L AVEU
Depuis réclatant triomphe de Mlle de Fontanges, Mme de Montespan n'avait plus paru aux fêtes de la Cour.
Elle ne pouvait se remettre de la blessure cruelle faite à son orgueil, et, seule, maintenant, dans sa somptueuse demeure de Glagny, elle vivait des jours navrés, dans l'attente redoutée de la disgrâce définitive.
Dès qu'elle eut reçu avis que le Roi la faisait mander,la marquise accourut en toute hâte h Saint- Germain. Elle eut une lueur d'espoir. Les sentiments de Louis à son égard se seraient-ils modifiés ? L'attitude d'Athénaïs, lors de la précédente entrevue, les souvenirs évoqués avaient sans doute plaidé en sa faveur, et elle^ allait briller de nouveau', reprendre enfin son existence enviée et magnifique...
A l'arrivée de Mme de Montespan, le Roi était seul dans son cabinet.
Très maître de lui, avec sa coutumière galante-
rie, il désigna un siège à la marquise qui, avec une profonde révérence, venait de saluer.
— ■■ Asseyez-vous, madame...
Le Roi parut méditer un instant; puis, d'une voix grave, il commença :
— Madame, longtemps je me flattai qu'une grande douleur me serait épargnée. Hélas ! il n'est plus d'illusions, et je déplore aujourd'hui mes faiblesses... Voici donc le moment que je redoutais tant, madame !
A ce préambule qui détruisait une espérance dernière, Athénaïs tressaillit :
— Sire, je ne comprends pas...
— ' Veuillez m'écouter, reprit Louis.
Une tragédie s'est jouée, dont je fus l'involontaire héros, et qu'enfanta la plus audacieuse et la plus criminelle imagination... Je ne vous rappelle pas l'intrigue, trop abominable !
Le Roi passa la maân sur son front, comme pour chasser une noire vision.
— Oh ! cette trag^édie sinistre ! Je ne saurais y songer sans une profonde tristesse^ puisque vous en fûtes, madame, la principale actrice... et l'auteur !
Sans prêter attention au mouvement d'effroi d'Athénaïs, il ajouta :
— ' Moi, qui ardemment vous défendais, sûr de votre innocence, et qui attendais chaque jour des preuves en votre faveur ! Je dissipais mes doutes... j'étouffais mes angoisses, je niais, jusqu'à l'évidence... Maintenant, il ne me reste plus qu'à vous plaindre,..
La marquise baissa son front, qu'empourprait une honte ; elle dit faiblement :
— ^ Vous pourriez^ Sire, me croire coupable?... Et, relevant la tête, voulant vaincre soni trouble : — Gela est impossible !
Son org'ueil fléchissait devant la noble modération du monarque. Combien elle eût préféré Tindignatiion véhémente de Louis ! Aux foudres royales, eiUe eût opposé alors sa douleur pathétiq.ué, le théâtral désordre de sa beauté révoltée, la séduction d'un visage ruisselant de larmes, Téloquence des sanglots. 'Elle eût trouvé d'irrésistibles attitudes pour défendre son honneur.
Au contraire, Athénaïs humiliée se taisait, sentant naître de tardifs remords.
— Que ne puis-je douter toujours, madame !
repartit le Ploi. Pourtant, malgré toutes les présomptions, malgré toutes les charges accumulées contre vous, malgré tout ce qui vous accuse enfui, je n'eus pas égard à tant de conjonctures, et j'oubliai que les pires criminels jugés par les magistrats de la Chambre Ardente prononcèrent votre nom..-, Je ne pouvais croire que vous, une Mortemart, seriez, un jour, mêlée à cette terrible affaire qui ternit la gloire de la Cour de France... Oui, madame, j'hésitais... J'hésite encore... Et je veux bien consentir à attendre la déclaration d'un dernier témoin — prisonnier à la Bastihe — monsieur de Lussac... votre amant.
Athénaïs se dressa, rougissante, en joignant les mains.
— Sire, de grâce, entendez-moi...
Mais le Roi ne se laissa pas toucher, et il continua :
'— Ce gentilhomme, même, vous suivit jusque chez la sorcière... D'ailleurs, dans quelques heures, je saurai tout, car j'ai donné l'ordre de le soumettre à la torture...
La marquise eut un éblouissement. Elle pensa devenir folle. : i •
Ainsi, parce qu'il l'avait aimée, Ohvier allait souffrir mille morts I Toute l'injustice de cette chose effroyable — la question ■-- lui apparaissait nettement. La vision s'imposait, atroce, de ce corps qu'elle caressa, de cette chair qui palpita sous ses baisers, broyée maintenant par les brodequins, ensanglantée, dans l'horrible appareil des pires supplices.
— La torture !... Le chevalier de Lussac va subir la torture!... On ne peut pa,s permettre une pareille chose, une aussi épouvantable cruauté...
— Il vous est donc bien cher, madame ?
Le Roi souffrait.
Athénaïs qui, dans toute autre circonstance, aurait reçu les justes coups du sort — ■ avec même un regard de sincère gratitude pour la longanimité du monarque — parce qu'elle était coupable, ne voulait pas qu'on touchât ci Olivier, innocent. Et l'amante se réveilla, farouche. Elle perdrait la fortune et Fhonneur, mais elle sauverait Lussac au péril de sa vie.
