PREMIERS INTERROGATOIRES
Le 7 avril 1679, Louis XIV signait à SaintrGermain-en-Laye — où la Cour se trouvait encore à cette époque — ■ les lettres patentes qui donnaient à la Chambre royale de l'arsenal pleins pouvoirs pour juger les accusés de Taffaire des poisons.
Le monarque avait recommandé « de faire justice exacte, sans distinction de personne, de condition, ni de sexe », et la Reynie ajoute : « Sa Majesté nous Ta dit en termes clairs et vif&. »
Chaque jour, les arrestations se succédaient. Déjà près de cent cinquante prisonniers, parmi le,squels Romani arrêté trois mois après Lesage, rue Saint-Denis, chez l'abbé Lapierre, vicaire de Saint-Leu, attendaient au donjon dci Vincennes, ou à la Bastille, l'heure de comparaîtrei devant les juges..
La procédure suivie par les magistrats de la Chambre Ardente consistait) à faire iK^.erroger d'abord séparément les accusés par une commis-
sion rogatoire^ puis à les confronter ensuite, à les (( recoller » selon l'expression judiciaire d'alors.
En outre, au lieu de prendre, comme à l'habitude, les experts accrédités auprès des tribunaux du Ghâtelet et de la Tournelle — experts dont la charge héréditaire formait une ofTicialité spéciale — la^Ghambre Ardente s'assura le concours d'experts choisis avec soin. C'étaient les médecins Fresguières et Dugué, et les chirurgiens Simon et Geoffroy,.
Les premiers étaient commis à l'examen des drogues et poisons découverts chez les accusés, et les seconds chargés de procéder à l'ouverture du corps des victimes.
La Voisin, interrogée la première par M. de la Reynie, avait tout d'abord opposé les plus formelles dénégations, disant que a les pratiques auxquelles elle se livrait communément n'étaient nullement criminelles et qu'elle s'était attachée simplement à cultiver la science que Dieu lui avait donnée. )> Elle rappelait, qu'accusée jadis par les missionnaires de Saint-Vincent-de-Paul de faire commerce d'impiétés et de sacrilèges, elle avait rendu compte aux grands vicaires généraux du diocèse de ce qu'elle pratiquait, aussi bien qu'à plusieurs docteurs en Sorbonne devant qui elle avait été renvoyée et auxquels elle avait pareillement rendu raison de son art. Nul d'eux n'y avait rien trouvé à redire, et c'est forte de leur approbation qu'elle avait continué son commerce. Elle eût été bien fâchée de faire du mal à personne, quelque mal qu'on lui fît, et elle ne savait pas
poiurquoi on l'avait privée dei sa liberté en Tac- Gusant d'impiété. Au contraire, ne donnaitrelle pas conseil à ses clients de faire dire des neuvaines ou des messes en l'honneur de SainIrAntoine de Padoue et de Saint-Nicolas de Tolentin pour retrouver la paix du cœur? Ne recommandaitrelle pas aux femmes qui se plaignaient de leurs maris, ou aux maris qui se plaignaient de leurs, femmes d'aller, tous les vendredis, à Montmartre, en la chapelle dédiée à Sainte-Ursule, où l'on voyait chaque semaine plus de cinquante femmes apportant des chemises qu'un prêtre, en échange d'une faible aumône, faisait toucher à rima,ge de la Sainte ?
Etait-ce donc là de l'impiété ?
D'ailleurs, elle pouvait à bon droit s'étonner d'être l'objet d'une semblable accusation, lorsque des femmes de qualité et de hauts personnages lui a\aientfait l'honneur de la consulter. Gela seul ne devait-il pas la mettre à l'abri de toute suspicion ?
