparues fardées de belles paroles...

— Tant de haines, madame ! Peut-on haïr la beauté et la bonté?

A cette question, qui réveillait en elle toutes les rancunes amassées et ravivait le souvenir des basses rivalités rampant autour de sa puissance de presque Reine, Athénaïs eut un subit mouvement de révolte, vite réprimé. Les sourcils froncés, les yeux fixés sur quelque douloureuse vision, la favorite se taisait. Un pleur vint à ses cils.

— Ah ! madame ; vous aurais-je offensée ?...

demanda Olivier anxieux.

— Non, monsieur de Lussac. Seules, dei tristes pensées causent mon émoi. Si l'on peut me haïr ? Ecoutez, chevalier.

Athénaïs avait trouvé enfm le confident de ses peines. A son tour, elle allait donc s'épancher, se décharger des secrets qui, depuis trop longtemps, lui pesaient. A ce cœur, qui ne connaissait encore que les délicieuses émotions de l'amour, elle dévoila les hypocrisies jalouses, les lâchetés,

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les cupidités, toutes les tares en un mot des gens de Cour. Très tendre, avec un doux sourire, elle supplia Olivier de ne point se fier aux apparences brillantes — mais si spécieuses — de ce monde nouveau pour lui et qu'il apprendrait bientôt h connaître. Elle voudrait tant le mettre en garde contre les embûches dressées à chaque pas !

— Voyez, chevalier, combien je suis malheureuse, moi, soupira la favorite: voyez combien Ton me fait souffrir !

Et son visage était ruisselant de larmes.

Profondément touché, Olivier saisit les mains de la marquise', et il balbutia:

— Ah! madame! Pardonnez-moii... Pourquoi ai-je réveillé ces pénibles souvenirs?... Ah! si j'avais pu me douter!... Si j'avais pu croire!

Athénaïs, que sa confession avait apaisée, dit affectueusement :

— ■ Maintenant, je supporterai mieux le revers de ma gloire, puisque j'ai rencontré un ami...

Quêteuse plus que jamais de consolations et de tendresse, elle pencha sa tête sur l'épciule du chevalier et son regard reconnaissant enveloppa Lus^ sac d'une longue caresse'.

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