CHAPITRE XX\a
Le procès de la marquise
Les promesses de Mme, de Montespan, transmises par Guibourg à Catherine, avaient été tenues.
'Achetés à prix d'or, les questionnaires n'infligèrent à la condamnée qu'un semblant de torture, et le bourreau de P'aris — dont elle avait été la maîtresse — daigna,, dans un dernier apitoiement, lui épargner les horrlbes souffrances du bûcher.
La marquise, cependant, ne pouvait se croire à Fabri de tout danger, malgré les dénégations su^ prêmes de l'empoisonneiuse.
L'arrestation de sa confidente l'inquiétait. Quoique Mlle des OEillets eût, plus que toute autre, intérêt à se taire, elle faiblirait peut-être devant les menaces de M. de Louvois, ou se Taisserait prendre aux subtilités de M. de la Reynie. De graves révélations étaient donc à redouter.
Les événements devaient donner raison à la marquise.
Pendant que, sans relâche, la Gliambre Ardente
2i\ LA MESSE NOIRE
poursuivait ses travaux, le lieutenant-général de police, de son côté, avec une louable ardeur, interrogeait longuement, chaque jour, les accusés.
Accablée de questions, k bout d'énergie^, Marguerite Voisin, la première, après Lesage, se résolut aux aveux.
Marguerite avait eu un mouvement de colère en apprenant que la marquise, grandement coupable, elle aussi, et la cause de tous ses malheurs, n'était point par^'Cnue à soustraire sa mère à l'affreux supplice. En un excès d'amouii pour celle qui n'était plus, elle enveloppa daais une même haine la favorite, Romani, Lesage, l'abbé Guibourg. Et, sans hésiter, elle dévoila tout. N'ayant plus personne h ménager, elle déclara nettement que Mme de Montespan était venue rue Beauregard chercher les moyens de faire mourir Mlle de F'ontanges.
— C'est Romani, affirma-t-elle, qui devait accomplir le crime, et cette résolution n'avait été prise que parce que Mme de Montespan n'avait pu réussir à d'autres, desseins pour lesquels, déjà, d'autres conjurations étaient restées sans effet.
Romani, heureusement, ne put arriver jusqu'à Mlle de Pontanges et attenter à ses jours.
Mais, depuis, sa mère porta, à plusieurs reprises, des poudres à SaintrGermain et à Glagny. Souvent même, elle faisait brûler des fagots en lisant une conjuration, aussi puérile qu'étrange, où se trouvaient le nom de Mme de Montespan et celui du Roi, en disant: « Fagot, je te brûle; ce n'est pas toi que je brûle, c'est le corps, l'âme, l'esprit, le cœur et rentendement de Louis de Bourbon, afm
qu'il a'ait à aller ni à venir, reposer ni dormir, qu'il n'aiit accompli la volonté de Mme de Monte span. »
Les poudres que sa mère remettait à la marquise étaient des poudres pour l'amour; et Mme de Montespan devait les faire prendre au Roi. Ces poudres avaient été consacrées sous le calice pendaait des messes dites à cette occasion par Tabbé Guibourg".
Marguerite affirmait, en outrci, avoir assisté à une messe que Mme de Montespan s'était fait dire sur le ventre par ral>bé Guibourg, et elle avait entendu prononcer distinctement, au cours de la cérémonie, le nom de Louis de Bourbon.
Cette déclaration capitale; si accablante pour la marquise, fut confirmée de tous points devant M. de la Reynia par Fabbé Guibourg. Seuls, Romani et Mlle des OEillets continuaient à nier.
Le lieutenant de police, non sans une vive inquiétude, envisageait les conséquenices que de. telles révélations pourraient avoir, si le bruit en arrivait aux magistrats de la Chambre Ardente.
Dans un long mémoire adressé au monarque, if rapporta les déclarations reçues; et, avec une franchise qui faisait honneur à son intégrité, il ajouta:
(( Je ne) crois poiniti qu'il faille présentement mettre en évidence! tous ces faits, ni qu'il soit du bien de la justice d'en donner connaissance au publie. Je croirais, au contraire, si la sagesse du Roi ne lui avait pas fait prévoir, comme elle a fait, tou'si les Inconvénients qui sont dans la chose même; si, avee cet esprit supérieur de Roi et de maître que Dieu a mis en lui, Sa Majesté n'avait pas
examiné, comme elle a fait, selon tous les égards, comme Roi, comme juge, comme père de ses sujets, ce serait le cas où il serait du devoir et de la fidélité de ceux qu'il lui plaît d'employer, de supplier très humblement Sa Majesté de vouloir avant toutes choses, .examiner e% juger ce qui convient le plus, selon Dieu, à la personne de Sa Majesté et à son service, s'il est du bien de la justice et de celui de son Etat, dans une conjoncture a.ussL fâcheuse, de manifester toutes les horreurs dont oii a parlé et qui seront encore plus grandes dans la suite, ou s'il est possible de faire autrement. J'avoue que mon esprit se confond dans la discussion de toutes les raisons que j'ai essayé d'examiner comme sujet et comme juge, et quelque effort que je fasse pour n'avoir devant les yeux autre chose gue mon devoir, je ne puis entendre, néanmoins, quel parti peut être le plus assuré et le plus juste à proposer; d'un côté, on doit craindre des écilats extraordinaires dont on ne peut prévoiries événements ni les suites; d'un autre côté, il semble que tant de maux si anciens venant à être découverts sous le règne d'un grand Roi, en la main duquel Dieu a mis une grande puissance et une autorité absolue, ils ne peuvent être dissimulés.
» De semblables malheurs ont paru en d'autres siècles, et soit par raison, ou soit par la faiblesse des temps, dès qu'il s'est trouvé des personnes considérables engagées dans ces misérables pratiques, le cours de la justice en a presque toujours été interrompu ; peut-être que la destruction de ces crimes horribles qui attaquent la
majesLé de Dieu même, et la punition de ceux qui sont engagés dans ce maudit commerce des poisons, que les lois appellent les ennemis du genre humain, ont été différées pour être entreprises avec plus de succès par un prince que toutes les raisons spécieuses, do^nt la fausse politique a accoutumé de se couvrir, ne sauraient surprendre ni ébranler, et par un prince capable par ses lumières de discerner, suivant les règles de la véritable sagesse, ce qui est juste de ce qui ne l'est pas. Voici cependant les mêmes incidents, les mêmes raisons et les mêmes difficultés qui se sont présentées d'autres fois, et, dans cette conjoncture, je reconnais de nouveau que je ne puis, par aucune de mes vues particulières, percer l'épaisseur des ténèbi^es dont je me trouve environné.
