LE PACTE
Depuis le bal donné au Palais-Royal, Mlle de Pontanges, a la Singulière, la Danaë, la Divinité » — ainsi la surnomme Mme de Sévigné, — continuait de triompher sur toute la ligne. Le Roi, plus amoureux que jamais, venait même de lui promettre un tabouret de duchesse, ce qui jnit le comble à l'exaspération de la marquise de Montespan.
Aussi, trop orgueilleuse pour paraître dans cette Cour où tout semblait lui rappeler la disgrâce, Athénaïs s'isola à Clagny, et, dans sa bouderie, négligea jusqu'au chevalier de Lussac
Elle demeurait avec Mlle des Cffiillets, qui cherchait à ramener Fespoir au cœur de sa maîtresse.
— Pourquoi vous torturer ainsi Tâme, madame, disaiti la confidente, et attacher une telle importance à rinfidélité de Sa Majesté? Le roi s'accommodera fort mal de l'esprit de Mlle de Fontanges, puisqu'il connaît le vôtre. Et cet éclair de passion durera ce qu'ont duré les autres...
— J'en douLe, des OEillcts... Ce que le Roi demande surtoul à ses maîtresses, c'est la satisfaction de son amour-propre. Si la Fontanges est sans esprit, elle est d'une beauté suffisante pour contenter Torgueil de son maître...
— Sa Majesté n'a-t-elle pas toujours affiché ses amours... même passagères, madame? Comment se pourrait-elle contenter de cette fille qui n'a pas plus d'esprit qu'un petit chat, qui est sotte comme un panier, qui, dilron, a déjà eu des amourettes en province, et n'est, à tout prendre, qu'une belle statue. N'est-ce pas vous faire injure, madame, que do vous la comparer? le Roi, d'ailleurs, ne peut oublier qu'il est le père de vos enfants... Ne les a-t-il pas faft légitimer par le Parlement ?... Votre famille n'a-t-ello pas été comblée de. toutes les ia,veurs ? Votre père, M. (Je Mortemart, est duc et pair, et occupe depuis longlemps la place de gouverneur de Paris... M. de Vivonne, votre frère, filleul de Sa Majesté; vient d'être, fait maréchal de France... Votre premier fils, monseigneur le duc du Maine, a reçu la principauté de Bombes et le comté d'Eu. En 1675, alors qu'il n'avait encore que cinq ans, n'était-îl pas déjà colonel du régiment d'infanterie du maréchal de Turenne?.,.
— Tout cela est vrai, des OEillets... mais la Fontanges est sur le point do devenir duchesse, avec vingt mille écus de pension...
— Mais vous, madame, n'avez-vous pas, en dépit de toutes les intrigues, été nommée surintendante de la maison de la Reine ?
—- Une belle générosité !... C'est le cadeau que, par galanterie', on laisse à la femme dont on ne
veut plus... Nul, s, la Cour, ne s'y est trompé, moi moins que tout autre... Ah î deS) OEillels, si vous saviez combien je suis malheureuse I...
Et, tout en larmes, la marquise resta prostrée sur son canapé.
— ' Oh'I de grâce, madame, reprit la confidente, ne vous désespérez pas ainsi !... Tout n'est pas encoure perdu... loin de là... Vous avez triomphé d'autres difficultés et, quoi qu'il arrive, il faudra bien que votre destinée s'accomplisse... Souvenez-vous, madame, de ce que vous prédit un jour Catherine Voisin !...
— Catherine Voisin?... murmura la marquise en relevant -la tête.
— Mais oui, madame, Catherine Vcisin...
N'avez-vous pas eu toujours à vous louer de l'effet de ses prophéties ? Et depuis que, pour la première fois, au château de Villebousin -— il y a treize années de cela — elle mit en œuvre pour vous les ressources de son art, tous vos désirs n'onthils pas été satisfaits ? Chaque fois que vous avez craint quelque diminution dans les faveurs du Roi, n'êtes-vous pas, grâce à elle, sortie victorieuse de vos ennuis ?