Déjà elle citait des noms: Mme de la Noue, M. de Prade, la présidente Le Féron. Ainsi, cette dernière ne lui avait-elle pas dit avoir acheté de la poudre de diamants et en avoir fait manger au président son mari, pour cent louis d'or, afm de le faire mourir? Cette dame lui avait encore avoué qu elle avait envoyé quelqu'un en Italie pour en rapporter du parfum et des gants empoisonnés, et c'était même à la suite de cet aveu que Mme Le Féron, soupçonnant Catherine d'avoir révélé son secret, l'avait fait mander, un jour, au couvent des filles de la Charité de la place Royale
et que là, elle l'avait menacée de la poignarder; mais Catherine s'étant disculpée, Mme Le Féron lui avait offerti trente pistoles d'Espagne en la priant instamment de lui procurer une poudre qui la débarrasserait à tout jamais de son époux. Catherine s'y était refusée. Le maréchal de Luxembourg, la duchesse de. Bouillon, la maréchale de Vivonne, la princesse de Tingry, la comtesse de Soissons, la marquise. d'Alluye, Mme de Dreux, et bien d'autres, avaient également fréquenté chez eUe, et elle- s'était toujours contentée de leur tirer des horoscopes d'après la science de la chiromancie et de physionomie qu'elle avait apprise dès l'âge de neuf ans, et elle n'avait jamais fait que cela, aussi bien dans sa maison de la rue Beauregard que lorsqu'elle habitait avec M. Montvoisin, son époux, au pont Marie.
Catherine pensait sans doute qu'en laissant pressentir ainsi les intentions criminelles de certains de ses nobles clients, elle parviendrait à jeter le trouble et l'effroi dans la conscience des juges.
Mais M. de la Reynie, sans s'émouvoir, continua à interroger séparément quelques-uns des principaux prisonniers de Vincennes qui avaient joué un rôle dans cette sinistre affaire.
Ceux-ci, se sentant menacés, n'hésitèrent pas à accuser la devineresse, à révéler tous ses crimes aussi bien que le nom des personnes qui eurent recours à elle,.
Ces interrogatoires amenaient les découvertes les plus stupéfiantes, et, malgré la recommandation faite par le Roi, lors de rétablissement de la Chambre Ardente, de ne rien divulguer au dehors
de ce qui s'y passait, les coupables; commençadent déjà à être connus, et le scandale était à son comble.
De grandes dames, dont les noms furent prononcés, passèrent la frontière, et c'est à peine si, à l'étranger, on consentit à les recevoir. La. comtesse de Soissons — Olympe Mancini — s'était enfuie dans les Pays-Bas, ce qui lit dire k Mme de Sévigné : « 11 n'est rien de tel que de mettre son crime ou son innocence au grand air », et les magistrats avaient dû la juger par contumace. Elle fuô d'ailleurs justifiée. Mais, à Namur et à Liège, où elle se réfugia, on ne voulut pas croire à son innocence. C'est en vain que, avec Mme d'Alluye, qui l'avait accompagnée, et Mme de Polignac, qui les avait rejointes^ elles requirent l'hospitalité étrangère. (( Nous ne voulons- pas de ces empoisonneuses ))^ leur répondit-on à chacune des portes où elles frappèrent. Enfm, à Bruxelles, on consentit à les recevoir, et elles eurent à essuyer de la populace les pires insultes.
Un matin que la comtesse était entrée à Sainte- Gudule, des gens apportèrent des cha,ts noirs liés ensemble, et, lorsque la dame sortit de l'église, elle dut passer au milieu de ces pauvres bêtes, dont les miaulements et les hurlements faisaient accourir les gens de toutes parts,. Et les réflexions les plus désobligeantes arrivaient jusqu'aux oreilles de la comtesse de Soissons.
— Prenez garde, disaiti-on, ce sont les diables et les sorciers qu'elle avait coutume de fréquenter au Sabbat. Voyez, ils la suivent... Gare, gare à la sorcière et à ses démons !