)') Je demande du temps pour y penser davantage, et peut-être arrivera-t-ii qu'après y avoir bien pensé, je verrai moins que je vois à cette heure. Je sais déjà qu'il y a plusieurs inconvénients en ce que je propose, et qu'il aurait été convenable, autant que Ja nature de ces malheureuses affaires l'eût permis, d'approcher de la conclusion le plus près qu'on aurait pu ; mais, après avoir bien considéré et examiné tout ce qui s'est présenté à mon esprit, je n'ai trouvé d'autre parti à proposer que celui de chercher encore de plus grands éclaircissements, et d'attendre cependant du secours de la même Providence, qui a tiré des plus faibles commencements qu'on saurait imaginer, la connaissance de ce noambre infmi de choses étranges qu'il était si nécessaire de
savoir. Tout ce qui est arrivé jusqu'ici me fait espérer -^ et je l'espère avec beaucoup de confiance — que Dieu achèvera de découvrir cet abîme de crimes, qu'il montrera en même temps les moyens d'en sortir, et qu'enfm, il inspirera au Roi tout ce qu'il doit faire dans une occasion si importante. )?
Oh 1 les horribles^ les interminables, les torturantes heures que passia le Roi, à lire, à relire tous les termes de ce rapport, et les moindres pièces du dossier accusateur 1
Des voix, l'appel des victimes, clamaient justice. Mais Louis pouvait-il dévoiler de telles infamies sans ternir les splendeurs de la Cour, et frapper impitoyablement celle qu'il avait jadis aimée, celle qui était la mère de ses enfants ?
Et pourtant, en dépit des accusations si précises qu'il lui avait fallu, et qu'il lui fallait encore entendre, des doutes continuaient à subsister en son âme.
Jamais, malgré l'esprit de décision qui, d'ordinaire, le caractérisait, il n'avait montré tant d'irrésolution.
Voulant à tout prix sortir de ces incertitudes, il fit mander de nouveau à Saint-Germain, M. de Louvois, M. Colbert et M. de la Reynie.
Lorsque ceux-ci furent réunis en son cabinet, le Roi leur dit^ avec sa politesse accoutumée :
^— Messieurs, c'est en toute confiance, — connaissant votre dévouement pour moi, — que je vous ai fait venir aujourd'hui... Je m'adresse à vous pour dissiper le trouble, les affolantes pensées où m'ont jeté tant de crimes et d'impiétés.
Les ministres et le lieutenant de police s'inclinùrent.
Le Roi se recueillit un instant. Une émotion, visiblement, l'étreignait.
-- Des prisonniers de mon château de Vincennes, reprit-il, accusent des personnes de qualité. Ils osent même prononcer le nom de Mme de Montespan... Quelles sont, messieurs, les conclusions que vous tirez des témoignages de cies misérables ? Je vous conjure de parler sans détours.
Puis, s'adressant particulièrement à M. de la Reynie :
— • Vous êtes tout désigné, monsieur, pour prendre le premier la parole. Il y a quelques jours déjà, ne me,fites-vous point part de vos craintes ? Vous sembliez alors attacher une grande importance à l'enquête de votre agent Desgrez, et je crus deviner, quand vous me donnâtes le parchemin et le bracelet, que vous aviez la presque assurance que la marquise était coupable.
— C'est vrai, Sire : mais aujourd'hui, je ne sais que penser, et c'est pourquoi, dans mon dernier rapport, je jugeai utile de faire part à Votre Majesté de mes hésitations. Plus j'interroge les accusés, plus je compare leurs dépositions, et plus je doute... Depuis que Votre Majesté m'a chargé d'instruire préalablement cette effroyable affaire, l'incertitude des faits — je dois le reconnaître — et l'état des procédures incomplètes m'ont obligé à tenir mon esprit en suspens... S'il semble que j'ai présumé, jusqu'ici, plus d'un côté que de l'autre, c'est contre mon intention^ car peut-être
que les présomptions et les conjectures sont non seulement plus nombreuses, mais peutrêtre sontelles plus fortes d'une part, qu'elles ne le sont de l'autre. J'ai fait ce que j'ai pu, lorsque j'ai examiné ces preuves et ces présomptions, pour m'assurer et pour demeurer convaincu que ces faits sont véritables, et je n'ai pu y parvenir.
Attentivement, le Roi écoutait.
— • J'ai recherché, au contraire, continua M. de la Reynie, tout ce qui pouvait me persuader qu'ils étaient faux, et il me fut égailement impossible d'en rien conclure. Peut-être, malgré moi, que la qualité de ces faits particuliers imprime plus de crainte dans mon esprit qu'il n'est raisonnable ; peut-être que la comparaison qui se fait naturellement de ces faits particuhers avec plusieurs autres faits, avec d'autres crimes semblables qui sont prouvés au procès, me donne quelque sorte de prévention... C'est que je ne puis m'empêcher de voir et de remarquer qu'il y eut de semblables faits dans ces malheureux procès qui parurent avec la même obscurité et qui ont été prouvés dans la suite par un ordre particulier de la Providence, et que les juges de la Chambre Ardente ont aussi déjà commencé à punir ; peut-être est-ce une conduite particulière de la Providence qui a permis que les juges aient vu que pour des desseins de moindre intérêt, il fût déjà dit des messes sacrilèges et commis de pareilles impiétés... Je n'ai pu, devant la révélation de tant de crimes d'empoisonnement, m'empêcher de songer à la marquise de Brinvilliers.
LA MESSE NOIRE 28i
A ce nom, qui réveillait tout un tragique passé, le front du Roi se rembrunit,
— Qui eût dit qu'une femme élevée dans une honnête famille, avec une humeur douce en apparence, eût été capable d'une longue méditation et d'une telle suite de crimes ; qu'elle eût empoisonné son père de sa propre main, ses frères, sa sœur, son mari et ses propres enfants ; que cette femme, sous prétexte de dévotion, eût fait un divertissement d'aller dans les hôpitaux empoisonner les malades pour y observer les différents effets du poison qu'elle leur donnait?..., Quel accusateur aurait pu être écouté sur ce sujet, quelle possibilité d'avoir des preuves de ces crimes, si Dieu n'eût permis que le malheureux Sainte-Croix ne fût mort d'une mort extraordinaire et n'eût laissé des papiers ; si le Parlement n'eût condamné sur des conjectures presque certaines et sur de fortes présomptions un valet que les premiers juges n'avaient pu condamner, faute de preuves, et si Dieu n'eût touché le cœur de ce misérable qui, après avoir souffert la question sans rien dire, n'eût avoué son crime qu'un moment avant d'être exécuté ? C'est Dieu, Sire, qui permit précisément que le dernier jour où Votre Majesté voulut faire reconnaître son autorité dans la ville de Liège, la dame de Brimâlliers, cette misérable qui fuyait de royaume en royaume, ait eu soin d'écrire et de porter avec elle les preuves qui étaient nécessaires pour sa condamnation... C'est elle, qui, la première, avoua que beaucoup de personnes de condition étaient engagées dans ce misérable commerce des poisons...
