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UNE VISITE A LA BASTILLE

Pour si grave qu'elle, fût, la blessure d'Olivier n'avait pas mis ses jours en danger. L'épée de Romani avait glissé le long d'une côLe et pénétré de deux pouees à peine, sans atteindre aucun organe vital. La lièvre diminua au bout de quelques jours, et le chirurgien assura qu'une semaine encore suf- (Irait pour qu'il fût en état de subir les interrogatoires.

La chambre, où l'on a,vait emprisonné le chevalier, était la troisième de la tour de la Berlhaudière.

C'est là qu'on lui prodigua des soins, et qu'il reprit connaissances après un, long-' évanouissement.

Tout d'abord, il considéra avec étonnement cette pièce « vaste polygone irrégulier de quinze à seize pieds de diamètre », et haute de quinze à vingt pieds, aux murs nus, à Tameublement sommaire, et il se crut le jouet d'un rêve.

Ses yeux s'égarèrent sur la cheminée, que Limversaient, de distance en dislance, des ])arres de

fer; sur les « trois fauteuils cle commodité, garnis de bougran et renibourrés » ; sur la table-, où se trouvaient un chandelier, une fourchette, une cuiller, un gobelet d'étain, rassortiment d'un briquet.

Puis les événements de la nuit lui revinrent bientôt à l'esprit, et une douleur aiguë au côté gauche fmit de le rappeler à la réalité.

Il se remémora ce combat inégal avec Thomme surgi de l'omhre, soudain...

Il se souvint aussi que des gens portant des flambeaux l'avaient entouré et qu'on l'avait hissé dans un carrosse; il entendait encore cet ordre jeté à la hâte: « A la Bastille ! » C'est alors qu'il avait perdu la notion des choses et que la nuit s'était faite autour de lui.

Quelques heures plus tard, il se réveillait au fond de la prison d'Etat.

Les premiers jours, il demeura brisé, inerte, dans la lourde solitude. Un souvenir le hanta, augmentant la tristesse du lieu et bouleversant ses pensées : le souvenir de cette nuit fatale où il avait vu Athénaïs entrer chez la Voisin... Quelle mystérieuse tragédie avait donc pu se jouer rue Beauregard ?

Et des Jarmes lui vinrent aux yeux...

Ainsi qu'il l'avait promis à la marquise, Golbert écrivit à M. de Besmaus, pour lui annoncer la prochaine visite d'une dame de qualité. Le gouverneur prévenu donna des ordres en conséquence. Et, une^ api-^ès-niiidl, à la fni du mois de mars, un carrosse s'arrêtait devant le corps de garde avancé, du côté de la rue SaintrAntoine.

Mme de iMontespan, masquée de velours noir, en descendit. Elle s'adressa, à la sentinelle :

— Je voudrais parler à M. de Besmaus!

Le soldat fit un signe d'assentiment. A son appel, le capitaine de service, M. de la Noue, accourut.

En apercevant la visiteuse, Tofficier se coniondit en salutations.

— Voici pour M,, de Besmaus, dit la marquise en remettant à M. de la Noue la lettre de Golbert, lettre qui devait servir de permis de visite.

— Madame, veuillez me faire Thonneur de me suivre...

Et, traversant le pont-levis, ils passèrent sous une grande porte et trouvèrent, à droite, une petite cour, à Textrémité de laquelle étaient les appartements du gouverneur.

— Veuillez entrer, madame, et attendre quelques instants.

Le capitaine approcha une chaise, puis il se retira.

La pièce où M. de la Noue avait introduit Mme de Montespan était un réduit de forme ronde, qu'éclairait une haute fenêtre en ogive.

Quelques bancs, quelques escabelles aux pieds torses, des chaises, une table, composaient le seul ameublement de cette pièce.

M. de Besmaus de Montlezun arriva. C'était un gentilhomme gascon d'une soixantaine d'années, ancien capitaine des gardes du cardinal de Mazarin. Il avait obtenu le poste de gouverneur de la Bastille où, suivant la coutume, « il s'était enrichi extrêmement )>. Serviteur fidèle, tous les prison-

niers rendaient hommage à ses sentiments d'humanité, peu compatibles avec ses rudes fonctions. On louait son obligeance, sa rare probité, ses manières affables, sa parfaite discrétion. A cause de ces qualités, il avait eu la bonne fortune de devenir rallié de Golbeirt, en mariant sa fille au comte de Saumery, neveu du ministre.