La sœur d'Olympe Mancini, la belle duohesse de Bouillon, qui avait sans doute la conscience plus tranquille, resta à Paris, et comparut devant la Chambre. « Elle y entra, dit Mme de Sévigné, comme une petite reine. Elle s'assit dans une chaise, qu'on lui avait préparée et, au lieu de répondre à la première question, elle demanda qu'on écrivît ce qu'elle voulait dire. C'était qu'elle ne venait là que par le respect qu'elle avait pour Tordre du Roi et nullement pour la Chambre, qu'elle ne reconnaissait point, ne voulant pas déroger au privilège des ducs. » Comme on insistait pour savoir si elle avait connu la Voisin et pourquoi elle voulait se défaire de son mari, elle répondit: « Moi, m'en défaire; vous n'avez qu'à lui demander s'il en est persuadé, il m'a donné la main jusqu'à cette porte ! »
Et cela était vrai.
— Mais pourquoi alliez-vous si souvent chez cette Voisin ? lui demanda-t-on encore.
— C'est que je voulais voir les sybilles et les prophétesses qu'elle m'avait promises; cette compagnie méritait bien qu'on fît tous les pas...
— Mais est-ce que vous avez vu le diable chez la Voisin, puisque vous alliez l'y chercher ? interrogea M. de la Reynie.
— Non, monsieur,, répondit-elle d'un ton fort impertinent,, mais je le vois ici, dans ce moment, déguisé en juge très laid et très vilain...
La Reynie se mordit les lèvres.
Enfin, elle fut déclarée innocente, et la Chambre l'autorisa à se retirer... Mais, avant de s'éloigner, elle ajouta ironiquement :
— Eîi bien! messieurs, est-ce là tout ce que vous aviez à me dire ?
— ' Oui, madame...
Elle se leva, et, au moment où elle sortait, elle s'écria :
— ' Vraiment, je n'ieusse; jamais cm que des hommes sages pussent demander tant de sottises l
La duchesse de Bouillon ne devait pas tarder à regretter ces imprudentes paroles. Peu de temps après sa comparution, une lettre de cachet lui apprenait que, par ordre du Roi, elle était reléguée à Nérac, capitale du duché d'Albret, qui appartenait alors à son mari. Tout fait supposer qu'elle dut se consoler assez vite de cette disgrâce, si l'on se rappelle les vers délicieux que lui adressa le bon La Fontaine :
Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs, Allez dans des climats inconnus aux zéphirs Les champs se vêtiront de roses.
Quant à la comtesse de Soissons, elle quitta les Pays-Bas, vint rejoindre la duchesse de Bouillon à Nérac, et passa de là en Espagne, où, plus tard, en 1689, la mort presque subite de la jeune reine la fit encore;, non sans apparence de raison, accuser d'empoisonnement.
Mais, si Marie-Anne Mancini avait pu se justifier devant MM. les commissaires de la chambre de l'Arsenal, il n'en avait pas été de même pour un grand nombre de femmes, de toutes conditions, qui n'ignoraient point à quel usage Catherine destinait les poudres enfermées dans son cabinet, ni les motifs qui obligeaient la devineresse
à chauffer si souvent le four sinistre de la rue Beauregard.
Et déjà, le 6 mai 1679, la Chambre Ardente prononçait un premier jugement contre trois empoisonneuses, la Vigoureux, la Bosse et la Ferry, (( convaincues, savoir: la Bosse, d'avoir composé plusieurs sortes de poisons et, outre icelles Bosse et Vigoureux, d'en avoir conjointement distribué à diverses femmes pour empoisonner leurs maris et autres personnes, les aivoir induites à commettre ces empoisonnements et de s'être servi pour cet effet du prétexte de prières et autres œuvres de piété; la Ferry, d'avoir demandé et reçu plusieurs fois du poison de la Bosse et d'en avoir empoisonné Ferry, son mari ».
Le jugement ordonnait que ces trois femmes (( seraient conduites en un tombereau à la place de Grève, où elles seraient brûlées vives, après avoir été soumises auparavant à la question ordinaire et extraordinaire. »
D'autres condamnations,, non moins terribles, allaient bientôt suivre celles-là.