‹ La messe noireChapitre 5 sur 30 · LA RIVALE · texte numérisé non relu

LA RIVALE

Plus que jamais, maintenant, la fortune- souiiait cl la favorite.

Depuis qu'elle était la maîtresse d'Olivier de Lus sac, aucun nuage n'était venu assombrir cet amour ignoré de tous.

Le Roi, de son côté, avait renoncé. à ses conquêtes éphémères. Athénaïs seule semblait posséder le cœur du monarque.

Le premier de l'an 1679, Louis XIV se montra royalement généreux envers Mme de Montespan.

La Cour suivit l'exemple du Roi.

La marquise reçut de Monsieur une coupe d'or ciselé, que rehaussait un double cordon d'émeraudes et de diamants, ainsi que deux gobelets en vieil argent, où la pourpre des rubis se mêlait à l'éclat des plus admirables pierres précieuses.

Tous les seigneurs et grandes dames envoyèrent de magnifiques présents, et Mme de Maintenon, elle-même, s'empressa d'apporter la sien. C'était

un luxueux volume, relié en, maroquin rouge, imprimé survéliri et intitulé: OEuvres diverses cVun auteur de sept ans (1), dans lequel elle avait réuni, avec une préface de Ptacine, les devoirs du petit duc du Maine, son élève.

Tant d'aimables prévenances, tant de délicates attentions pouvaient flatter à bon droit Torgueil de la marquise. Son crédit, son influence, son auto^ rite, paraissaient désormais inébranlablement établis. Tout en goûtant le poétique amour d'Olivier de Lussac, elle voyait à ses pieds non seulement • la Cour la plus brillante, mais encore un monarque puissant et splendide, dont les victoires faisaient à ce moment trembler l'Europe.

Ce n'est pas sans un profond chagrin, que Marie- Thérèse avait vu son royal époux choisir, publiquement, parmi les filles d'honneur, des maîtresses qu'il offrait en spectacle à son peuple.

Pourtant, nulle plainte de la Reine n'était venue importuner le Roi.

Marie-Thérèse se contentait dèi pleurer en silence, gardant pour l'infidèle la tendresse et la foi jurée.

Néanmoins, une surveillance extrêmement sévère s'eLxerçait maintenant et, pour épargner le retoiur d'autres scandales, personne, même le Roi, ne pouvait pénétrer dans les chambres des filles d'honneur.

Quelques jours après les fêtes du jour de fan,

(i) Ge>oluiiie,' exemplaire unique, imprimé sur vélin, aux armes de M"^<= de Montespan, faisait autrefois partie de la bibliothèque du roi Louis-Philippe. 11 a été acheté par M. DuUr-t et on peut le voir dans la belle collection qui est au Petit Palais.

Mme de Montespan, en compagniei du Roi, s'en fut à Saint-Cloud rendre visite à la princesse Palatine, seconde femme dei Monsieur.

A peine entrée dans le salon^ la favorite attira l'attention de Louis sur une demoiselle' d'honneur qui, splendidement belle en sa longue robe de brocart, soutachée d'hermine, s'inchnait respectueusement parmi ses compagnes.

— Oh! Sire, dit Mme de Montespan, voyez donc l'admirable personne... Ne dirait-on pas une superbe statue taillée dan& le marbre par le plus habile des artistes? (Test une Galatée à laquelle il ne manque, pour- être bien vivante, que l'heureuse intervention de la déesse de l'amour...

— Quel sera le Pygmalion! répondit le roi, fasciné à son tour...

La Favorite se mordit les lèvres de dépit;^ Trop tard elle comprit son imprudence.

Celle qui méritait ainsi la flatteuse exclamation du monarque s'appelait Marie-Angélique de Scoraille de Roussille de Pontanges.

Fille d'un gentilhomme du pays de Rouergue, elle avait été amenée toute jeune à. la Cour par le heutenant du Roi de la province du Languedoc, M. de Peyre, et par la duchesse dArpajon, qui obtinrent pour elle une place parmi les filles d'honneur de Madame. Ses traits réguliers, son teint vif, sa bouche exquise, ses yeux alanguis, sa taille fme, souple, élancée, son merveilleux corps, en faisaient une acîorable créature.