Mais, d'autre part, n'avons-nous pas vu, Sire, une autre empoisonneuse expérimentée, la demoiselle de la Grange (1), interrogée, jugée, condamnée pour d'autres crimes, puis, enfni, appliquée cl la question, qui mourut sans avouer la moindre chose sur le fait des poisons?... Et pourtant, après son exécution, quelle foule de preuves ne trouva-t-on pas contre cette misérable ? A combien d'empoisonnements n'avait-elle pas participé ? C'est pourquoi. Sire, devant des exemples si contradictoires, je ne saurais, je n'ose poser une certitude, ni établir une conviction que -de nouveaux faits, peut-être, viendraient détruire...
A l'heure p«^résente, cent quarante-sept prisonniers sont encore à la Bastille et à Vincennes, et, de ce nombre, il n'y en a pas un seul qui n'ait contre lui des charges considérables pour empoisonnements, pour sacrilèges, pour impiétés..., La vie de l'homme est publiquement en commerce et le poison est presque l'unique remède dont on se sert dans tous les embarras des familles. Il apparaît clairement aujourd'hui que les impiétés, les sacrilèges, les abominations sont pratiqués communément à Paris, à la campagne et dans les provinces... Il y a plusieurs de ces faits particuliers sur lesquels il n'y a pas seulement des conjectures et des présomptions ; ils sont prouvés dans les
fi) Madeleine Guoniveau, veuve de Robert, sieur de la Grange, receveur des gabelles et tailles d'Anjou, fut impliquée, avec son amant, le curé Nail et le chevalier de Vanens, dans un complot d'empoisonnement contre Louis XIV.
Condamnée à mort, elle fut exécutée, avec son complice, le curé Nail, le « mercredi 8 février 1679, à neuf heures du soir, 'c à la lueur des flambeaux )^.
règles ordinaires de la justice, et pourtant, malgré tout cela, je n'oserais dire encore s'ils sont véritables.
Le Roi éprouva une sorte de soulagement en voyant que l'étude approfondie de l'affaire des poisons avait modifié l'opinion première du lieutenant de police. Ce long plaidoyer n'était-il pas un argument en faveur des doutes, que malgré tout, Louis persistait à garder sur la culpabilité de Mme de Montespan ?
Quant à Golbert et à Louvois, ils restaient impassibles. Pas un geste n'avait trahi leur pensée.
— Vos incertitudes sont les miennes, monsieur, dit le monarque. Je vous remercie et vous sais gré de m'avoir ouvert aussi sincèrement votre conscience... Mais quel parti prendre au milieu de ces pénibles et douloureuses agitations ? Voilà ce qui me tourmente... Ah! messieurs, les peuples ne peuvent soupçonner les angoisses qui tenaillent parfois Famé des Rois !
— Sire, reprit M. de la Reynie, croyez que vos fidèles serviteurs partagent ces angoisses... Mais peut-être était-il nécessaire que tous ces crimes fussent découverts au moment même où Votre M'ajesté unissait par le traité de Nimègue une grande et très pénible guerre, afin qu'elle pût délivrer son royaume d'un fléau peut-être aussi grand qu'aucun autre ; car il ne fallait pas seulement toute l'autorité et la fermeté de Votre Majesté pour en venir où Ton est, mais il fallait encore l'intervention de la Providence. Car, lorsque Votre Majesté, par cet esprit de sagesse, cet esprit principal que Dieu lui a donné, ordonna
a>ux juges de rendre justice et qu'il leur marqua ses intentions et leurs devoirs en des termes -si justes et si précis qu'ils ne s'effaceront jamais de la mémoire de ceux qui les ont entendus, tous comprirent, dès ce temps-là, que Votre Majesté, instruite de la loi de Dieu, savait mieux que personne que c'est de cette sorte de crimes que les Rois sont particulièrement cMrgés de faire justice...
Ces crimes sont des crimes de lèse-majesté divine et humaine, et, certes, il n'y a rien de plus grand, il n'est rien de plus important que l'éclaircissement entier et parfait de ces choses et que la punition de ces sortes de crimes.
La voix de M. de la Reynie, qui s'était élevée en prononçant ces dernières paroles, se fit plus grave :
— Cependant, et voici sans dt)ute la plus grande de toutes les difficultés : est-il ou non de la gloire de Dieu, de l'intérêt du Roi et de celui de l'Etat, par conséquent, et du bien de la Justice, d'apprendre à votre peuple des faits de cette qualité et des iniquités si énormes ? Dans quel excès l'opinion publique ne peut-elle point passer, en apprenant que, par de telles pratiques, on peut réussir, et quels moyens seraient-ils de Ten empêcher ? Les conséquences en sont grandes et méritent sans doute beaucoup de réflexion... Pourtant, Sire, et voilà où surgit encore l'incertitucje, si ces crimes sont dissimulés, en quel étrange inconnu ne tombera-t-on point si l'on n'ose punir les crimes à cause de leur énormité?...
C/est précisément ce qu'ont pensé ceux qui peu-
vent les a,voir faits. Ils s© sont premièrement confiés au nombre où ils se sont reconnus et ensuite aux personnes considérables avec lesquelles ils se sont engagés. Plus l'attentat sera qualifié, pensaient-ils, moins il sera dangereux ; et des qu'il sera entrepris par une personne considérable, et s'il est découvert, la faveur et la considération des complices produiront l'impunité.. .
— Mais alors, que faire? interrogea le monarquei, anxieux.
— Mon devoir, Sire, sur une matière si grave et si importante, me presse de représenter humblement à Votre Majesté qu'en cette matière le péril ne doit pas être vu de plus près, sans user de quelque précaution^ et ce même devoir m'oblige à demander à Dieu qu'en continuant de protéger Votre Majesté, il lui fasse connaître ce. qui doit être fait dans cette conjoncture pour sa gloire, pour sa conservation et pour le bien de la justice.
M. de la Reynie se tut. Le Roi demeurait tout pensif. Il rompit enfin le silence, et, s'adressant à Louvois :
— ■ C'est à vous, monsieur, à me faire connaître maintenant votre sentiment.
Louvois se leva :
— ■ Sire, mon devoir me commande de parler avec la plus entière franchise. Tout d'abord, j'avoue que je ne partage pas les hésitations de M. le lieutenant de police. En mon âme et conscience, je vois là une exécrable conspiration dirigée contre vous et votre auguste famille... et c'est la Voisin, j'en ai, aujourd'hui la certitude, que vos ennemis avaient choisie pour dresser les pièges et les em-
bûches où, infailliblement, Voire Majesté devait tomber... Je remercie la Providence de ce que cette horrible femme n'ait pu mettre à exécution le crime qu'elle était résolue à commettre... Il lui était d'ailleurs facile d'y réussir, car c'est celle en qui vous aviez mis toute votre confiance et que vous avez comblée de vos bienfaits, celle qui, chaque jour, vous approchait, Mme la marquise de Montespan, — puisqu'il faut la nommer, — qui devait être l'instrument — inconscient sans doute — d'un forfait tellement abominable, ique la pensée ne peut s'y arrêter sans frémir!...