— Toujours, non, des OEillets! Il y a trois ans, lorsque, sur votre conseil, je consentis de nouveau â donner avis à cette femme et qu'elle vous remit je ne sais quelles poudres dont la vertu magique devait me faire reconquérir le cœur de Sa Majesté, l'ardeur du Roi fut accrue, en effet, mais c'est ailleurs qu'il s'en alla l'apaiser, et le nombre des maîtresses qu'il eut alors devint un scandale pour toute la Cour...
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— Assurément, madame, mais ce l'urenl là des amours sans importance et le, Roi ne tarda pas à reveiiir à vous, plus épris que jamais. Vous voyez bien que, cette fois là emcore, Catherine Voisin ne s'était pas trompée... Pourquoi, dans la conjoncture présente, ne lui demanderiez-vous pas conseil? Qui sait jusqu'où s'étendent son O'CCulLe puissance, son étrange pouvoir?
Mme de Montespan ne répondit point, troublée. Puis, soudain, comme si elle eût repris sur ellemême tout son empire, elle dit:
— Vous avez raison, là, peut-être, est le salut... Vous irez demain à Paris et vous m'amènerez Mme Voisin.
Le lendemain, vers deux heures, Galherine Voisin se présentait chez Mme de Moaitespan.
— Je vous ai bien négligée, depuis quelques mois, commença la marquise en indiquant un siège à Catherine. Vraiment, vo'us avez dû me croire une ingrate. Hélas I tant de graves soucis m'ont assaillie! Soye.z assurée que je n'ai pas oublié vos bontés pour M. de Lussac, ni tout ce que vous avez fait pour moi.
— Madame la marquise, votre généroiilé ne m'a-t-elle pas toujours comblée? J'ai élé largement payée des quelques services qu'a pu vous rendre ma science!... Puis n'est-ce pas aussi un assez grand honneur de pouvoir présenter aujourd'hui mes hommages à celle dcfvantl qui s'agenouille le Pioi de France?
Longuement, l'habile femme fit sa cour, dévida ses louanges. Cependant, le visage de la délaissée s'était assombri. Une angoisse étreignait Athénaïs.
— Mais qu'avez-vous donc, madame la marquise? interro'gea Catherine... Pourquoi cette subite tristesse? Pourquoi ces nuages sur ce beau front?
Mme de Montespan appuya sa tête sur un carreau de brocart, et, toute à ses pensées, ne répondit point.
Avec une assurance respectueuse, Mme Voisin considérait la marquise, qui, vainement, luttait pour dissimuler le trouble de son âme.
Enfln, des mots lui vinrent aux lèvres; elle dit lentement :
— Ma générosité, madame, ne se peut comparer à vos services... Et, devrais-je, aujourd'hui, sacrifier ma fortune, je vous l'abandonne en vous suppliant de faire cesser les épreuves douloureuses que je traverse.
Il y eut un isilence. Puis la marquise reprit:
— Pourtant, quand je me rappelle les luttes qui se livrèrent en moi avant de consentir au rite mystérieux, quand je songe à cette première messe qu'à célébrée sur mon corps, au château de Villebousin, M. l'aumônier du ccimte de Montgonimery, je n'ose de nouveau, madame, me prêter à vos- occultes pratiques...
Malgré tout, depuis cette nuit terrifiante, le remords me poursuit, et j'ai comme un effroi à la
bb LA MESSE NOIRE
pensée de ce que vous allez encore exiger de moi...
Mais soudain, s'évoquèrent rhumiliation récente, l'attitude du Roi, le triomphe éclatant d'une rivale. Alors, dans les yeux de Mme de Montespan bi'illa. un éclair de vengeance, et elle avoua tout, sans rien omettre. -.
Impassible, Mme Voisin regardait fixement Athénaïs, qui, redressée, disait ses souffrances, et les injures jetées à son orgueil de femme, de presque Reine. Oubliant son rang, elle, la hautaine Montespan, prenait l'aventurière pour confidente! Et, quand elle eut achevé sa pénible confession, elle retomba, comme anéantie, sur le canapé.
— Je connaissais toutes vos inquiétudes, madame la marquise, dit simplement Catherine. Je savais toutes vos angoisses...
— Vraiment? vous les connaissiez... Que n'êtesvous donc venue plus tôt?
Solennelle, Mme Voisin se leva. En ses atours sombres, le regard inspiré, elle apparut grandie à ]a Marquise.