Aussi le Roi rentra-t-il songeur.

Et quelques jours après, Vénus animait la a superbe statue » dans les bras du nouveau Pyg-

malion. La belle jeune fille faisait oublier à Louis la grâce altière de Mme de Montespan.

Ce que Louis prisait surtout en Marie-Angélique de Fontanges," c'était la douceur, la fraîche ingénuité, la mignardise du visage et des manières. Il pressentait comme un repos dans ce regain capricieux de sa tendresse. Il pensait trouver en ce nouvel amour la halte bienfaisante. Ce serait l'oasis paisible où il rafraîchirait enfui les brûlantes étapes de sa vie.

Romanesque; sans énergie, délicieusement timide, Mlle dd Fontanges était incapable de toute résistance, et ce fut sans aucune ambitieuse arrière-pensée qu'elle consentit à devenir la maîtresse du Roi.

Tout d'abord, Mme de Montespan nes'inquiéta pas outre mesure. Quelques jours auparavanti, Louis n'était-il pas revenu le premier vers elle, et n'avait-elle pas compris, à la force de son étreinte, combien était grande encore son influence sur le cœur du monarque?

Cette liaison avec Mlle de Fontanges ne pouvait être qu'un caprice qui s'évanouirait vite au seul souvenir des expertes caresses, c'e l'esprit étincelant, de la splendeur charnelle L^'Athénaïs. La . petite Fontanges n'opposerait à tout c^^la que fades baisers et piteuses réparties. Athénaïs aurait vite raison de cette u belle bête )), comme on l'appelait déjà.

Pour rinstant,' mieux valait préparer quelque piège, dans lequel, infailliblement, tomberait sa rivale trop naïve.

Et, toujours orgueilleuse, Mme cite Montespan voulut prouver qu'elle restait quand même la niab tresse, celle enfin dont les désirs sont des ordres.

La plaqe de surin tendante de la maison de la Reine était alors occupée par la comtesse de Soissons.

Depuis longtemps, Mme de Montespan avait jeté son dévolu sur cette charge.

L'obtenir h cette heure où tous croyaient h sa disgrâce serait, lui .semblait-il, une preuve manifeste de l'empire qu'elle continuait à exercer sur le Roi. Elle eut donc recours aux bons offices de Golbert et le chargea de faire toutes les démarches.

Le monarque accéda de bonne grâce a la demande du ministre. Il croyait ainsi se délivrer — pendant quelque temps du moins — d'une femme exigeante et jalouse et pouvoir goûter librement lo? joies do son nouvel amour.

Quinze jours à peine s'étaient écoulés depuis la visite à Saint-Gloud, que Mlle de Pontanges était comblée de faveurs. Enivrée par les flatteries, elle s'abandonnait à son bonheur et ne se souciait pas des intrigues qu'avait pu faire naître sa trop rapide fortune.

Dans la dernière semaine de ce même mois de janvier 1679, un bal eut lieu chez Monsieur, au Palais-Royal. Mlle de Fontanges y vint parée magnifiquement, dans un équipage gris perlei « à huit chevaux avec des laquais habillés de gris )).

Elle était vêtue d'un justaucorps en broderies

d'une inestimable valeur^ orné de rubans bleus, et, parmi un fouillis de points de Hollande, sa gorge, d'une blancheur de neige, émergeait... Elle avait adopté, ce soir-là, une coiffure qui devait porter désormais son nom. Ses superbes cheveux rouK, qui retombaient « en mille boucles » sur les tempes et sur les épaules, ajoutaient à Téclat de son teint une douceur infinie.

Grande, la taille élancée, elle avait la majestueuse démarche d'une Reine, et elle était « belle comme un ange )>.

Quand elle fit son entrée au. bras de Monsieur qui était allé à sa rencontre-, ce fut un murmure d'admiration.

Les plus grands noms de France se mêlaient dans la longue enfilade des salons merveilleusement décorés. La lumière des lustres ruisselait sur les pierreries en éclatantes et multicoilores ca,scades de feux, jetait des féeries dans l'infini des glaces, glissait sur les épaules nues, scintillait en ors innoimbrables parmi les soles, les velours et les dentelles, — alors que s^épanouissaient mille sourires, tournoyaient les tailles cambrées, s'élevaient et s'abaissaient des mains fines, en les grâces précieuses d'un menuet.