Une rage lui vint et, superbe, elle exhala dans un cri de fureur toute son immense passion.
— ' Eh bien ! oui, je l'aime. Et c'est votre faute, à vous, qui m'avez abandonnée...
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Oui, votre faute. Las de mes caresses, vous n'avez pas hésité à me faire, subir publiquement l'affront d'une humiliante rivalité... Et je vous le répète, je l'aime... Et vous, j'ai peur de vous haïr, de vous mépriser, vous, le Roi, qui, en me sacrifiant à une autre, avez perdu, aujourd'hui le droit d'être jaloux. Une fois déjà, vous m'avez crueUement blessée par vos injustes soupçons, et je n'ai point oublié que si M. de Frontenac avait été nommé gouverneur du Canada, c'était pour l'éloigner de la Cour, à cause de moi... Maintenant, c'est à M. de Lussac que vous vous en prenez...
Elle haletait de colère, jetant à la face de Louis toutes ses révoltes, tous ses désespoirs.
Mais, après avoir vidé ainsi la coupe de ses ressentiments, une crainte la saisit devant la majesté de Celui qui était devant elle. Plus lucide, elle entrevit le danger où pouvaient l'entraîner tant d'imprudentes paroles... Alors^ la femme suppliante fit place à l'amoureuse affolée. Et, des larmes au bord de ses longs cils, elle tomba aux pieds du Roi, resté impassible pendant toutes ces imprécations.
-- Oh I Sire, murmura-t-elle, grâce \
Puis, prenant les mains du monarque pensif, elle les arrosa de pleurs.
— Sire, pitié!
Cette fois, la favorite hautaine, l'orgueilleuse Mortemart était vaincue.
— ' Sire, reprit-elle en un nouvel effort, faut-il donc tout voius avouer ?
— Il faut, madame, parler comme devant Dieu.
Relevez-vous...
— Mais, monsieur de Lussac, Sire ! Mais lui... — ■ Vous m'aA^ez mal jugé tout à riieurei, eai me
reprochant ce que vous appelez <( ma jaloiusi© »... interrompit viveniseint le moaiarque. Si j'exilai autrefois M. de Frontenac, ce n'est point parce que je le soupçonnais de vous aimer, mais bien parce que sa fatuité le laissait croire.
Quant à M. de Lussac, il m'a offensé personnellemicnt, et cet outrage a causé ma just© et profonde irritatioin... IL sere^it poiurtant indigne> de moi de me venger..., et vous mse voyez tout dispo'sé à oublier... mais à une condition : c'est que vous ifallciz mie rieai cacher du coaTimercei que vous a,vez entretenu avec l'empoisonneuse.
Alors, lasse de la bataille si péniblement livrée depuis des minutes, — des siècles, — coimme une pénitente qu'épouvante une éternité dei supplices, Athénaïs de Mortemart, pâle, Gomm,ença la confession cruelle. Humblement, elle dit l'acheminem ent de sa pensée vers le sa,crilège; eile décrivit les multiples stations de son calvaire d'amoureuse qui sent venir les rigueurs de l'âge et voit l'exil tout proche.
— Ah ! Sire, je désirais ardemment vous reconquérir. Ce sont eux, ce sont ces misérables qui m'ont trompée... Oui, je suis coupable, mais surtout ces empoisonneurs, cette horrible femme... Je ne savais pas... je ne pouvais pas savoir... Mais M. de Lussac, lui, je vous le jure, Sire, ignorait tout cela. Moi seule dois être rendue responsable, et je vous conjure. Sire, de lui pardonner... Punissez-moi : je possédais votre cœur... j'ai voulu plus encore.
L'homme, ramant lassé, mais pito-yablc, demeurait en Louis.
Des souvenirs émus avaient éloquemment plaidé en faveur d'Athénaïs. Et, malgré les aveuix qu'elle venait de faire., rindignatioai du monarque était tom.bée à présent. Il vint à son bureau et écrivit quelques mots sur un parchemin revêtu à Tavanoe du sceau, royal.
-H Sire, continua la marquise implorante et qui redoutait la légitime sévérité de l'augustei maître, Sire, pour moi, Texil ou la mort... Mais, lui... épargnez-le.
— Je voius ohéis, madame, dit le Roi, en tendant le parchemin. Voici la grâce de M', de Lus sac.
Dans une effusion soudaine, Mme de Montespan saisit les mains du monarque.
— Oh ! merci I Gomment ai-je pu douter de votre bonté ?
— - Madame, je n'ai qu'un souci : sauver du déshonneur la mère de mes enfants. Souvenezvous que cela, seul, m'a forcé à être clément... Maintenant, courez à la Bastille^ et fasse le Ciel que vous n'arriviez pas trop tard.
La marquise, que la grandeur d'âme et la générosité du Roi rendaient toute confuse, demanda respectueusement :
— Qu'ordonne ensuite Votre Majesté ?
— Je vous laisse à. Dieu, madame. Il est désormais le seul maître de votre destinée...