‹ La messe noireChapitre 26 sur 30 · LE CHATIMENT · texte numérisé non relu

LE CHATIMENT

Le lendemain,, vers six heures et demie du matin, M. de Bezons se rendit de nouveau dans la chambre de la question, et adjura une dernière fois Catherine Deshayes de dire toute la vérité. La devineresse, étendue sur le matelas de cuir oii elle avait passé la nuit, répondit « qu'elle n'avait rien à déclarer que ce qu'elle avait dit devant messieurs les commissaires ».

A midi, Desgrez, avec un carrosse escorté d'une compagnie d'archers à cheval, vint la prendre, et la conduisit à la Bastille.

Dès son arrivée, la devineresse fut mise en chapelle. Là, elle se confessa au grand pénitencier de Notre-Dame qu'eUe avait fait mander, parce que seul, en la circonstance, il avait pouvoir de l'archevêque d'absoudre des crimes de cette nature. Puis elle demeura longtemps en prières, étonnant ses gardiens « par tant de piété et de résignation, après tant de sacrilèges ». Vers quatre heures, le bourreau et ses aides pénétrèrent dans la chapelle.

se saisirent de la condamnée, l'emportèrent « dans un tombereau très court et fort étroit qu'on voyait dans les rues, ordinairement chargé de gravois » et qu'entouraient, en ce moment, des archers à cheval commandés par Desgrez.

Catherine était pieds nus. Elle avait une chemise blanche passée sur ses vêtements, et les mains liées derrière le dos.

Le grand pénitencier prit place auprès d'elle, un crucifix à la main. Le bourreau monta ensuite et se tint debout dans le fond du tombereau. Un vaTët/pour conduire le cheval, s'assit sur la planche de devant, les pieds sur les deux timons. Derrière le tombereau, d'autres valets se groupèrent. Le pont-levis s'abaissa et le lugubre cortège s'achemina vers Notre-Dame, où, ainsi que l'ordonnait le jugement, la devineresse devait, auparavant d'être brûlée en place de Grève, faire amende honorable. Aux abords de la prison d'Etat, une foule immense se pressait. Aussitôt que la sorcière apparut, de formidables clameurs raccueillirent. Son visage subitement s'empourpra de honte. Aux fenêtres, sur les toits même, des gens du peuple et des gens de qualité joignaient leurs cris de mort à ceux de la rue.

On remarquait, aux fenêtres de l'hôtel de Mayenne, à l'entrée de la rue SaintrAntoine, les princes et les princesses de la maison de Lorraine, le prince et la princesse d'Harcourt, les comtesses d'Armagnac et de Marsan, le chevalier de Lorraine, et„ un peu plus loin, à droite, penchées aux balcons de l'hôtel Sully, la marquise de Sévigné,

les duchesses de Gliaulnes et de Sully, la comtesse de Fiesque et d'autres grandes dames.

Mais, parmi tous ceux qui couvraient d'opprobrô la Voisin et se réjouissaient de son supplice, combien y en ayait-il dont elle avait servi les ambi> tions, flatté les passions ou encouragé Jes vices ? Combien, dans cette foule, en était-il venu ruô Beauregard implorer ses offices? Ce gentilhomme, au riche pourpoint, qui ricane en la montrant du doigt, peut'-être est-ce à lui que la devineresse remit jadis une poudre qui lui permit de se débarrasser d'un ascendant trop attaché à la vie, et d'hériter de la fortune dont il jouit maintenant. Et cette grande dame, qui se détourne avec un geste d'horreur, peut-être a-t-elle pu, grâce à Catherine, faire disparaître un mari trop indiscret et trop gênant?... Et cette autre, cette belle jeune fille dont les lèvres moqueuses sourient si gracieusement, n'est-ce pas à la Voisin qu'elle devra de ne pas enrichir d'un bâtard sa corbeille de noce ?

Le cortège, retardé souvent par la foule indignée, approchait lentement de la cathédrale. Tous voulaient voir rempoisonneuse, et les archers de Desgrez résistaient mal a,ux gigantesques poussées des spectateurs.

Plus terribles maintenant, les clameurs, montaient de miniers et de milliers de poitrines, et des bras surgissaient pour montrer le poing à la sorcière.

Enfm, au bout d'une heure, le cortège déboucha sur le parvis.

Catherine fut descendue du tombereau. L'es-

corte se rangea, le silence se fit, et les portes de Notre-Dame s'ouvrirent toutes grandes.

L'immense vaisseau était^ déjà envahi par la multitude. Dans le chœur sombre, des prêtres priaient en leur stalle; au-dessus d'eux, les flammes vacillanles des cierges semblaient de menues larmes de fou.

Selon l'usage, la condamnée dut s'arrêter au seuil de r*^glise et s'agenouiller sur la marche de la grande porte. Elle avait à sa droite le greffier Sagot, à sa gauche le bourreau, et, derrière elle, le grand pénitencier... Soudain, de l'abside, un chant grave s'éleva, roula, répercuté par tous les échos des voûtes, passa sur la foule recueillie.

Parce^ Domine, parce populo tuo; nec in œternum iras caris nohis...

Trois fois, la strophe se répéta.

Un valet de bourreau délia les mains de la devineresse; puis, le grand pénitencier s'avança et remit à Catherine une torche ardente, du poids de deux livres.

A cet instant, un chantre entonna^ d'une voix forte :

Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam.

Et secundum. rnultitudinem miseraiionum tuaruin dele iniquitatem meam.

Pendant qu'on chantait les admirables supplications du psaume, le prêtre s'adressa à la condcminée :

— L'heure suprême est venue, ma fille ! demandez pardon à Dieu. Il est le juge miséricordieux !...

Le greffier Sagot lut alo^rs la formule de l'amende honorable, que Catherine répéta, c'estrà-dire « déclarer à. haute et intelligible voix que, méchamment et comme mal advisée, elle a fait et commis les empoisonnements, avortements, les séductions, impiétés et profanations mentionnés au procès, dont elle se repent et demande pardon à Dieu; au Roy et à Justice ».

Ensuite, le grand pénitencier implora Dieu de faire rémission des crimes de cette pécheresse et de la recevoir a à merci )>. Il leva les mains, en une majestueuse imposition, sur la tête de la grande criminelle, et prononça les paroles de miséricorde:

— Misereatur lui, omnipotens Deus, et dimissis peccatis tuis, perducat te ad vitam œternam.

La Voisin, la face contre terre, semblait abîmée en une prière ardente.

Dans le chœur, on psalmodiait les derniers versets du Miserere :

— Tune acceptabis sacrificmm iustitiœ, ohlo^ iiones et holocausta.; tune imponent super altare îumn vitulos.

— ' Gloria^ répondit le grand pénitencier.

Et d'un geste très doux, ému et apitoyé, il toucha répaule de Catherine:

— Il est l'heure, ma fdle... Dieu vous garde! Prenez courage!

La devineresse regarda fixement le prêtre:

■■ — Du courage, j'en aurai, dit-elle. Je suis chargée de tant de crimes que je ne souhaiterais pas que Dieu fît un miracle pour me tirer des flam-

mes, parce que je ne puis trop souffrir pour tout ce que j'ai commis!

Tendant elle-même ses mains au bourreau, elle se laissa lier encore une fois, puis, accompagnée de son confesseur, elle fut portée par les valets dans le tombereau. Le cortège, fendant la foule avec peine, se dirigea vers la place de Grève oii se dressait le bûcher, et Catherine, devant l'église Saint-Denis de la Ghartre, contre le pont Notre- Dame, salua dévotement.

Le crépuscule, déjà, s'étendait sur la ville; à rOccident, derrière les toits du Pont-au-Ghange, le ciel livide était barré de longs nuages rouges; la Seine roulait des eaux grises qui se brisaient en écumant contre les arches, et, dans la clarté triste, se détachait, comme grandie, la silhouette lourde du vieux Ghâtelet.

Du haut du tombereau qui l'emmenait au supplice, la Voisin, les yeux baissés, ne songeait plus qu'à la mort. La prière agitait ses lèvres. Restée pratiquante en dépit du culte voué à Satan, la sorcière s'effrayait à l'idée; d'une éternité de; tourments. Malgré rabsolution que lui avait donnée le grand pénitencier, elle redoutait de compaTaître devant son souverain Juge-. Elle repassait toutes les ciiinées de sa monstrueuse existence, et elle s'humihait, et, du fond du cœur, elle demandait pardon à Dieu. Elle avait commis de si énormes impiétés, que jamais l'expiation ne serait assez grande, et elle n'osait espérer en la grâce divine.

En proie au remords, le visage empreint d'une profonde tristesse, elle avançlait dans cetta fin de jour lugubre comme la fm de sa vie.

Contre les rangs pressés des gardes, remuait la foule immense, depuis le parvis jusqu'au lieu de supplice- qu'on, apercevait de l'autre côté de l'eau.

Le cortège avait traversé le pont Notre-Dame, gagné pénibleanent la place de Grève où il s'arrêta, et, de nouveau, l'on fit descendre la condamnée.

La nuit amvait, rapide, froide, avec de sombres nuées que le vent poussait sur la ville.

La Voisin, immobilei, soutenue par les valets, répondait d'une voix faible aux prières du grand péniiencier. Tout à coup, elle aperçut le bûcher qu'environnaient des arcihers à cheval. Elle détourna les yeux pour ne pas yoir l'amas de fagots qui se dressait là, et où elle souffrirait, tout à l'heure, la dernière et la plus cruelle des souffrances humaines. Et, malgré elle, ses regards revenaient obstinément vers le bûcher. La nature reprenait ses droits. Ce n'était pas la mort qui épouvantait Catherine, mais les effroyables douleurs qui précéderaient la mort. Elle se sentit défaillir.

Soudain, elle pensa à Mme de Montespan. Si la marquise allait faire sentir encore sa secourable puissance? Puisque, grâce à elle, on lui avait épargné les douleurs de la question, peut-être abrégerait-on son agoîijie. Cette idée lui redonna des forces. Elle contempla, moins tremblante, le bûcher fatal!...

C'était, au centre de cette place de Grève qui dévalait vers le fleuve, un soubassement de pierres où des bûches et de la paille étaient entassées. Sur tout cela O'u avait eu soin de verser de Fhuile et des résines. Une sellette en fer était au milieu, adossée

h un poteau, et, juché sur cette sinistre estrade, un homme, aux traits durs, sorte de colosse d'une quarantaine d'années, attendait.

C'était l'exécuteur de la haute justice.

Les valets se saisirent de ]a Voisin. Tout occupée maintenant de son salut, elle proféra cette imploration:

— Sainte Vierge 1 Sainte Vierge ! ayez pitié de , moil et, tandis qu'on la hissait sur le bûcher, on l'entendit murmurer, en suprême prière :

— ,.Jn manus tuas, Domine, commendo spiriium meum-.

Le bourreau la reçut dans ses bras, l'assit sur la sellette et la lia « avec du fer ». Puis, après l'avoir couverte de paille, afin de la dérober aux yeux avides de la multitude, il se pencha de son côté, et, d'un tour de main, par une dernière pitié ou parce qu'il avait été largement payé, il l'étrangla, malgré la décision de la Chambre de l'Arsenal, qui ordonnait qu'elle serait brûlée vive.

A cet instant, le grand Pénitencier entonna le Salve Regina, que reprit en chœur la foule attentive:

' — Salve Regina, Mater miscricordicc ; vlta, diilcedo et spes nostra, salve...

Les valets de l'exécuteur prirent alors des torches de résine, les allumèrent à un réchaud et mirent le feu aux quatre coins du bûcher. Des fumées montèrent, épaisses et noires, vers les nuages sombres.

Bientôt, de toutes parts, les flammes surgirent. Une odeur de chair grillée emplit l'air. Toute la nuit, le feu fut entretenu, etDesgrez, assisté de ses

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hommes, fit bonne gardei pour tenir à distance la populace impatiente, prête à piller les cendres de la pythonisse. C'est que, selon une ancienne croyance, les restes des sorcières devaient porter bonheu^r. Aussï, Catherine Deshayes, qui avait vécu de la crédulité des plus hauts personnages, demeuraitrclle après sa mort l'objet de la superstition populaire.

Elle continuait à exercer sur les esprits, son étrange puissance, et Ton allait demander à ses cendres, comme à quelque relique, d'opérer des miracles.

A la pointe du jour, quand tout fut fini, les valets recueillirent les restes de la Voisin, après que le bo^urreau, ainsi que l'ordonnait la sentence, eût fait le simulacre, avec une pelle, de les jeter aux quatre vents. Mais force fut k Desgrez de défendre les porteurs de cendres, se dirigeant vers la Seine, contre la foule ameutée qui se précipitait sur eux comme po'ur leur arracher un trésor volé.

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