‹ La messe noireChapitre 23 sur 30 · LES ANGOISSES DU ROI · texte numérisé non relu

LES ANGOISSES DU ROI

M. de la Reynie, qui ignorait la démarche faite à la Bastille par Mme de Montespan, vint à son tour pour interroger le chevalier de Lussac.

En apercevant le lieutenant de police, Olivier avait eu tout d'abord une lueur d'espoir :

— Quelle occasion, monsieur^, me vaut Thonneur de voire visite ? Venez-vous mJapprendre enfin les raisons qui me font retenir dans la prison de Sa Majesté ?

— Chevalier, répondit M. de la Reynie, ces raisons sont celles du Roi.... Nous devons nous incliner...

— Nul plus que moi, monsieur, ne respecte la volonté de mon souverain. Pourtant n'est-il pas naturel que je m'étonne de ma captivité?

— Aujourd'hui, monsieur, si mon devoir m'appelle près de vous, c'est pour vous interroger et non pour vous instruire, réphqua, sévère, le heutenant de police.

— M'interroger ! fit Lussac. Serais-je donc sous le coup d'une accusation ?

— Je ne dis point cela, reprit, sur un ton plus doux, M. de la Reynie, apitoyé par la jeunesse et la malheureuse situation d'Olivier. Je suis chargé de vous demander simplement quelles étaient vos relations avec Catherine Voisin, ce que vous savez de sa vie intime, et, à la suite de quels événements, vous vous trouviez dans son jardin, pendant la nuit du 11 au 12 mars dernier.

Lussac, à ces questions nettement posées, répéta, d'une voix ferme^. le récit de son aventure sur la route de Saint-Germain; il conta encore comment la devineresse lui avait prodigué ses soins après l'accident dont il avait été victime.

— Tout ce que je sais dé cette femme déclarat-il, c'est qu'elle fut pour moi du dévouement le plus désintéressé... Après ma guérison, je la revis deux ou trois fois dans sa maison des champs de SaintrGermain, mais jje n'eus jamais Toccasion de lui rendre visite à la Ville-Neuve.

— Cependant, chevalier, interrompit M. de la Reiynie, c'est dans le jardin de la rue Beauregard que vous fûtes trouvé blessé et sans connaissance, la nuit où M. Desgrez, lieutenant du prévôt des archers, vous fit transporter ici, à la Bastille.

— Tout cela est un mystère pour moi, monsieur...

— ' Vous n'ignorez pas dans quelles circonstances vous avez reçu cette blessure assez grave?...

— Ces circonstances sont étranges, monsieur.

Certes, je sais fort bien que je fus attaqué par un inconnu, mais les faits se sont succédés avec une

telle rapidité qu'il me serait difficile de rien préciser. Voici pourtant ce dont je me souviens...

Ici, Lussac fit une pause.

Il pressentit que c'était un secret que le lieutenant de police tentait de lui arracher en cet instant.

— ' Je passais ruei Beauregard, cette nuit-là, vers onze heures, continua Olivier. Un homme dont je ne pus distinguer les traits, surgit soudain de l'omibre, et, sans raison apparente, s'élança sur moi avant même que j'eusse pu faire un mouvement, tant avait été grande ma surprise. L'homme tira son épée, dont je vis briller l'acier dans la nuit, et je tombai frappé dangereusement. Mes souvenirs s'arrêtent là...

— Cette attaque nocturne me semble assez im vraisemblable»... Puis, vous voudrez bien reconnaître, fit remarquer M. de la Reynie, que votre présence dans la Ville-Neuve, à une heure aussi tardive, pourrait à bon droit étonner...

— Et pourquoi, monsieur? Je revenais de l'enclos Saint-Laurent, où j'avais passé la soirée, et m'en retournais au Palais-Royal. Pouvais-je prendre une autre rue ?

Le lieutenant de police regarda fixement le chevalier de Lussac :

' — Non, monsieur, puisqu'il s'agissait de/ rejoindre une dame de qualité se rendant, cette nuit-là, chez la Voisin...