A cette accusation si nette, Louis tressaillit.
Le prudent M. de la Reynie regarda froidement M. de Louvois. Une si brutale assurance l'étonnait. Golbert, lui, tremblait...
Après un instant de recueillement douloureux, le Roi dit :
— Je vois, monsieur, que votre opinion n'a point changé.
— Hélas! Sire, n'avons-nous pas maintenant des preuves assez concluantes, et qui viennent confirmer Tes dépositions faites devant M. le heutenant de pohce?
Le visage du Roi eut une expression de profonde tristesse.
— Dans leurs déclarations, poursuivit le ministre, l'abbé Guibourg et les complices de la Voisin ne se sont-ils pas rencontrés, les uns et les autres, en des circonstances si particulières et si horribles, qu'il est difficile de concevoir que plusieurs personnes aient pu les imaginer et les forger toutes semblables à l'insu les unes des autres ?
Il faut, ce semble, que ces choses aient été faites pour être dites. Mais pour quel dessein, me demanderez-vous, Sire, ces scélérats ont-ils pu commettre des crimes aussi monstrueux ? Ces desseins seront faciles à trouver. Guilbourg a reconnu avoir dit un charme pour faire mourir Votre Majesté. Il a avoué également que Mlle des OEillets avait eu connaissance de ce projet. La fille de la; Voisin s'est résolue aux aveux ; seul Pvomani a nié et a prétendu ignorer ces intentions criminelles... Mais Lesage, mais deux: autres complices de la Voisin, la Pilastre et la Trianon, n'ont-ils pas corroboré les dires de Guibourg ? Et ce dessein devait, à ce qu'on prétend, être exécuté en faisant donner des poudres empoisonnées à Mme de Montespan — poudres qu'elle devait faire prendre ellemême à Votre Majesté...
M. de la Reynie interrompit Louvois :
— Permettez-moi, monsieur, de vous faire humblement remarquer que ces mêmes accusés — en admettant que- fussent véritables leurs déclarations — ont reconnu que ces poudres devaient être remises à Mme de Montespan comme si elles fussent pour l'amour, et qu'en la trompant elle-même, on sei servirait à son insu de sa main pour consommer le crime... Et cela atténuerait, en tous cas, le rôle joué par Mme la m^arquise d'après ces mêmes déclarations. Cette ruse, je dois le reconnaître, pourrait paraître vraisemblable, car ce n'est pas la première fois qu'on s'est avisé d'une pareille adresse. Charles II, roi de Navarre, comte d'Evreux, prince vindicatif et méchant, à qui une tentative d'empoisonnement sur
Charles V, alors dauphin, fut, non sans raison, imputée, voulant se venger de son beau-frère, s'adressa à son neveu, fils du même comte de Poix, et lui témoigna du regret de ce que son père vivait en mauvaise intelligence avec sa mère.. Il lui dit avoir des poudres pour Famour, et que s'il trouvait moyen, d'en faire prendre à son père, celui-ci rappellerait sa femme incontinent. Ce jeune prince, qui désirait ardemment la réunion de son père et de sa mère, reçut la poudre et la fit prendre en cachette à son père. Le. lendemain, celui-ci mourait au milieu des plus épouvantables souffrances (1).
— ■ D'accord, monsieur, répliqua le ministre; comme vous, je suis convaincu que Mme de Montespan n'a pu se prêter sciemment à une action aussi détestable ; mais il n'en résulte pas moins qu'il y eut un dessein où il s'agissait de quelque chose contre la personne sacrée du Roi. Le voyage que la Voisin fit à Saiiit-Germain afin de remettre à Sa Miajesté un placet — placet empoisonné, les interrogatoires l'ont démontré — • ne l'inquiétait-il
(1) J'ai reproduit textaellement, dans cet entretien avec le Roi, les paroles de la Reynie. Mais il sembie, ainsi que me le fait très justement remarquer mon distingué ami, M. Henri Garié, dont la famille est originaire du comté de Foix, que la Reynie commet une inexactitude — Gaston, treizième comte de Foix, surnommé Gaston Phœbus à cause de sa grande beauté, ne mourut point empoisonné. Son fils, il est vrai, dans le but de le réconcilier avec sa mère lui offrit des poudres pour l'amour, mais le comte, soupçonnant une trahison, fit prendre un paquet de cette poudre à un chien qui mourût aussitôt. Gaston, indigné contre son fils, le fit enfermer dans une des tours du château de Foix. Le jeune prince, accusé faussement, se laissa mourir de faim dans sa prison -Telle est la tradition.
pas plus que tout Je reste ? Or, quel iniérêt direct eût pu avoir cette misérable à faire mourir Sa Majesté ? Il fallait, sans aucun doute, qu'elle fût payée pour cela... Guibo-urg, de son côté, a reconnu qu'à plusieurs reprises il avait ofïl'cié en des messes sacrilèges dont le but était de faire un charme contre le Roi.
— Certes, monsieur, tout semble vous donner raison... Et pourtant, ajouta le lieutenant de police, les preuves et les présomptions qu'on peut appliquer à desi faits particuliers sont toutes différrentes lorsque ces faits sont séparés et tirés du gros des procédures, et qu'une infinité d'autres faits contradictoires viennent désavouer les premiers... ( On ne peut pas dire que ceux-ci soient éclaircis autant qu'ils le peuvent être, tant que l'instruction n'est pas complètement terminée et qua tous les accusés n'ont pas été jugés... Tout, alors, est imparfait à l'égard des faits particuliers et à l'égard des complices que les prisonniers ont accusés. Puis, il faut avouer aussi que l'esprit s'effarouche, devant le but qui eût guidé de telles infamies.... La mort de Sa Majesté!.... Mais quel intérêt Maiie de Montespan aurait-elle à cet exécrable forfait? Il est difficile de présumer — sans plus de convaincantes preuves — qu'elle eût été capable d'une telle pensée, principalement lorsque tous ses intérêts paraissent contraires à cette pensée... D'après les dires mêmes de Guibourg, ce dessein criminel aurait été formé dès Tannée- 1676... Or, il il faudrait supposer nécessairement qu'au mois do mars 1679, à la, data oii Mme de Moj^tespan est venue chez la Voisin dans
un but sacrilège — ■ eit aivant ce temps même — ■ que la marquise avait une fm et un motif pour se porter à cette extrémité... fm, et motif si difficiler ment explicables que ma raison se refuse à les pénétrer...,
Ainsi, devant le monarque accablé, se déroulait tout le procès de la favorite.
Le lieutenant de police demeurait indécis., tant il avait souci de ne point se pronoaice-r sans d'irréfutables preuves. Puis, un autre sentiment — celui de défendre l'honneur du Roi — le guidait, et, pied à pied, devant le ministre implacablement accusateur, il faisait valoir tous les arguments et toutes les conjectures qui pouvaient plaider en faveur de Mme de Montespan.
Golbert, de son côté, devinait l'atroce combat qui se livrait dans l'âme du Roi. Tout dévoué à son maître et à Mme de Montespan, chaque accusation de Louvois le bouleversait, lui aussi...
— ' D'ailleurs, continua M. de la Reynie, la Voisin a été soumise à la questio^n et, jusqu'à la mo'rt, elle n'a point parlé de tout cela..., Elle a donné une autre raison de son voyage à Saint-Germain et des motifs pour lesquels elle voulait présenter ellemême ce placet à Sa Majesté. Elle demandait simplement la liberté d'un de ses amis, un nommé Blessis, enfermé à Pontemay, chez le marquis de Termes. Romani, qui l'avait accbmpagnée à Saintr Germain, a confirmé ces assertions, et ce motif est apparent puisqu'il est naturel...
— ' Il pourrait l'être, monsieur, interrompit Louvois, si, depuis l'exécution de la Voisin, il n'était survenu contre elle plus de preuves qu'il n'y en
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LA MESSE NOIRE 29i
avai^t avant, son jugement. La fille de la Voisin, qui, d'abord, avait défendu sa mère, s'est ensuite rétractée, et ses réponses ne peuvent laisser aucun doute sur le but criminel de la sorcièra... Quant à la question subie par la Voisin, j'imagine, monsieur, — et vousrmême n'avez-vous pas eu à cet égard la même pensée, ainsi qu'en fait foi la letLie que vous m'adressâtes le mois dernier — qu'elle fut coaisidérablement adoucie, puisque les porte^clefs de Vinoennes rapportèrent depuis que cette misérable so'upa, d'un fort bon appétit, dans la chambre même de la question. Vous reconnaîtrez que, pour une patiente dont les jambes viennent d'être brisées par les brodequins, cela peut sembler au moins étrange...
Les gardes qui étaient chargés de la surveiller dans sa prison ont toujours dit que toute son appréhension était qu'on ne trouvât quelque chose au cours de son procès sur ses voyages â Sainte Germain... De plus, l'affectation que la Voisin eut de mettre ce placet entre les mains du Roi est suspecte; elle a demandé des lettres pour obtenir d'arriver jusqu'à Sa Majesté; dans ce but, elle demeura à Saint-Germain — ■ ainsi qu'il résultei du rapport envoyé par Desgrez — depuis le dimanche jusqu'au jeudi. N'ayant pu réussir à voir Sa Majesté, elle revint à Paris et devait retourner à Saint-Germain — ■ c'est sa fille elle-même qui nous l'a dit — le lendemain du jour où elle fut arrêtée. Elle a refusé tous les offices qu'on lui a offerts pour donner son placet et pour le retirer après qu'il aurait été vu, et elle a toujours dit, sans vouloir même montrer ce placet, qu'il
fallait qu'il fût présenté en mains propres... E.t ce que sa fille a raconté à ce sujet est accompagné de tant de circonstances qu'il est moralement impossible qu'elle les ait inventées, et qu'avec beaucoup de méchanceté et de méddocrei génie, elle ait pu mettre ensemble autant de circonstances sans tomber dans aucune contradiction.... Du reste, avant même que cette fille eût fait ces déclarations, elle en avait dit quelques mots à deux, prisonnières inoarcérées avec elle. N'a.-t-elle pas ajouté — ' eit cela d'une façon très précise. — que dès le temps du dessein contre la personne du Roi, c'est-à-dire avant le mois de mars 1679, il y avait un autre dessein d'empoisonne-r Mlle de Fontanges; que ces deux desseins venaient d'un même principe et étaient concertés entre les mêmes personnes.
C'est la Voisin qui devait, à l'aide du placet empoisonnéy agir contre le Roi, et Romani, à l'aide d'étoffes et de gants également empoisonnés, agir contre Mlle de Fontanges. Si Romani réussissait, la main de la fille Voisin devait être le prix de son crime...
— Circonstances que Romani n'a cessé de nier, s'empressa d'ajouter le lieutenant de police.
— Négations d'où découlent des certitudes, monsieur^ riposta le ministre. Romani, tout en reconnaissant qu'il avait cherché une entrée dans la maison de Mlle de Fontanges, n'a su que répondre sur les motifs qui l'avaient déterminé à s'introduire de cette façon chez la duchess,e, et il s'est trouvé obligé de dire que son esprit no portait pas plus loin... Et le bon sens ne permet pas d'admettre que, pour un dessein ordinaire, un
homme sain d'esprit ait pu croire qu'il lui fût avantageux d'entrer une seule fois chez Mlle de Fontanges, et qu'il ait pu croire aussi cet avantage si grand que pour cela seulement il se soit mis en tête de se feindre marchand étranger, d'avoir des pièces d'étoffes riches, et de faire venir des gants de Rome ou de Grenoble... Ajoutez à cela, monsieur, que ce Romani est suspect luimême d'être dans le commerce des poisons et en commerce avec les empoisonneurs.
Il paraît même,, et cela viendrait à l'appui de mes dires, que Romani, déjà, avait voulu faire présent au marquisi de Termes d'une robe de chambre e.t d'un bonnet qu'on prétend qu'il avait préparés à cet effet... Mais ce n'est pas tout. C'est par une certaine dame de la Bretesche que Romani a cherché l'entrée chez la duchesse de Fontanges, e't les dernières procédures nous ont montré cette même dame de la Breteschei comme une ce^rtaine empoisonneuse... Et une autre femme, la Filastre, condamnée récemment à mort par les juges de la Chambre Ardente, n'a-t-elle pas reconnu tous ces faits, qu'elle seml^lait, ellei aussi, parfaitement connaître, et n'a-t-elle pas affirmé que c'était Mme de Montespan seule qui était l'instigatrice de tous ces crimes?... Cette même Filastre a avoué à la question que Mme de Montespan s'était encore adressée à elle pour faire empoisonner Mille de Fontanges après que la Voisin eut été arrêtée.
A ces derniers mots, la pensée vint au Roi d'iur terrompre le sombre dialogue ; mais il avait une trop haute conception de la Souveraine Majesté pour laisser paraître devant des sujets sa détresse
d'homme et d'amant, et il voulut écouter jusqu'au bout les terribles révélations.
— En effet, monsieur, répondit la Reynie, l,a Pilastre a avoué tout cela sur le siège de la question, et, à mon avis, c'est la torture seule qui a pu la faire parler ainsi. D'ailleurs, cette empoisonneuse a rétracté expressément ces déclarations au moment où el'lei aillait être exécutée. Ce n'est point de paroles dites à la questio^n qu'on; peut tirer un© telle accusation, monsieur, et ce ne pourrait être que sur l'idée des temips., sur la raison apparente et sur le bon sens que cette accusation pourrait subsister. Or, en admettant véritaJDle ce qui! a été dit touchant le dessein contre Mlle de Fontanges, c'est environ vers* le. mois de mars 1679 que la Voisin et ses complices auraient concerté entre eux ce dessein, et c'est en ce mêmei mois de mars que la Voisin a été arrêtée. Mais la Pilastre a dit à la qu'estioin que c'était quelque: tempsi auparavant qu'elle serait partie du côté de Lyoni cherch6r co qui lui était nécessaire pour mettre à exécution le projet dont Mme de Montespan l'aurait chargée' contre Mlle de Pontanges. Il faut considérer, monsieur, qu'à cette époque, la Voisin et ses complices n'avaient pas encore été jugés. Qui pouvait réponidre que ces criminels garderaient le secret jusqu'au bout, et dans cette incertitude, et dans la juste crainte que leurs premières tentatives fussent découvertes, peut-on s'imaginer qu'il soit possible que Mme de Montespan, sans attendre ce qu'il adviendrait, ait été se confier à d'autres pour rexécution d'un tel crime?. . . D'autre part, la Pilastre, n'a point déclaré qu'elle avait vu Mme de Montespan, ni qu'elle lui avait
parlé ; d'après ce qu'elle a diit à la question, c'est une autre empoisonneuse, une femme nommée Ghappelain, qui l'aurait chargée, pour le compte de Mme de Montespan, d'accomplir contre Mlle de Fontanges ce criminel projet...^ Eh bien! quand même il serait vrai que ce fût cette femme Ghappelain (1) qui en ait parlé à la Filastre, il ne s'ensuivrait pas nécessairenîent que ce fût Mme de Montespan qui eût fait agir...,- La Ghappelain aurait pu agir pour quelque autre et tromper en cela la Pilastre (2)...
— Gertes, monsieur, interrompit le ministre, il faut avouer que toutes ces conjonctures opposées à celles qui les contredisent mettent l'esprit dans une étrange agitation. Gependant, il faut reconnaître que lorsqu'on prend! la déclaration faite au procès-verbal de la question et la rétractation qui en a été faite ultérieurement, on trouve plus de rapport et de convenance a,u procès que n'en a la rétractation... Gar, après l'aveud'un faitaussi précisément posé, appuyé, sur lequel un accusé récolé, questionné et confronté, aurait persévéré et soutenu, il y a beaucoup de juges qui n'ont aucun égard aux déclarations contraires faites avant l'exé-
(1) Cette empoisonneuse dont parle La Reynie n'est autre que Madeleine Gardé, femme de François Ghappelain, contrôleur général des décimes et trésorier des offrandes et aumônes du Roi. G'est par la Filastre, qui avait été sa femme de chambre, que M'"^ Ghappelain fît la connaissance de la Voisin, ce qu lui valut d'être enfermée pour le reste de ses jours dans une chambre du château de Villefranche. Elle y mourut, le 4 juin 1724, c'est à dire plus de 40 ans après l'afïaire des poisons.
(2) La Filastre Jut condamnée à mort et subit sa peine le 1<^^ octobre 1680, en compagnie de Tabbé Gotton, empoisonneur et prêtre sacrilège.
cution, n'estimant pas qu'il soit juste d'y croire lorsque des miséraJDles condamnés sont mis entre les mains des confesseurs, livrés aux derniers serviteurs dei la justice qui en usents et qui en peuvent abuser pour leur faire dire ce qn'il leur plaît... Mais sans s'arrêter à examiner le bien fondé de cette opinion, il faut reconnaî traque, lorsquei la Pilastre^, au moment de la torture, a déclaré ce qu'elle a dit touchant le dessein d'entrer chez Mlle de Pontanges pour rémpoisonner, elle n'était pas interrogée sur cela et il ne lui avait pas été parlé de Mme de Montespan. Or, depuis son exécution, il a été dûment prO'Uvé que cette eniipoisonneuse, à la recherche continuelle des poisons et de toutes sortes de maléfices, adonnée à la pratique des sacrilèges et des plus horribles abominations, avait bien eu le dessein d'entrer dans la maison de Mlle de Fontanges, qufelle devait changer de nom en y entrant et qu'elle avait voulu faire assassiner une de ses complicesi, la Dufayet, de peur que celle-ci, au conrant de ses secrets, ne la trahît, une fois qu'elle aurait réussi à pénétrer chez la duchesse. Un autre accusé, Galet (1), qui aidait la Voisin dans ses louches besognes, et enfermé en ce moment au château de Vincennes, n'a-t-il pas déclaré que la Pilastre était venue lui demander des poudres pour l'amour — poudres que cette femme
(1) Go Galet était un ami de la Voisin et opérait pour elle en province. Sa réputation était détestable. Il fut arrêté à Caen le 23 février 1680. Gomme il avait été mêlé aux affaires de Mme de Montespan, on ne jugea pas à propos de le faire comparaitre devant la Ghambre Ardente. On l'enferma pour le reste de ses jours dans uns citadelle.
lui avait dit être destinées à Sa Majesté?... Une autre fois, on vint enco-re, de la part de Mme de Montespan, lui demander des poudres pour faire mourir sans qu'on pût s'en apercevoir, et il a avoué que, dès Tannée 1676, il avait doiiné' des poudres pour Tamour et d'autres pour faire mourir ; qu'il y avait des cantharides dans celles pour l'amour et qu'elles avaieut passé sous le calice... Par quel étrange hasard ces deux criminels seraient-ils ainsi tombés d'accord?...
— Ils ne s'accordèrent cependant pas en tous points, monsieur, fit remarquer le lieutenant d;e police, car, confrontés respectivement, la Filastre a afTirmé que ces poudress elle ne les avait demandées ni pour le Roi, ni pour Mme de Montespan, mais que Galet lui dit, en les lui donnant, qu'elles étaient semblables à celles qu'il avait données précédemment pour le Roi et pour Mme de Montespan.
— Mais cela seul n'estril pas un argument de plus contre la marquise?
— ' Un argument, nou, monsieur, et on nei peut tenir compte de ces déclarations... car Galet peut avoir dit cela comme une jactancei, et sans qu'il en fût rien — pour donner simplement plus de< réputation à sa marchandise....
