LA BASSETTE DU ROI
Quinze jours après la mémorable visite de Mme Voisin, à Glagny, il y avait jeu do bassette au château de Versailles,, où chaque samedi le' Roi se transportait avec ses invités.
Nombreux, des équipages splendides s'arrêtaient dans la cour d'honneur. Déjà, en les étincelants salons d'où l'on pouvait voir miroiter les pièces d'eau et le grand canal, au milieu des vastes jardins encore encombrés de matériaux — une foule brillante de courtisans devisait, s'entretenait des victoires et des conquêtes de Sa Majesté Très Chrétienne, de: ce règne où surgissaient, comme par enchantement, d'admirables poètes, des artistcs de génie, d'éminents hommes d'Etat.
Au fond des galeries, le Roi conveirsait galamment avec les dames qui l'entouraient : ailleurs, Langlée, maréchal des logis des armées de Sa Majesté, racontait au Maréchal de Vivo-nne le dernier souper qu'il avait donné à Monsieur et k Madame,
ainsi qu'au duc et à la duchesse de Villeroi; plus loin, Mme de Sévîgné, M. de Pomponne, le marquis de Dangeau, Pontenelle, .Racine, Perrault, M'ignard, Lulli, groupés autour de Boileau, s'égayaient des plaisanteries que le satiriquei auteur décochait à plaisir.
Vers trois heures les jeux commencèrent.
Le jeu du Roi avait lieu ordinairement dans le salon de Mars.
Les plus grands artistes avaient travaillé à la dé^ coration de cette pièce dont le luxe dépassait tout ce qu'on peut imaginer. Le plafond, peint par Audran, montrait le dieu des batailles sur son char traîné par des loups, et entouré des génies de la guerre à qui des Gyclopes distribuaient d,es armes. Au-devant du char, auprès de Saturne, volaient l'Histoire et la< Renommée. A chaque extrémité du salo-n, deux autres panneaux dus aux pinceaux de Jouvenet et de Houasse, représentaient, le premier: la Victoire soutenue par Hercule et accompagnée de l'Abondance et de la Fécondité; le second: la Terreur, la Crainte, la Fureur et l'Epouvante s'emparant des Puissances de la Terre.
Au-dessus de ces grands sujets, on avait peint une espèce d'attique, posée sur la corniche où quantité de jeunes enfants semblaient s'anner et s'instruire dans les exercices propres à la guerre.
Au-devant de cette attique, en manièi'e de bas-reliefs d'or, six tableaux peints par Jouvenet, Houasse et Audran rappelaient des faits célèbres de l'histoire romaine: César passant en repaie ses légions; Cyrus haranguant ses troupes; Démétrius prenant d'assaut une ville; Alexandre Sévère dé-
gradant un ofTicier en présence de son armée; et Marc Antoine faisant consul Albinus.
Les encoignures étaient ornées de trophées que de jeunes amours couvraient de fleurs.
Les dessus de porte, peints par Simon Vouet, représentaient la Justice, la Tempérance, la Force et la Prudence.
Sur la haute cheminée, on avait placé un panneau de Véronèse: la Samte Famille; à droite les Pèlerins d'Emmaûs^ du même artiste, et à gauche, la Famille de Darius, par Lebrun.
Autour d'une grande table carrée qui garnissait le milieu du salon, quatre autres tables plus petites disposées en triangles, et six en pans coupés, étaient destinées aux joueurs. Des tapis de velours vert galonné d'or recouvraient ces tables dont chaque angle était garni d'un flambeau d'argent.
(( C'est Kl, dans cette sahe, que le Roi, la Reine et toute la maison, royale descendaient de leur grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'avaient jamais eu un pareil honneur. »
Donc, chaque samedi, les invités nombreux et choisis avec soin se réunissaient dans les grands appartements. Les uns choisissaient un jeu, d'autres regardaient jouer, plusieurs préféraient se promener, afln d'admirer d'incalculables merveilles. On pouvait librement parler sans toutefois hausser trop la voix, par respect pour le Roi. On n'entendait qu'un léger murmure qui n'incommodait point.