— Une dame de quahté?... Chez la Voisin ? Vos paroles sont une énigme pour moi, monsieur.

— Vous avez été vu par un de mes agents, en qui j'ai toute confiance, au moment oili vous alliez

pénétrer chez la devineresse, à la suite de la marquise dei Montespan...

Olivier tressaillit.

— La marquise de Montespan î

— Oui, chevalier, la marquise de Montespan!...

— C'est une invraisemblable supposition ! Moi, avoir un rendez-vous chez la Voisin, avec la mar-

. quise de Montespan !

— Vous la connaissez, cependant ?

— Oui, je me suis trouvé une fois en sa présence, sur la route de Saint-Germain, dans les circonstances que vous savez; je Tai rencontrée ensuite chez la dame Voisin où, ainsi que jei viens de vous le dire, on m'avait transporté. Mais, depuis, je n'eus même jamais l'honneur de lui adresser la parole... Gomment vouhez-vous qu'une grande et si puissante dame consentît à. distinguer un petit gentilhomme comme moi ? Y songezvous, monsieur ?

C'étaient les premiers mensonges du chevalier de Lussac.

En vain, le lieutenant de police longuement insista; Olivier continuait à opposer aux affirmations de M. de la Reynie les dénégations les plus formelles.

Et le magistrat, qui n'était pas dupe de l'apparente sincérité du prisonnier, dut se retirer.

Or, le lendemain de cet interrogatoire, Louis XIV, ainsi que chaque soir, attendait, à Saint-Germain, le courrier qui lui apportait les nouvelles de la Chambre Ardente.

Dix heures venaient de sonner à la grande horloge du château; le courrier avait du retard, et Iç

monarque s'impatientait, se demandant avec inquiétude quels événements gTaves pouvaient prolonger ainsi les séances. Il fut interrompu dans ses réflexions par Feutrée de son valet de chambre, Bontemps, qui lui -annonça Tarrivée de M. de la Reynie.

M. de Louvois, encore souffrant d'une chute de cheval faite Tannée précédente, avait quitté momentanément la Cour pour se rendre aux eaux de Barèges. Le Roi recevait donc directement de M. de la Reynie les rapports de police.

Le monarque donna l'ordre d'introduire le mag-istrat.

— Sire, dit celui-ci après avoir salué le Roi d'une profonde révérence, que Votre Majesté veuille me pardonner de me présenter devant Elle à pareille heure. Mais il s'est passé, aujourd'hui, à la Chambre de l'Arsenal, de tels incidents, que j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous en aviser sur-le-champ...

— Je ne peux que vous féliciter de votre zèle, monsieur. Quels sont donc ces incidents?

— Je vais, dit M. de la Reynie tristement, causer une grande douleur à Votre Majesté.

Une crainte envahit Louis XIV. Depuis que la Chambre Ardente avait commencé ses travaux, c'étaient chaqute jour des révélations de plus en plus scandaleuses et le monarque devinait tout un avenir gros de surprises et de hontes.

M. de la Reynie hésitait...

— ' Parlez... dit le Roi impatient.

— Sire, reprit le lieutenant de poUce, la Chambre royale de l'Arsenal a interrogé un des com-

plices de la Voisin, un nommé Lesage, arrêté peu de jours après la devineresse. Voici, en substance, le résumé de la déclaration de ce misérable. Un nom qui vous est cher à plusieurs titres, s'y rencontre, hélas !