La fête battait son plein, quand, soudain, on annonça le Roi. Il portait un somptueux habit de velours bleu avec des rubans de môme couleur, aux boutons de diamant, « couvert en plein d une broderie d'or fine et délicate et marquée sur les tailles d'une autre plus épaisse et plus riche. »

Après avoir reçu les hommages des invités de Adonsieur, Louis, avec sa coutumière galanterie,

s'en fui saluer les dames; puis, apercevant Mlle de Pontanges, il s'avança vers elle et offrit son bras à la jeune fille toute rougissante d'émotion et de joie.

Louis XIV avait to-ujours mis la France et l'Europe dans la confidence de ses amours; afficher ses passions lui semblait une des manifestations de sa grandeur, de sa majesté, et comme une preuve évidente de sa puissance.

Il qonduisit la no'uvelle favorite dans un petit salon retiré où ne pouvait oser les surprendre aucun indiscret regard.

Pendant ce temps, dans l'entourage de Mme de Moailespan qui avait tenu à paraître au bal donné par Monsieur, les commentaires allaient bon train.

Jamais Athénaïs n'avait été aussi splendidement belle, ni habillée avec autant de goût et de magnificence. Elle a,vait une robe « d'or sur or, ren bordé d'O'r, et par-dessus un o^r frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée ». Coiffée de/ bondes blondes, elle portait des perles de son aïeule, la maréchale de l'Hôpital, embellies de perles et pendeloques de diamant de la dernière beauté.

Certes, non seulement Quantova (1) faisait oublier toutes les autres dames de la Cour, mais encore elle éclipsait Mlle de Fon langes. Les courtisans, enthonsiastes, se confondaient en louanges,

(1) C'est ainsi que M""" de Sévigné désigne, en son style en chiffres, M"^« de Montespan.

ne pensaieiit déjà plus à la no-uveXle amie du Roi. Combien raltière Moriemart, à cette heure, radieuse sous le feu des lustres, et comparée à la jeune Marie-Angélique, méritait qu'on lui adressât ce vers délicieux du grand-père de Mme de Maintenon:

Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise (1).

Aussi, dans tout répaiiouissement de sa u b;idl!3 beauté», ne po'UvaiUelle demeurer indifférente à la trop publique infidélité du Roi.

Pâle d'indignation, elle considéra avec dépit les deux amants qui se retiraient et se mit à effeuiller du bout des dents une rose à peine carnée, à en meurtrir les pétales qui tombaient, un à un, comme des larmes, sur le lapis.

Lussac, en sa qualité de gentilhomme de Monsieur, assistait à la fête- Il aperçut Athénaïs au milieu de ses adorateurs et s'approcha d'elle, pour lui offrir ses hommages.

L'esprit ailleurs, trop blessée dans son orgueil pour porter attention à la présence d'Olivier, Mme de Montespan s'éloigna, insens.ible a,ux compliments que les courtisans empressés cherchaient à lui prodiguer, sur son passage, comme autant de consolatioais !

Dans l'amertume d'une aussi cruelle défaite, Athénaïs de Mortemart ne songeait plus qu'à, la vengeance.

Quoi ! elle avait sacrifié le meilleur d'elle-même, la prime floraison de sa jeunesse à ce Roi capri-

(1) Agrippa d'Aubigué. Les Tragiques. (Livre IV. Les Feux).

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deux qui, pour la première beauté errante, l'abandonnait sans un égard? Aux trésors de son esprit, à Fart de ses caresses, à Tobéissance de son corps splendide, le Roi répondait par un suprême dédain ?

Impitoyablement Louis semblait lui dire, ironique : (( Sois spectatrice de ton désastre » î Et Mme de Montespan, avant de franchir le seuil des salons en fête, accabla de muettes menaces mademoiselle de Fontanges, sa frêle rivale, qui venait d'être emportée dans un « tourbillon de bonheur ».

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