La marquise se leva. L'ombre du masque ravivait l'éclat de ses yeux.

Le gouverneur salua, plein de déférence. Il ne chercha pas à savoir le nom de cette grande dame, et dit simplement:

— Je viens de prendre connaissance, madame, de la lettre de M. Golbert. Que puis-je faire pour vous servir ?

— M. Golbert a dû vous avertir de l'objet de ma visite, monsieur. Je désirerais voir le chevalier de Lussac.

—H M. Golbert, en effet, madame, m'a prévenu ce matin de votre venue, répondit M. de Besmaus. Je vais immédiatement mettre à votre disposition deux porte-clefs qui vous conduiront auprès de ce prisonnier.

Depuis son entrée à la Bastille, un malaise, une angoisse étreignait la marquise. La tristesse du lieu, l'énervement de l'attente, les précautions apportées aux moindres formahtés lui laissaient une impression douloureuse^, qu'elle ne parvenait pas à chasser.

Le gouverneur appela deux hommes aux mines rudes : ^

— Gonduisez madame dans la troisième chambre de la tour de la Berthaudière... Madame, si

VOUS voulez bien suivre les porte-clefs... fit-il respectueuseiment.

Athénaïs franchit le seuil et s'en fut derrière les deux hommes, dont les lanternes jetaient de tremblantes lueurs sur les voûtes noires et humides; des gouttelettes d'eau, comme des larmes, tombaient parfois sur les mains frissonnantes de la favorite.

Elle avait pris, vis-à-vis de l'hôtel du gouverneur, une avenue longue de quinze toises que bordait, d'un côté, un bâtiment servant de cuisine. Après avoir passé une- solide grille de fer, sorte de retranchement à la sentinelle, « qui avait ordre de ne laisser approcher d'elle les prisonniers qu'à ' une distance de trois pas », Mme de Montespan s'était trouvée au milieu d'une grande cour intér rieure de cent deux pieds de long sur soixante^ douze de large; là se dressaient, reliées par des massifs, les tours dites de la Liberté, de la Bazinière, de la Comté, du Trésor, de la Chapelle, et enfm de iR^Berthaudière^ où la marquise veneât de pénétrer.

Et, ainsi, Athénaïs s'acheminait douloureusement vers Lussac.

Pour la première fois peut-être, Taltière marquise s'effaçait devant l'amante attendrie. Elle songeait à ses serments — des serments que, dans son orgueil et son ambition, elle avait oubliés. En une prescience d'amoureuse, Athénaïs devinait qu'Olivier était là, à cause d'elle...,

Alors, elle hésita... Mais elle se dit qu'elle devait le revoir, lui parler, et, tardive, consolatrice, l'aider à supporter ses souffrances.

Enfin les guichetiers s'arrêtèrent.

Une porte s'ouvrit.

C'était la prison d'Olivier.

— Nous sommes arrivés, madame... dit un porte-clefs.

— ' C'est bien, je vous remercie... fit la marquise. Laissez-moi...

Et elle mit une piècei d'or dans la main des guichetiers, qui se retirèrent.

La porte retomba avec un bruit sourd; les verrous glissèrent, et Mme derMontespan demeura seule devant le chevalier de Lussac.

Olivier sommeillait. Il était couché sur un lit (( dont le bois était entouré de brocaielle, ou porte- Paris, et composé d'une paillasse, d'un matelas de bourre, d'une couverture de serge verte ».

Le grincement des verrous ni les pas n'avaient réveillé le chevalier, et la mate pâleur de son visage se nimbait des bO'Ucles blondes de ses cheveux.

Silencieuse, retenant son souffle, les mains au bord de la couche, Athénaïs se pencha sur l'adolescent.

Longtemps elle resta ainsi, puis elle effleura d'un baiser les paupières du prisonnier.

Olivier ouvrit les yeux; Athénaïs jeta son masque, et Lussac, ému ei surpris, ne put que balbutier :

— Vous !... Vous ici !

— ■ Oui, Olivier, c'est moi... dit Athénaïs, souriante.

— ■ Celte inespérée joie était-elle donc possible encore ? murmura le chevalier, dont les tristes

pensées, à la seule vue de sa maîtresse, s'étaient dissipées aussitôt.

Après bien des effusions, après le> rappel des mois heureux, Mme de Montespan raconta la visite de Colbert, — elle dit sa stupeur en apprenant la présence du chevalier chez, la Voisin, et Femprisonnement du blessé à la Bastille.

— Exphquez, continua la marquiseï, ce- qui pour moi reste un mystère...

A son tour, Olivier fit le récit de ce qui s'était passé, depuis la conversation involontairement surprise chez l'abbé Guibourg jusqu'au dangereux coup d'épée de la rue Beauregard.

-- Ensuite, poursuivit le chevalier, je ne sais plus... Je croyais recueillir quelques-unes de vos bonnes paroles, contempler une minuto un peu de votre beauté, — et j'ai presque rencontré la mort...

— Noble ami, soupira Athénaïs las yeux pleins de larmes.

Olivier pressa la main de la marquise, et prononça lentement:

— • Merci. Vous m'aimez encore !...

Un long silence succéda à cette exclamation d'exquise tendresse.

Toute certaine qu'elle fût de la discrétion de Lussac, gentilhomme accompli, qui eût donné sa yie plutôt que de laisser planer un soupçon sur sa maîtresse, Mme de Montespan éprouva une .

immense paix à la pensée qu'Olivier ignorait tout des odieuses pratiques de la devineresse. Gomme le rite monstrueux l'eût rabaissée, elle, une Mor-

temart, aux yeux du chevalier ! Et il lui semblait qu'elle n'aurait pu soutenir alors le clair regard de son ami. Ainsi, elle restait donc l'Impeccable, la Superbe, la Presque Divine ! Sa passion était sauve, et son persistant orgueil satisfait. Il ne savait pas sa honte.

Le chevalier, par un sentiment de délicatesse, n'avait point voulu questionner Mme de Montespan sur ce (( rendez-vous » nocturne qui, pourtant, ne laissait pas de l'intriguer fort.

— J'ai peine à croire, dit enfin Olivier, à la douce réalité... Je soupirais tant après votre présence... Je n'espérais plus, madame, en les grâces de votre sourire, en les délices de vos baisers...

Athénaïs, comprenant le tendre reproche, porta les doigts de Lussac à ses lèvres :

— ■ Seule, dans ma retraite de Glagny, je souffris la première... En ne vous voyant pas, je pensais mieux à vous.

Puis, elle ajouta, câline et rougissante :

— ' Aujourd'hui, je vous adore !

La nuit commençante entra par l'étroite fenêtre grillée, noya les angles, rongea peu à peu la chambre vaste, enveloppa les deux formes rapprochées.

Athénaïs, parfois, étouffait un sanglot dans l'obscurité triste. Elle songeait, hélas! à l'avenir incertain.

Redoutant, surtout pour Lussac, la séparation toute proche, tremblante d'émotion, ehe sut trouver des mots consolateurs :

^— Olivier, ayez confiance en Dieu. Lés jours

heureux reviendont. Je vous aurai de nouveau près de moi, longtemps...

- Le chevalier secoua son pâle visage, où se peignait uneî- expression d'indicible mélancolie :

— ^ Dieu me: frappe, madame, parce que votre amour est venu jusqu'à moi et qu'il a trouvé sans doute que j'en ressentais trop de bonheur.

— Vous vous trompez, mon ami. Dieu est juste eL miséricordieux. Il fera reconnaître toute FinjusticQ de votre captivité... Et, quand vous serez libre, je saurai effacer de votre cœur jusqu'au souvenir de cet affreux séjour.

— Votre présence me l'a déjà fait oublier, madame. Revenez quelquefois et je croirai encore au bonheur.

Il y eut un dernier baiser dans la nuit noire, maintenant, de la prison.

Dehors, près de la porte verrouillée, un martèlement de pas témoignait de l'impatience des porte-clefs.

Alors, brusquement, en une soudaine et pénible décisiO'U, Athénaïs s'arracha des bras d'Olivier, chercha son masquei à tâtons, l'assujettit, frappa au chêne de l'huis qui s'ouvrit presqu'aussitôt.

Et, — les yeux encore humides, mais l'âme réconfortée, — elle s'éloigna sous les voûtes sonores du sombre dédale...

GHAPÏTRE XXI

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