Lesage, dès le début de son interrogatoire, a avoué que la Voisin, avec qui il était en commerce réguUer, se rendait fréquemment à Saint-Germain ou à Glagny, chez Mme de Montespan, et que là elle remettait des poudres contenant des cantharides soit à Mlle des OEillets, soit à une servante nommée Cato. A certain voyage que Votre Majesté fit sur la frontière, Mlle des 'OEillets, paraît-il, voyait presque quotidiennement la Voisin. Il y eut même intrigue pour faire entrer chez Mme de Montespan une femme nommée Lemaire, convaincue de crimes d'impiété et de sacrilèges, et actuelle/ment prisonnière au donjon de Vincennes. La Bosse, la Vigoureux, la Bergeret, la Petit et la Philibert, toutes complices ordinaires de la Voisin, s'en seraient également occupées. Lesage a encore ajouté que la Voisin n'attendait que le retour de Votre Majesté pour sortir du royaume et aller vivre richement à l'étranger, car elle devait recevoir d'une certaine personne, en échange d'un important service, une somme de cent mille livres. Cette personne, Lesage, malgré qu'on l'en ait pressé à plusieurs reprises, a refusé de la nommer; cependant, par des allusions trop claires pour la perspicacité des juges, par maints détails et par maints renseignements précis auxquels il revenait avec persistance, nous avons tous

compris aussitôt que Lesage voulait désigner Mme la marquise de Montespan.

Le Roi s'était levé. S'efforçant de paraître calme, d'une voix assciz assurée il répondit :

— Hé bien, monsieur, est-ce donc là tout ? Cette déclaration, certes, pourrait avoir son importance si nous n'étions habitués, chaque jour, de la part de ces criminels, aux calomnies les plus lâches...

— Sirei, ces criminels semblent accuser Mme la marquise de Montespan....

Brusquement, lei Roi interrompit le heutenant de pohce:

— Je ne vois rien qui puisse justifier les soupçons contre Mme de Montespan... Seule, d'après les déclarations de Lesage, la suivante de la marquise, Mlle des OEillets, paraîtrait avoir entretenu de coupables relations avec la Voisin et ses acolytes... D'ailleurs, les dires d'un misérable ne suffisent pas pour établir la culpabilité de celle qu'on accuse.

Il y eut un silence.

— Dieu me garde. Sire, d'avoir une semblable opinion... Pourtant, j'ai cru de mon devoir de vous informer d une découverte que Desgrez, au cours de ses recherches, fit chez la Voisin.

Le roi ne répondit pas.

Assailli par de tristes p'ressentim'cnts, le front penché, il marcha de long en large dans son cabinet. L'idée seule qu'un doute injurieux pût effleurer la mère de ses enfants, celle qu'il avait chérie, lui torturait affreusement l'âme. Il essaya vainement de chasser loin de lui c& cau-

chemar; la déclaration de Lesage l'obsédait, et il avait peur déjà de savoir ce que Desgrez avait^pu découvrir cnez la Voisin. Il releva la tête, et s'arrêtant devant le lieutenant de police :

— Loin de moi l'intention de vous blâmer, monsieur. Je crois utile seulement de tempérer un zèle qui pourrait vous entraîner trop loin, et je tiens à discuter avec vous le bien fondé d'une suspicion établie d'après des indices que je crois deviner... Un gentilhomme, n'est-ce pas, fut trouvé dans le jardin de la Voisin ?

— Oui, Sire, le chevalier de Lussac, celui-là même qui, l'année dernière, sauva la vie à Mme la marquise de Montespan...

— Je me souviens... Hé bien, ce. prisonnier, l'avez-vous interrogé ? Vous a-t-il expliqué sa présence chez la devineresse et les circonstances dans lesquelles il a été blessé ?

— Le chevalier de Lussac, que j'ai interrogé hier matin, prétend que, revenant de l'Enclos Saint-Laurent, ce soir-là, et s'en retournant au Palais-Royal, un homme, dissimulé dans l'ombre, rue Beauregard, se serait élancé sur lui, sans provocation, et l'aurait blessé de son épée; mais M. de Lussac ignore par quel mystérieux concours de circonstances il a pu être trouvé dans le jardin de la devineresse.

— Que pensez-vous de cette déclaration ?

— - Sire, mon avis est que le chevaher de Lussac n'a pas dit la véritér. D'ailleurs, voici les faits:

Dès longtemps, ainsi que le sait Votre Majesté, nous observions la Voisin. J'avais chargé de cette

surveillance, le lieutenant du prévôt des archers. Or, quelques heures avant l'arrestation de la Voisin, Desgrez, aux aguets rue Beauregard, aperçut deux femmes masquées qui se dirigeaient vers le logis de la sorcière; elles y pénétrèrent après un léger coup de heurtoir. Incontinent, un homme, qui ne peut être que le chevalier de Lussac, arrivait à la porte de la devineresse, et y frappait à son tour. Sans attendre plus longtemps, Desgrez vint en mon hôtel me rendre compte de ce qu'il avait vu.

— ^Malgré les apparences, je ne suis pas encore convaincu. Ne savons-nous pas, monsieur, par ce ([uc nous révèlent les accusés de la Ghamhre Ardente, que la Voisin avait coutume de recevoir ainsi, à toute heure de jour et de nuit, des personnages de divers rangs qui voulaient la consulter ou assister à ses coupables opérations de magie?

— En effet, Sire. Mais ce même jour, dans la matinée, Desgrez, grâce à un déguisement, avait pu approcher de deux complices de la devineresse, les nommés Lesage et Romani, ei surprendre leur conversation. C'est ainsi qu'il eut connaissance qu'une dame de qualité devait aller, ce soirlà, chez la Voisin.

— Le nom de cette dame, votre agent l'a-tril entendu prononcer?

— ■ Parmi les paroles confuses et le bruit du cabaret, Desgrez croit pouvoir affirmer qu'il a entendu prononcer, par Lesage, le nom de Mme la marquise de Montespan.

— Alors, cette personne, qui devait aller chez

la Voisin, serait la marquise de Montespan... ? Eslrce là voire sentiment, monsieur ?

— Je ne dis point cela. Sire. J'ai simplement obéi à ma conscience-, en exposant, avec une franchise que je prie Sa Majesté de me pardonner, tout ce qui pouvait servir à éclairer cette abominable alïaire.

— Dans ce que vous venez de me rapporter, monsieur, il n'y a, je le répète, aucun indice accusateur certain contre Mme la marquise de Montespan. Votre- agent Desgrez a vu deux dames masquées frapper à la porte de la sorcière... Estce à dire qu'une de ces deux dames fût la marquise ? Rien n'autoriserait une telle supposition,..

Enfm, M. de la Reynie se décida :

— Sire, voici ce que Desgrez m'a remis ce matin.

Et il tendit au monarque un bracelet.

— Ce bijou, ajouta le lieutenant de police, a été trouvé dans la pièce même où avait eu lieu le plus effroyable des sacrilèges.

A la vue de la précieuse miniature de son fils, le petit duc du Maine, enchâssée parmi les diamants, le Roi devint très pâle. Il avait reconnu le présent qu'il fit à Mme de Montespan.

M. de la Reynie tira encore de sa poche un parchemin roulé :

— Sire, ceci a été ramassé également par Desgrez dans la même pièce.

Louis, en tremblant, prit le parchemin que souillaient quelques taches de sang, et le déroula. Il lut la terrible formule prononcée par l'officiant, pendant la messe sacrilège' et ne put retenir un

geste d'épouvante. D'un coup, la lumière se faisait en son esprit. Malgré tousi ses efforts pour dO'uter, il demeurait accablé maintenant devant l'évidence de telles preuves.

Respectueusement, le lieutenant de police se tcdsait.

Enfui, le Roi dit à M. de la Reynie :

— Je vous remercie, monsieur, de voire zèle à me servir..., Pour l'instant, je vous prie de garder le plus grand secret sur ce que vous venez de m'apprendre... Je vous recevrai dans deux jours, .après le grand lever, et vous donnerai mes ordres... D'ici là, j'espère qu'une enquête personnelle aura éclairé ma conscience... Vous pouvez vous retirer...

La Reynie s'inclina et sorMt,

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