Le Roi allait d'un jeu à un, autre, mais il défendait qu'on se levât à son approche.
Le service atteignait la perleclion. Derrière les labiés, les laquais en justaucorps bleu, galonnés d'or et d'argent, passaient aux joueurs les cartes, les jetons, tout ce dont on pouvait avoir besoin. Même, quelquefois — comme au Trou-Madame — ils épargnaient aux joiueurs la peine de compter. Ils calculaient les points et les écrivaient.
Or, cet après-midi-là, entouré des princes et des princesses du sang, des seigiieurs et des danies, le Roi, assis à la table principale., tenait la banque. Monsieur, le maréchal de Vivonne, le comte de Grammont, le marquis de Dangeau, Langlée, Mlle de Fontanges, Mme de Montespan et Mme de Vivonne pontaient contre lui; derrière eux, des invités engageaient de forts paris.
Mlle de Fontanges était à la droite de Louis, vers qui elle se pendrait ingénument avec des attitudes câlines, et ses lèvres entr'ouvertes découvraient une double rangée de perles éclatantes de blancheur. Charmés, les courtisans écoutaient soaT babil, radmii'aient comme une fleur de luxe, exquise et rare.
Mm.e de Montespan- n'avait pu se dérober, malgré sa bouderie, à la gracieuse invitation du Roi. D'ailleurs, réconfortée par la prédiction de Mme Voisin, elle ne redoutait plus personne. L'espoir de sa gloire • — qu'elle croyait prochaine — mettait sur son visage loule la quiétude de son âme.
C'est en faisant une profonde révérence qu'elle avait répondu, à son entrée, au salut très courtois du monarque, et, souriante, im peu hautaine tou-
jours, elle était allée s'asseoir à l'extrémité de la table royale. .
Le jeu tout nouveau de la bassette ~ assez semblable au lansquenet — inventé par l'Italien Bassetti, et introduit en France par l'ambassadeur vénitien Justiniani, était devenu promptement à la mode. C'était un jeu dangereux. Les louis et les pistoles s'y perdaient aussi rapidement qu'ils s'y gagnaient. Bien qu'il fût encore, inexpert à ce jeu, le Roi prenait Je plus vif intérêt aux diverses phases et à l'issue d'une partie-. Lorsqu'il faisait à ses courtisans l'honneur de les inviter à une table de bassette, il risquait d'énormes enjeux, et grondait lorsqu'otf ne les tenait pas.
Or, depuis quelques instants, la chance, par extraordinaire, favorisait le monarque. Il avait devant lui, représentée par des jetons, une somme de plus Je soixante mille pistoles, ce qui le rendait de fort agréable humeur. Mme de Montespan avait, pour une large part, contribué à ce gain énorme,.
D'ordinaire, la marquise s'intéressait passionnément aux allées et venues des jetons.
Même, des railleries couraient à ce sujet, de plaisantes légendes accréditées par des courtisans beaux esprits.
Mais ce soir4à, en vérité, Mme de Montespan ne portait aucune attention au jeu.
— Décidément la Fortune se montre bien peu aimable pour notre belle marquise, chuchota M. de Dangeau à l'oreille de M. de Vivonne.
— Le marquis de Cessac ne pourrait pas en dire autant! répondit le maréchal.
Le marquis do Gessac avait une réputation de tricheur émérile.
— Il aide vraiment trop la chance, répliqua M. de Dangeau.
— C'est dommage que^ le Roi n'ait pas eu l'idée d'étabhr les jeux dans le salon de Mercure. . .
— Dans le salon de Mercure?
— Mais oui! M. de Cessac se fût trouvé au moins sous l'égide de sa divinité famihère. Mercure n'estil pas le dieu des... joueurs ?
— Ah! des joueurs! conclut à voix basse Dangeau. Vous êtes indulgent, Vivonne. Dites : le dieu de M. de Cessac.
Leur conversation se perdit dans un rire étouffé.
Coup sur coup, Mme de Montespan venait de perdre des sommes considérables. Le Roi, alors, lui adressant la parole pour la première fois de la soirée, lui demanda d'un ton affectueusement poli:
— Vous êtes plus heureuse d'ordinaire, madame!... Seriez-vous souffrante?
— • Je ne me suis jamais aussi bien portée, Sire... répondit la Marquise; et, gracieuse, elle ajouta: Vraiment, je suis confuse de l'intérêt que Votre Majesté daigne attacher à ma santé...
— Madame, votre santé ne m'a-t-elle pas toujours été chëre?
Après cet échange de politesses, Louis pria son frère de bien vouloir prendre la banque à son tour.
Monsieur perdit en un quart d'heure une somme très importante. Le marquisi de Dangeau lui succéda. La chance sourit au gentilhomme, qui, après plusieurs passes, jugea prudent de céder la place
au comte de Grammont. Celui-ci gagna en quelques instants plusieurs milliers de louis. Il avait alors comme voisin de. table M. de Langlée, mais, trouvant le maréchal des logis un peu libre, il lui dit civec son impertinence de grand seigneur:
— Monsieur de Langlée, gardez ces familiaritéslà pour quand vous jouerez... avec le Roi.
Pouvait-on plus spirituellement et plus cruellement rappeler à M.. Langlée sa véritable origine?
Mme de Montespan, à cette- heure, perdait seize cent mille livres.
M. de Gessac se disposait à remplacer Grammont à la table de bassette, lorsque, au fond du salon, une porte brusquement ouverte détourna l'attention des joueurs.
Un personnage, vêtu de noir, venait d'entrer. I] était gros, de taille moyenne et avait le visage corn mun.
Sans le feu de son regard — > regard dont l'expression était singulière — sans une certaine contraction de la mâchoire qui indiquartla volonté, tout, dans sa personne, eût paru vulgairei.
Il s'approcha de la table du Roi et attendit respectueusement que sa Majesté daignât remarquer' sa présence.
— Vous ici, Louvois! dit Louis XIV, surpris, en apercevant le ministre. Que se passe-t-il donc?
Louvois se pencha vers le Roi, et prononça quelques mots.
Les courtisans s'étaient effacés et se demandaient intérieurem.ent quel événement d'importance, quelles raisons assez graves avaient pu déterminer
M. le marquis de Louvois à venir interrompre le jeu royal. Et ils faisaient tout bas mille suppositions, mille commentaires.
— Quelle nouvelLe apporte encore « ce loup du bois ))?... dit quelqu'un.
— Ce Louvois sera donc toujours l'éternel trouble-fête?... murmura à son voisin de table M', de Villarceau.
— Quel air tragique a pris aujourd'hui notre cher ministre! ajouta un autre courtisan.
Et il fredonna tout bas un couplet fort en vogue à cette époque :
Il est toujours furibond Le compère, le compère; Il est toujours furibond, Et va par sauts et par bonds.
Soudain, le Roi s'adressa à ses invités:
— Messieurs, à mon grand regret^ la partie est terminée.
Il salua les dames, baisa galamment la main de Mlle dePontanges, et se retira avec M. de Louvois.
Selon l'étiquette, les joueurs abandonnèrent alors les tables.
Louis XIV et Louvois arrivèrent bientôt dans le grand cabinet où, déjà, le lieutenant général de police, M. de laReyniei, attendait.
A peine la porte fut-elle refermée, que le Roi, le front soucieux^ demanda à Louvois:
— Quelles nouvelles si importantes, monsieur.
avez-vous donc à me communiquer, pour m'obliger à me. séparer ainsi de mes invités?
Le ministre se recueillit un instant, puis, d'une voix grave, il commença:
— ' Sire, si vous avez des sujets fidèles, prêts à sacrifier leur existence pour Votre Majesté, vous avez aussi — vous ne l'ignorez pas — de nombreux ennemis. Depuis longtemps déjà., des morts subites, mystérieuses, inexplicables, endeuillent votre Cour. Plusieurs membres ,de votre auguste famille, même, n'onkpas été épargnés. Il y a neuf ans. Madame était ravie à l'affection de tous. Ce fut après avoir bu une tasse d'eau de chicorée, qu'elle ressentit les atteintes d'un mal qui devait l'emporter en quelques heures. Le premier rapport du médecin, vous vous en! souvenez. Sire, fut concluant, malgré les précautions prises pour déguiser la vérité: Madame était morte empoisonnée!,.. Par raison d'Etat, vous n'avez pas jugé à propos dei dissiper les do^utes qui planent encore sur ce tragique événement.
Le Roi, en proie à de sombres pressentiments, n'osa interrompre son ministre. Il savait gré à Louvois de sa franchise.
— Les crimes d'empoisonnement, poursuivit le ministre, se multiplient d'une façon effrayante et il n'est pas de jour où l'on , ne nous signale quelque scélérat se livrant au commerce des poisons. C'est ainsi que depuis l'exécution de lamarquise de Brinvilliers, on a pu mettre la main sur toute une bande d'empoisonneurs ayant à sa tête le chevalier de Vanens. Malgré tous nos efforts, le poison, hélas! a continué son œuvre, et
la moi'L impitoyable a passé, semant partout le deuil et r effroi... Pas plus que la vôtre, les autres Cours d'Europe n'ont été épargnées dans la cruelle moisson...
Gomme un glas funèbre, ces paroles résonnèrent dans la silencieuse solennité dé la pièce. Louvois continua:
— Eh bieni Sire, tant de victimes n'ont pas encore suffi, et c'est dans votre propre palais que les empoisonneurs, cette fois, ont osé porter leurs mains criminelles!
A ces mots, le Roi pâlit, terrifié :
— Vous dites: dans mon palais ?
— Oui, sire. Il y a deux jours, la Reine, avant de s'endormir, demandait un verre d'orangeade. Lorsqu'on le lui apporta. Sa Majesté sommeillait... On ne voulut point la réveiller... Le verre d'orangeade "resta (ionc là toute la nuit et la Reine n'y toucha pas. Le lendemain, on emporta ce breuvage... Quelques heures après, un laquais de service était en proie à d'horribles souffrances. Interrogé par le médecin, il avoua qu'il avait bu le verre d'orangeade destiné à la Reine. Bientôt, le malheureux expirait. J'ai pris sur moi de faire procéder à l'ouverture du corps. Voici le rapport du médecin et du Cihirurgien. Que Votre Vlajesté daigne le parcourir. Elle y verra que les symptômes qui ont précédé la mort de cet hom.me sont les mêmes que ceux qui précédèrent celle de Madame, et que les lésions constatées sur les différentes parties du corps sont identiques. Sire, tout fait donc présumer qu'on voulait empoisonner la Reine... Telle est l'abominable découverte. Ne devais-je pas,
Sire, venir en toute hâte en informer Votre Majesté ?
Le Roi demeurait atterré.
— • Sire, dit à son tour l:e lieutenant de police, espéro-ns qu'avec l'aide et la grâcei de Dieu, nous parviendrons enfm à mettre un terme à ces lâches atr tentats. En ce qui me concerne, je n'ai point attendu pour donner les ordres les plus sévères. Certaines maisons suspectes sont, depuis quelque temps déjà, l'objet d'une surveillance particulière. Je vais interroger de nouveau les empoisonneurs enfermés à la Bastille, ainsi que ceux arrêtés récemment par le lieutenant du prévôt, DesgTez, sur la dénonciation d'un avocat, et qui sont en ce moment détenus en votre château de Vincennes. Peuirètre, avec les moyens dont nous disposons, obtiendrons - nous, de ce côté, d'importantes révélations. Les charges graves qui pèsent sur eux se changeront bientôt en certitudes. Que Votre Majesté nous donne pleins pourvoirs, et je réponds de découvrir les coupahles. •
La Reynie et Louvois attendaient la décision du Roi, qui, songeur, debout près de son fauteuil, suivait le cours de ses pensées.
D'une voix que l'émotion faisait tremblante, il dit après un assez long silence:
— Messieurs, je vous remercie de votre zèle et suis profondément touché de votre démarche... Je vous donne pleins pouvoirs et, quoi qu'il arrive, j'^ vous couvrirai...