— Pourtant, monsieur, d'autres accusés ont été plus afïirmatifs. sur le fait de la remdsei de ces poudres!, et l'abbé Guibourg a reconnu lui-même en avoir fait passer plusieursl fois sous le calice pendant des messes dites à cette intention. Il ne fut pas moins afïlrmatifi quant aux messes sa.crilèges célébrées pour Mme de Montespan, et aux enfants
égorgés pendant ces messes. Et ces. déclarations ne peuvent être qualifiées de jactances, car ces sacrilèges paraissent, au contraire, lui être familiers, et lui-même a avoué qu'il les pratiquait depuis plus de vingt années... Certes, à la pensée, il est difficile de présumer quei ces crimes soient possibles. Ils semblent si nouveaux et si étranges qu'à peine poairrait-on s,'appliquer à les considé^ rer... Cependant, ce so>nt ceux qui les ont faits qui les déclarent eux-mêmes, et ces scélérats ea disent tant de particularités, et de circonstances! qu'il est très difficile d'en doiiter... Un des enfants! de la Pilastre paraît avoir été ainsi sacrifié; Guibourg, qui tenait ménage depuis plus de vingL années avec une concubine, la Chanfrein, convient d'avoir sacrifié, dans ces messes, plusieurs des enfants qu'il avait eus de sa concubine ; la fille Voisin déclare en avoir vui sacrifier également, et a laissé de grands soupçons qu'il n'en ait été égorgé un grand nombre chez sa mère. Elle n'est pas la seuLe qui donne ces soupçons: il y a d'autres accusés qui disent d'étranges choses sur ce fait... Rappelez-vous, monsieur, qu'au mois de septembre 1676, temps qui convient assez à celui marqué par la. fille Voisin et par Guibourg, il y eut à Paris des désordres, des attroupements, divers mouvements de sédition en plusieurs endroits de la ville, sur un bruit qu'on enlevait les enfants pour lesi égorger, sans qu'on pût comprendre, alors, quelle pouvait être la cause de ce bruit... Souvenez-vous aussi que le peuple se porta à divers excès contre des femmes soupçonnées d'être de ces preneuses d'enfants, et que rume d'elles fut arrêtée, condamnée à mort et n'échappa
au supplice que parée qu'elle feignit d'être enceinte, ce qui lui valut une grâce particulière de Sa Majesté...
— Je ne conteste pas ces crimes, monsieur, mais ces présomptions générales n'établissent aucune certitude à l'égard de la personne de la marquise. Guibourg dit bien qu'on lui a fait des propositions pour Mme de Montespan, qu'on lui a dit et qu'il a cru que c'était eMe; miais il convient qu'il n'a jamais vu soai visage, qu'il ne lui a jamais parlé et qu'il ne la connaît pas.
— En effet, monsieur, Guibo-urg, jusqu'à pré^ sent, a nié, mais la fille Voisin a été plus franche et a afTirmé qu'elle a vu Mme de Montespan à une messe sacrilège célébrée par Guibourg; qu'on a offert et sacrifié un enfant, arraché ses entrailles et récité une conjuration où étaient, selon les actes, les noms du Roi et de Mme de Montespan. Et, par tout ce qui a pu être recueilli, il apparaîtrait clairement que trois messes auraient été ainsi célébrées pour Mme de Montespan: la première au château de Villebousin, la deuxième à Saint-Denis et la troisième rue Beauregard, la nuit même où la Voisin fut arrêtée. Avant qu'il ait été fait mentiom de Mme de Montespan, Guibourg avait déjà parlé, au cours de son interrogatoire, de la première messei, célébrée dans la chapelle de Villebousin sur le ventre d'une femme masquée, et la concubine de Guibourg a marqué des circonstances qui servent à établir ce fait. Puis., la Pilastre a reconnu que Guibonrg, il y a huit années, lui avait conté avoir dit une messe dans une cave, à Saint-Denis, pour Mme de Montespan... Or, il paraît, par les
précédents proicès, que Mme de Montespan était, au moins dès l'année 1667, en commerce avec la Voisin et qu'elle se faisait dire à ceitei époque des Evangiles sur la tête.... Il y avait donc un dessein po'ur cela, et le parchemnin qui a été trouvé lors de la perquisition faite chez la sorcière devrait suffire, mo'n'sieur, à) établii^ votre- conviction... Le dessein d'un pacte avec le diable et les demandes qui y sont marquéesy le nomi du Roi, celui de la Reine, du Dauphin, de Mlle de Fontanges, la fm pourquoi on faisait ces sortes dei choses, tout cela semble avoir beaucoup d'apparence de vérité, d'autant plus qu'il n'y peut avoir, ce semble, que ceux qui y eurent intérêt qui aient été capables de le faire, et qu'on: doit aussi présumer que ceux qui ont eu la faiblesse de croire à la^ réussite de tels moyens ont dû croire aussi que des noms supposés auraient été contrei l'esseincei de leurs sacrilèges et de leurs sacrifices...
M,, de, Louvois s'arrêta. Savamment, de déduction en déduction, il avait fait ressortir, avec une logique implacable, la culpabilité de Mme de Montespan. Son énergique et épaisse figure, très calme, contrastaitsingulièrementaveo ledo^ux visage tourmenté du Roi. En réalité, le ministrei ne désirait point la comparution de ia marquise devant la Chambre Ardente. Le scandale eût été trop grand en jetant sur tous un éclat déshonorant. Ce qu'il voulait, c'était perdre irrémédiablement Athénaïs dans l'esprit du Roi, au profit d'une rivale encore dans l'ombre: Mme de Maintenon, dont il servait les intérêts.
M. de la Reynie essaya, en un dernier effort,
d'atténuer l'impression douloureuse qu'a,vaient faite sur le Roi les paroles du ministre :
- Sire, tous les arguments de M. de Louvois seraient convaincants, si d''autres conjectures ne venaient aussitôt les détruire ; et je ne saurais, devant de telles contradictions, énoncer un jugement, ni émettre une opinion. J'ai essayé de faire un plan des affaires auxquelles il a plu au Roi que j'aie travaillé à la Bastille et à Vincennes, mais j'ai reconnu, comme en toutes les autres occasions où j'ai voulu tenter quelque chose de semblable, que tous ces projets étaient au-dessus de ma portée... Les vues que j'ai pu avoir s'étant affaiblies — ou peutrêtre dissipées — par tant d'objets différents, par le grand nombre des prisonniers, par un plus grand nombre encore d'autres personnes qui paraissent; coupables de crimes particuliers, ou engageai' dans un commerce horrible, il m'est bien difricile d'expliquer et de faire entendre l'état et l4 conséquence de ces malheureuses affaires par/des raisonnements, et ce n'est que sur des actesydûment prouvés que l'on pourrait formuler des /idées raisonnables...
M. de Louvois s'apprêtait à répondre, lorsque le Roi s'adressant à Golbert:
— Veuillez, à votre tour, monsieur^ me donner votre avis...
— Sire, dit Golbert, loin de moi l'intention de reprendre ou de réfuter la longue série d'arguments que vous venez d'entendre... La subtilité d'un raisonnement permet trop souvent d'argumenter et de prouver les choses les plus manifestement fausses.