— Je suis venue à mon heure, madame... Hier, m'auriez-vous écoutée?...; Depuis que le Roi vous avait momentanément délaissée pour voler vers d'autres amours, vous aviC'Z perdu confiance en moi... Aujourd'hui, heurensement, vous m'avez fait venir: demain peut-être eût-il été trop tard... Oui, je savais tout... Je savais quellie atroce douleur meurtrissait votre âme. Je savais qu'à tout prix vons vouliez regagner le cœur du Roi en, détruisant à jamais le crédit de Mlle de Fontanges, votre rivale... Je savais tout cela...
A mesure que la devineresse parlait, Mme de Moaitespan voyait pénétrer ses plus secrets desseins. Elle demeurait fascinée, dominée, en proie à une émotion indicible.
Des paroles tentatrices achevèrent l'œuvre de la jalousie, stimulèrent son orgueil, caressèrent son ambition...
- Prophétique, transfigurée, Catherine continua:
■— Je savais aussi-que vous m'appelleriez et je suis venue vous rendre le bonheur perdu, madame, si vous avez foi en moi... Ni la Reine Marie- Thérèse, elle-même, ni le Dauphin ne prévaudront contre vous... Je vous répètej madame, ce que jadis je vous prédis: Marquise de Montespan, le jO'Ur est proche où vous serez Reine, Reine de France!
L'orgueilleuse Favorite, précipitamment joignit les mains, courba le froiut sous l'oracle sibyllin et en écouta avec délices résonner les derniers mots : « Vous serez Reine de France » ! Sa destinée lui réapparut alors resplendissante. Cependant, son insatiable ambition, prise de peur, sembla, un moment, reculer devant l'énorme vision. Le Rêve, trop vaste, lui fit craindre la Réalité trop proche... Bien vite elle se repdt. N'eiitendait-elle pas, déjà, le bruit assourdissant des acclamatiO'ns ? Ne voyait-elle point se dérouler toutes les pompes royales ? Ne recevaitrclle point les universels hommages ? Elle était Reine, Reine de France! Sa rivale pleurait dans l'ombre, les jalousies rampaient, impuissantes, devant sa Majesté nouvelle... Un royaume, enfin, était à ses pieds !
Rien n'existait plus que son triomphe, il n'y aA^ait plus qu'un astre: son orgueil!...
Mme de Montospan, penchée sur l'Avenir comme sur un miroir, n'osait respirer, pour ne pas troubler de so-n haleine les radieuses apparitions.
La Voisin, droite, la tête, haute, était agitée d'un long frisson. Ses yeux, où s'allumaient d'étranges et changeantes lueurs, semblaient lire dans l'audelà.
Le bras tendu, comme prenant à témoin l'Infmi ténébreux, elle épela quelques mots cabalistiques, et répéta:
— Marquise de Montespan, vous sere^ Reine de France!
Et ALhénaïs, déVotieusement, murmura :
— J'ai foi en vous...
Lentement, Catherine laissa retomber sa main sur l'épaule de la marquise. Ses doigts crispés paraissaient froisser encore les feuillets invisibles du livre. du Destin.
Impérieusement elle commanda :
— Je voais attendrai dans un mois, exactement, rue Beauregard, à onze heures de nuit. D'ici là. . .
Mme Voisin s'arrêta. Une infernale pensée venait de traverser son cerveau. Son visage eut une expression étrange. Elle reprit avec un sourire :
— ... D'ici là, un heureux événement prouvera que j'ai pensé à vous.
Sur ces derniers mots, pleins de promesse, la devineresse prit congé.
Mme de Montespan, sans essayer un geste, était restée assise, les paupières baissées. Asservie par
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une invincible et magique puissance, elle venait de conclure un pacte irrémissible.
Gomment expliquer que l'orgueilleuse marquise ait pu se livrer ainsi à une sorcière et ajouter foi à la vertu de ses pratiques sacrilèges ? La Rochefoucauld, qui avait vécu dans l'intimité des femmes les plus spirituelles de son temps, et qui connaissait bien Mme de Moiitespan, puisqu'il avait épousé une Vivonne, apporte ici encore — en réponse — une de ses maximes si profondément humaines : « L'esprit de certaines femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison ».