LA DISGRACE
Depuis la visite à la Bastille, l'amour de Mme de Montespan pour le chevalier de Lussac avait grandi encore... Peu importaient à Atliénaïs, maintenant, les dangers qui pouvaient la meaiacer... Toutes ses pensées allaient vers Olivier....
Un matin que, mélancoliquement, elle songeait au captif, un courrier lui apporta, de la part du Roi, l'ordrei de se rendre sans retard à Saint-Germain. Anxieuse de savoir, la marquise arriva en hâte au château, et fut immédiatement introduite dans le cahinet où Tattendait le Roi.
— Sa Majesté m'a fait mander, dit-elle, après une profonde révérence, et je me suis empressée d'obéir...
Louis répondit courtoisement à son salut et désigna un fauteuil à la marquise.
— Je vous sais gré, madame, de cet empressement. . . Ce que j'ai à vous dire est de haute importance.
La froide attitude de Louis inquiétait Athénaïs.
Le Roi, oubliant ses ordinaires ménagements —
peut-être avait-il peur de faiblir — alla droit au but :
— Vous n'ignorez point, madame, l'arrestation de la Voisin, cette devineresse de la rue Beauregard ?
Atlienaïs se sentit défaillir.
— Oui, Sire, balbutia-t^elle. Mais...
Le Roi l'interrompit:
— Ce que vous ne savez pas, c'est que vous êtes accusée d'avoir entretenu avec cette femme des relations impies et sacrilèges. Les plus grands noms de mon royaume, hélas! sont! déjà compromis dans cette abominable affaire, et Dieu n'a point voulu m'épargner la suprême douleur d'y voir aussi figurer le vôtre.
La marquise, sous la brutalité de cette accusation, redevint hautaine.
— Sire, le mépris seul doit accueillir de telles calomnies... Mais,- puisque des misérables ont osé joindre mon nom à celui d'une criminelle., et puisque Votre Majesté s'en est émue, je ne saurais y rester insensible... Et, loin de chercher à me disculper à vos yeux, tant me parait monstrueux un tel soupçon, c'est en vos mains que je remets le soin de défendre mon houneur.
Elle se leva et s'approcha du monarque, qu'avaient ébranlé tant d'assurance et d'apparence sincérité.
Le regard d' Athénaïs fut troublant.
— Pourtant, reprit le Roi d'une voix plus douce, vous ne sauriez nier vos relations avec la Voisin?
— Certes, Sire; je connais cetLei femme, ce fut elle qui soigna le chevalier de Lussac. Elle le fit alors avec intelligence' et dévouement, et je lui témoignai,, — comme il seyait — ' ma gratitude, en allant la remercier moi-même quelques jours plus tard. Mais nos relations se sont arrêtées là; depuis, je ne l'ai jamais revue.
La marquise payait d'audace.
— Je voudrais pouvoir vous croire, madame.
Malheureusement], des événements récents, des preuves trop convaincantes ont «détruit la confiance que j'avais mise en vous... Reconnaissez-vous ce bijou?
Et le Roi tendit à Mme de Montespan le bracelet quç lui avait apporté', la veille, le lieutenant de police.
Sans qu'eût tressailli! un muscle de son visage, Athénaas répondit :
— Oui, Sire, ce bracelet m'appartient.
— Eh bien î madame, reprit le monarque, ce bracelet fut ramassé rue Beauregard, chez la Voisin, par un agent de M. de la Reynie.
— Chez Catherine Voisin! s'écria Mme de Mon^ tespan. C'est impossible, Sire...i Depuis quelques jours, j'avais, en. effet, constaté la disparition de cet objet précieux et ne pouvais me consoler de sa perte, car c'est vousrmême, Sire, qui me l'aviez offert. Le portrait def niotre fils que vous y fîtes enchâsser me le rendait doublement cher... C'est en vain que je mis tout en œuvre pour le retrouver. Je ne doutais plus avoir été victime d'un odieux larcin... Mais c'est à Glagny que ce bracelet me fut dérol:)é, et je ne saurais expliquer par quel con-
cours; de circo'nstances il a pu être découvert chez la sorcière que vous avez fait arrêter.
— ■ L'explication, en e-st pourtant des plus faciles, madame, fit Louis, touché cependant par les souvenirs que venait d'évoquer la marquise. Ce bracelet, c'est vous-même qui l'avez oublié chez la Voisin...
— Moi, Sirel... se récria Mme de Montespan.
Il y a un mois à p-eine que ce bijou a disparu, et voilà plus d'un an que jei n'ai pas vu cette femme.
Le Roi était en proie à de cruels doutes. Après un long silence, il dit:
— ■ Voudriez-vo'us lire ceci, madame?
Et il remit à Athénaïs le parchemin^ déroulé.
Interdite, la marquise reconnut la formule satanique prononcée sur elle, dans le décor sinistre de la messe noire. Elle comprit que, cette fois, si ses forces la trahissaient, elle était perdue.
Alors, par un prodige de surhumaine volonté, avec l'énergie du naufragé s'accrochant à la dernière épave, à voix haute, elle lut:
<( Moi. . . demande l'amitié du Roi et celle de Monseigneur le Dauphin', et qu'elle me soit continuée; que la Reine soit stérile; que le Roi quitte son lit et sa table pour moi et mes parents: que mes serviteurs et domestiques lui; soient agréables. Chérie et respectée de tous les grands seigneurs, que je puisse être appelée aux conseils du Roi et savoir ce qui s'y passe, et que cette amitié redoublant plus que par le passé, le Roi quitte et ne regarde plus Fontanges et que la Reine étant répudiée, je puisse épouser le Roi! »
Athénaïs releva la tête et regarda bien en face son
royal amant qui, atterré, avait écouté tomber des lèvres de sa maîtresse la prière sacrilège.
— Madame^ murmura Louis, hésitant — le sangfroid de la marquise le déconcertait — ^ vous souvenez-vous, maintenant? Ce parchemin fut découvert chez la Voisin, à côté de ce bracelet... Comprenez-vous?...
La marquise s'indigna:
— Oui, Sire, je comprends... Je comprends que e'est vous, mon maître, qui m'accusez... Un bracelet m'est volé, on le ramasse che^z une sorcière... Près de ce bracelet il y a cette odieuse et stupide invocation — où Ton n'a même pas osé écrire un nom — et vous en concluez que c'est moi la suppliante... Oui, Sire, je comprends encore que je suis victime d'une horrible machination; je comprends que l'on a voulu m'attirer dans un abominable guetrapens, dans le plus lâche des pièges !
Le monarque ne trouvait pas un mot pour arrêter cette colère feinte.
— ■ Oh ! Sire, continua la marquise, dont les yeux soudain s^emplirent de larmes, cpmment Votre Majesté a,-t-elle pu me croire coupable?... Qu'on s'enquière, qu'on interroge la Voisin, ses acolytes, tous ceux qui peuvent éclairer la jus^ tice et la mettre sur le chemin de la vérité... Mais de grâce, ne laissez pas couvrir d'opprobre la femme que vous avez aimée, la mère de vos enfants I Ah ! Sire, fallait-il que me fût réservé cet outrage! Livrez-moi plutôt à la chambre de l'Arsenal...
— Non, madame, non! Je ne vous ferai pas in-
terroger par MM. les commissaires... C'est moi, moi seul, qui, s'il le faut, serai votre juge... Dieu veuille que renquêtei que je poursuis en ce moment dissipe toutes mes craintes. C'est là mon plus ardent désir. Aujourd'hui, vous pouvez vous retirer en votre château de Clagny, et je vous prie d'y rester jusqu'à nouvel ordre.
Avec une parfaite bonne grâce, Louis prit par la main la marquise, qu'il reconduisit jusqu'à la porte.
Encore toute frémissante, Athénaïs sortit, sans un mot.
Quetques instants après son départ, M. de la Reynie, mandé par Louis XIV, pénétrait dans le cabinet royal.
— ' Le chevalier de Lussac doitril comparaître bientôt devant la Chambre de l'Arsenal? demanda le Roi au lieutenant de po<lice.
— J'attendais vos ordres. Sire.
— L'avez-vous interrogé de nouveau?
— Oui, Sire; mais commeila première fois. M., de Lussac a protesté de son^ innocence. Ses réponses ont été conformes, en tous points à celles qu'il m'avait faites précédemment. Je vais, si vous le désirez, procéder sans retard à un nouvel interrogatoire, et je ferai, ensuite, traduire ce prisonnier devant MM. les commissaires...
— ^ C'est inutile., s'empressa de répondre le monarque. Que son arrestation reste ignorée de tous... Vous ferez suspendre également les interrogatoires de Lesage et de Romani, et vous veillerez à ce qu'ils soient tenus au secret le plus rigoureux.
Vous donnerez à M. de la Perronays des ordres en conséquence....
Quant à Mlle des OEillets, qu'on rarrête- à Tinstant ei qu^on la conduise au donjon de- Vincennes 1 Allez, monsieur 1