Quoi! concevoir le dessein d'empoisonnen son maître, son bienfaiteur, son Roi, une personne que Ton aime plus que sa vie ! Savoir qu'on perdra tout en le perdant,, et se porter à Texéoution de cette furieuse entreprise !..., Et cependant, dans cette affreuse pensée, conserver toute la tranquillité d'âme de l'innocence la plus pure ! Ce sont des choses impossiJDles à concevoir, et Sa Majesté, qui connaît Mme de Miontespaii jusqu'au fond de l'âme, ne se -persuadera jamais qu'elle ait été capable de ces abominations... Quand: on verrait dles souhaits et des vœux aussi extravagants, serait-ce matière à une poursuite criminelle ? Punit-on toutes les aversions injustes et ne sont-ce pas des choses que Ton renvoie au tribunal secret ?
J'ai eu l'honneur de remettre, il y a trois jours, à Votre Majesté, le plaidoyer qu'un avocat, M^ Claude Duplessis, ému par des accusations qu'il qualifie d'exécrables calomnies, a rédigé en faveur de Mme de Montespan. Ce plaidoyer. Sire, ainsi que vous avez pu vous en convaincre, est basé sur la sainei raison.
Si Mme de Montespan s'était réellement compromise par des pratiques infâmes avec la Voisin, celle-ci n'eût pas hésité à l'avouer quand, sur le point de paraître devant Dieu, elle n'avait plus à penser qu'à son salut... Et puis, dans le registre contenant le nom; des clients de l'empoisonneuse, le nom de Mme de Montespan ne figure pas...
C'est là uin fait d,e la plus haute importance. Car, pour établir une accusation semblable, il faut, Sire, ainsi que vient de le dire M. le lieutenant de police, des actes dûment prouvés...
M. de Louvois s'interposa :
— Des actes dûment prouvés, monsieur! Mais ne tenez-vous donc pour rien les objets découverts chez la Voisin et appartenant à la marquise ? Et le bracelet ? Et le parchemin ? Et la présence de M. de Lussao dans le jardin de la sorcière?... Voilà, pourtant, des preuves sur des faits étrangements simples à coordonner !
Le Roi alors intervint :
— J'ai déjà eu, à propos de ce bracelet et de ce parchemin, une explication... qui m'a satisfait. ■Reste M. de Lussac.
— M. de Lussac ! fit M. de. lai Reynie. Mais M^. de Louvois sait , comme moi, que je l'ai interrogé, qu'il lui est impossible d'expliquer comment on a pu le trouver, blessé grièvement, chez la devineresse..., et en cela, je le crois absolument sincère. Et quand bien même, j© ne vois pas en quoi cette présence pourrait servir à démontrer les relations de Mme de Montespan avec la Voisin... M. de Lussac, lorsque je l'interrogeai, soutint qu'il n'avait vu la marquise qu'une seule fois, lorsqu'il lui sauva la vie, et que depuis, il n'eut jamais l'honneur de lui adresser la parole...
— Généreux mensonge, ne put s'empêcher de répliquer le ministre.
— ■ Oh ! j'avoue, monsieur, que c'est ici le point faible de la défense, mais enfin, doit-on faire fi de la parole d un gentilhomme ?
— Je puis vous assurer, moi, répartit avec calme M. de Louvois — et cela avec preuves à Tappui — que, pendant plusieurs mois, M. de Lussac et Mme de Montespan se sont rencontrés fréquem-
ment, soit à' Glagny, soit à Paris. Les rapports qui m'ont été faits sur ce point ne peuvent être mis en doute.
Le Roi se leva.
Golbert était atterré.
— M', de Lussac et la marquise de Montespan se sont rencontrés pendant des mois, dites-vous... Gomment pouvez-vous affirmer cela? ■
— Sire, pardonnez-moi de vous révéler ces choses; mais il était nécessaire que vous les connussiez pour le bien de la justice et de la vérité... Oui, Sire, depuis bientôt six mois, Mme de Montespan n'a pas cessé d'avoir des entretiens particuliers avec M. de Lussac... Mlle des OEillets et une suivante, du nom, de Gato, que j'ai interrogées, ont été obligées d'en convenir..., et voilà pourquoi ije ne crains pas, aujourd'hui, de faire, en toute assurance, cette déclaration : le chevalier de Lussac allait retrouver, chez la. Voisin, la marquise de Montespan, la nuit où celle-ci, pour la dernière fois, fit célébrer une messe sacrilège, nuit qui se termina par l'arrestation de la misérable empoisonneuse.
Une pâleur soudaine envahit le visage du monarque. Les paroles si précises de M. de Louvois ne lui permettaient plus, maintenant,, de mettre en doute la culpabilité d'Athénaïs. Tout s'expliquait, à. cette heure: les premièires bouderies de sa maîtresse, la froideur qu'elle ne sut point dissimuler, puis ses regrets lorsqu'elle vit que l'affection du roi .s'en allait peu à peu vers une autre, et tous les efforts tentés pour reconquérir les bonnes grâces royales. Dès longtemps en relations avec la Voi-
siïi et ses acolytes — cela était prouvé — elle n'avait pas reculé devant les pires moyens pour faire disparaître sa rivale... Un sentiment bien humain mordit au cœur le monarque. Pour la première fois, Louis connut la jalousie, la ijalousie aveugle et cruelle, où se mêlait quelque haine pour ce gentilhomme qui, au mépris de tous les respects dus à la souveraine majesté, avait osé abuser ainsi de sa confiance. Quoique profondément blessé dans son amour-propre d'homme et dans son orgueil de roi, il eut la force de se contenir, et dit d'une voix ferme :
— Merci, messieurs, de m'avoir éclairé. Le bien de la justice et de la vérité, en effet, vous ordonnait dem^'apprendre ces choses... Et comme il importe, comme je veux, que la lumière soit complète, vous allez, monsieur le lieutenant de police, vous rendre sans retard à la Biastille, interroger à nouveau M. de Lussac, et si ce prisonnier persiste à. ne pas entrer dans la voie des aveux, vous lui ferez appliquer la question.
— ' La question, sire! hasarda M. de la Reynie. Mais le chevaher de Lussac n'a point encore comparu devant la Chambre de TArsenal, et nulle condamnation n'a été prononcée contre lui...
— Et qu'importe ? reprit le monarque. Lorsqu'il s'agit de connaître la vérité, aucun moyen n'est arbitraire. D'ailleurs, vous ne pouvez l'ignorer, les tourments de la question ne sont point infligés comme une peine, mais comme un, moyen d'instruction judiciaire. Allez, monsieur, et qu'on exécute mes ordres... Puis il ajouta :
— Vous enverrez également un courrier à Glagny...
Les ministres et le lieutenant de police se retirèrent. Getfte mémorable séance n'avait pas duré moins de quatre heures.
Louis, resté seul, retomba lourdement dans son fauteuil et un sanglot lui vint.
Le Roi pleurait.
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